Sous les poulpes
Le changement de lycée opportun permit à Arthur de rebondir et de mettre en œuvre cette capacité à devenir parmi les meilleurs de la classe, en les faisant tous rire ; en un an il passait, dans son nouveau lycée, du stade de cancre voyant le monde lui tourner le dos à élève favori des professeurs, et des autres élèves. Le lycée Claude Monet le célébrait, révélait à lui-même.
Puis l'exclusion était revenue abruptement. Dominique Premier l'avait ignoré, l'avait fui, durant des semaines, avait ri en lisant sa lettre, avait moqué ses sentiments, s'était jouée de lui ; il revenait à son statut de poupon effrayé et pleurant, au milieu d'autres poupons abandonnés de leurs parents, dans une grande pièce vide : abîme de menaces et d'effroi.
C'était comme une brume opaque dans son esprit : il avait mal physiquement ; il ne pouvait plus rentrer dans une salle de classe, il rendait copie blanche ; il séchait de plus en plus, puis la journée durant, jusqu'à la semaine complète ; il errait, plongeait dans les miasmes d'inconfort permanent, d'affolement triste, frustré, puni il se figeait dans une posture.
Arthur avait aussi erré dans la ville, il était presqu’adulte et son décrochage avait atteint les zones profondes de son psychisme ; sa perception de la réalité s'était augmentée d'une série de délires angoissés, sa douleur intérieure était telle que c'était comme un effervescent puissant lui chatouillant tous les neurones, on nomme cela la folie, ou audacieuse poésie.
Arthur captait des messages venus d'étoiles lointaines, après Planck, avant le Bang, conversait avec les poteaux téléphoniques dans les lointaines campagnes terreuses, recevait des signes à déchiffrer et à transmettre au plus grand nombre ; il était perdu d'angoisse, ayant sauté dans le bain sans savoir nager, et devoir avancer, il avait maigri : de la peau et des os.
Puis la crise de panique existentielle s'était calmée, Pierre Selos avait été à nouveau d'une aide efficace ; Arthur avait eu l'impression de sortir d'un noir tunnel engluant, il se souvenait de tous ses délires, toutes ses fièvres, émergeant comme suite à une longue maladie :
— Fait quelque chose de ta souffrance, construit. Et puis il faut retrouver ta confiance, la confiance est une attitude fondamentale dans la vie. Elle nous permet de créer un état de détente, de bien-être, et surtout, d’envisager la vie avec optimisme, même si le monde est un désastre.
Pierre Selos était un peu pédagogue et beaucoup psychologue. Arthur était devenu un marginal rebelle, un peu foufou, un autonome sans convictions. Pierre Selos sans doute avait dû croire à certaines utopies dans les années 70, les idéaux soixante-huitards sombrèrent, plus d'un s'en dégoûtèrent, les autres finirent leurs études et dirigèrent, furent chefs, souvent sadiques.
La crise, les Trentes Piteuses — comme une parade à Mai 68 — donna le coup de grâce aux rêves, et en convainquit plus d'un de choisir le sens de la progression sociale et de la mise à l'abri dans l'environnement professionnel le plus élevé possible : pour se tenir à l'écart de cette populace de travailleurs pauvres et bientôt précaires : ces manants, ces envieux, ces déchets.
Pierre Selos et d'autres faisaient régulièrement le choix inverse : le choix des nécessaires solidarités, le choix des ruptures aménagées, leurs retrouvailles, dans le tumulte parfois incohérent des paroles de Arthur, avaient été chaleureuses, ils parlèrent un peu de Élté qui se maintenait à l'écart, étant très occupé, ne souhaitant pas se disperser, ils n'étaient plus des enfants.
Cela était-il venu de là, de cette enfance passée entre la sévérité incestueuse du père et les espoirs de transformation pour les justices et les droits, serait-ce venu d’une autre manière ? Arthur s’arcbouta sur la résistance aux prostitutions — reniement des intégrités en échange d’avantage —, gênant sa participation aux furies de ce monde dominant qu’il exécrait, terrifié.
La domination sociale est comme un poulpe avec beaucoup de tentacules ; nos yeux ont tendance à se concentrer sur le tentacule le plus actif. Cependant, il y a un cerveau pour chacune de ces huit tentacules. Les tentacules se déplacent avec une coordination parfaite vers un seul but selon les commandes du neuvième cerveau qui seul a autorité absolue : le Capital.
