Le trayle
Le vent montait de la vallée. Il retira ses vêtements un par un. Pas de honte. Plus de honte. Sa peau nue recevait le soleil. Quelque part dans la montagne, peut-être, quelqu'un le regardait sans qu'il le sache. Un chasseur. Un berger. Un randonneur. Peut-être personne. Il se tourna vers le vide. Son dos nu face à la montagne. Tourner le dos. Attendre. Sans savoir.
Il se demanda si de l'autre côté, quelque part, quelqu'un faisait la même chose. L'air était si froid qu'il semblait figer les pensées avant même qu'elles ne se forment. Il avait quarante ans, mais dans ce décor minéral, sous ce ciel bas qui promettait la neige, il avait l'impression de porter l'usure de trois décennies accumulées. Dominique Premier n'apparaissait plus.
Il n'avait jamais su si elle vivait encore quelque part. Une faculté, un laboratoire, un congrès scientifique ? Une carte de visite à rallonge, des titres honorifiques ? Elle avait dit qu'elle irait vers le pont supérieur, le pouvoir, l'argent, le pouvoir de l'argent et l'argent du pouvoir. Y était-elle parvenue ? Surement. Arthur ne l'en blâmait pas. Il ne blâmait plus personne.
Le nouvel ordinateur d'occasion fut branché, réglé, son fonctionnement expliqué. Le modem ronflait, grésillait, grommelait. Internet fournissait déjà des réponses. Et une des premières questions posées fut