Le fait que les tentacules semblent se déplacer indépendamment n’est qu’une illusion : toutes ces tentacules sont sous le contrôle d’un seul cerveau. De plus c'est une structure hiérarchique de type pyramidal. Quelle que soit la largeur d’une base ou le nombre de couches, il n’y a qu’un point au sommet, et ce point a une autorité absolue sur ce qui est en dessous.
Toutes ces tentacules paraissent avoir un cerveau autonome, il n'en n'est rien, la tentacule Justice agit de concert avec la Police, de même avec les tentacules Armée, Formations Politiques, Organisations Révolutionnaires, Gouvernement, Fonctionnaires, Médias d'information-propagande ; elles sont coordonnées par le cerveau central : Circuits étatiques et bancaires.
Certaines bases paraissent être des oppositions, semblent formuler l'espoir d'une organisation plus ou moins massive mais différente, voire résolument alternative : c'est un leurre de la consommation courante qui ne s'exerce pas seulement sur des produits matériels, le politique en fait intégralement partie, tous les rayonnages doivent être de couleurs variées.
À l'infini de toutes modes, idées, opinions, concepts, le Capital fournit une multiplicité de possibles que d'aucuns prétendent être des choix, d'autant plus chez les révolutionnaires dont il faut constamment affaiblir la possibilité d'une unité trop large en multipliant à l'infini les propositions de bouleversement, de revendications de justice : fournir les injustices.
Multiplier par autant de possibles les légitimes indignations de telle sorte qu'il soit impossible de démêler les priorités et que les multiples groupes et collectifs, organisations pour les plus massifs et arrogants, s'en retrouvent en telles concurrences internes sur tous les sujets qu'il leur soit impossible de planifier la moindre convergence des luttes en question.
La prostitution générale des individus en était facilitée, chacun n'avait que son corps et son esprit en héritage naturel, sauf les puissants au sommet de la pyramide. Certains louaient contre salaire plus ou moins régulier leur force cervicale, d'autres leur force corporelle, mais tous s'ébattaient dans les agitations boueuses des tentacules, sous l'œil du poulpe.
Rodwan pérorait juché sur le matelas plié en deux du petit studio de rez-de-chaussée. Lorsque Arthur arriva au siège du mouvement en même temps que Smaïl, Rodwan se jeta sur les sacs de victuailles en lançant un joyeux et tonitruant :
— Merci Smaïl ! Il est gentil Smaïl !
— Non c'est normal Rodwan ! Si tout le monde met un peu, après, ça fait beaucoup !.
Christiane, clope au bec, grognassa :
— Ouais, mais ça part vite plus vite qu'on ne croit. elle explora les sacs et rangea les choses.
La soupe bouillonnait et sentait bon. Smaïl gloussa et ajouta :
— Laissez-moi faire la chechouka !
— Oh ben non Smaïl laisse ça va bien… poli mais pas très convainquant de Christiane.
Rodwan régla les problèmes de préséance dans la cuisine, Boualem fournit les certificats d'aptitude !
— Il voit pas Smaïl, mais il fait bien la cuisine, la vaisselle et tout ! Et Smaïl fit la chechouka, pendant que Rodwan terminait de corriger sa page.
Ils étaient au rez-de-chaussée de l'immeuble où habitait Pierre trois étages plus haut et Arthur s'était tout de suite intéressé au petit mouvement algérien pour la paix et les libertés. Il remisait sa besace dans sa soupente du treizième arrondissement et prenait le métro jusqu’à la station La Fourche, passait ses soirées comme en famille avec eux.
Arthur s'était laissé convaincre par son frère de vendre des tableaux décoratifs au porte à porte, l'emprise fonctionnait toujours, la besace pesait ses quinze kilos pleine, et il rentrait souvent avec elle quasi pleine et lui fourbu, cela lui payait péniblement ses frais, heureusement qu'il n'avait pas de loyer. Fréderic n'avait jamais fait que cela : se servir de son petit frère.
Une de ses collègues vendeuse parvenait à vendre en quelques heures ce qu'il ne parvenait pas à écouler en deux ou trois jours. Gaëlle habitait dans son quartier, ils rentraient souvent en taxi depuis le bureau de gestion des ventes, dédaignant le métro. Les tableaux étaient une véritable arnaque, c'était du toc, du vent, Arthur ne parvenait pas à vivre de cela, mais Gaëlle s'amusait.
Elle était toujours vêtue d'un pantalon moulant attirant les regards de plus d'un et les désapprobations de plus d'une, le nombril à l'air, et des petits seins juste couverts d'un tissu haut et court, les épaules donc nues, et les seins s'agitaient selon ses mouvements, avec un beau sourire elle vendait beaucoup de tableaux. Dès les frimas elle partait sur la Côte d'Azur.
Son copain était un camé et elle résistait à l'envie de l'accompagner dans sa défonce, Arthur compatissait, acquiesçait, écoutait, elle le trouvait mignon :
— Toi tu es pur, ne change surtout pas, il te faudra être courageux, ils sont très forts pour briser, beaucoup moins pour réparer, ils préfèrent toujours détruire, , ça n'a pas d'âme, prends soin de toi, tu penses trop aux autres !
Un soir Arthur arriva plus tôt, il avait réussit à tout vendre, une employée du comité d'entreprise de ce grand immeuble de la compagnie EDF lui avait tout acheté pour décorer les couloir de son administration et lui en commanda autant pour le lendemain, la besace était vide était vide et légère, il pourrait faire des courses pour les gars du mouvement.
Rodwan était seul dans le petit studio, Hamouche avait un rendez-vous avec un journaliste et ne rentrerait que plus tard, Christiane ne sortait pas de son travail avant le soir, Rodwan le poète qui déclamait ses vers au Lapin Agile ou au Club des poètes de Jean Pierre Rosnay était à moitié allongé sur le matelas plié en deux et regardait Arthur la main sur sa braguette.
— Mais viens je ne vais pas te manger, il n'y a pas de mal à se faire du bien, viens contre moi, c'est juste pour se donner du plaisir.
Arthur était réticent et surpris mais curieux, comme d'habitude, les jeunes filles ne lui offraient que leur affection, ce qu'il appréciait, mais jamais leur corps, ce qu'il regrettait, alors avec un homme, pourquoi pas ? Plutôt que de ne goûter à rien il préférait tout essayer, Rodwan paraissait doux. Il l'attira fermement contre lui et lui mit sa tête sur son épaule, lui lécha l'oreille.
Arthur ne put s'empêcher de glousser, ce n'était pas désagréable, des frissons le parcoururent l'échine faisant refluer son appréhension, il commençait à bander, Rodwan s'attaquait alors à son cou écartant le haut de sa chemise maintenant déboutonnée et s'intéressa à son torse, puis lentement lui prit l'arrière de la tête pour le pousser prestement vers son entre-jambe.
L'intention était limpide :
— T'as jamais fait ça je sens, je suis sûr que tu va aimer ! en deux mouvements il avait extrait son sexe en érection.
— Prends ton temps, on n'est pas pressé, goûte ! et il lui dirigeait la tête vers son sexe.
La surprise et l'humiliation liée à la position emporta les dernières résistances de Arthur, il commença par lécher, puis respira fort et ouvrit grand la bouche, aspira, le gland touchait son palais, un vertige emplit Arthur et il cambra ses reins, puis il prit le dard plus au fond de la gorge, à peine fut-il atteint qu'une vibration tordit Rodwan en faisant gicler le sperme.
Rodwan avait maintenu la tête de Arthur pour qu'il ne puisse s'extraire et recracher :
— C'est la première fois, tu dois tout connaitre, avale le sperme, n'en recrache rien, fait le tourner dans ta bouche pour le goût et avale, t'es un bon passif, tu aimes rendre service.
Arthur se releva en faisant la grimace et se força à déglutir pour avaler, l'humiliation était complète et faisait passer l'épreuve, le sperme ne serait pas son met préféré, trop gluant et salé, mais la passivité l'émoustillait :
— Bon ben ça y est je connais, ça ne me plait pas.
— Rassure-toi personne ne saura jamais rien ! Bon allez va faire tes courses, il manque du beurre, de l'huile et du café, merci mon grand, et motus hein ! Rodwan paraissait sincère, il ne le trahirait pas.
Chaparov aurait elle de ce genre de rencontre oscillante entre humiliation, découverte, fausse jouissance, frustration. De ce que Arthur pouvait se souvenir, il n'y a pas de prostituées heureuses ? Depuis le livre de Jeanne Cordelier puis le film de Daniel Duval La dérobade l'affaire devrait avoir été entendue, même si Grisélidis Réal était d'avis contraire.
Les forts agissent tel qu’ils le veulent, et les faibles souffrent tel qu’ils le doivent ! disait Thucydide. Arthur ne voulait pas être fort et ne plus souffrir.

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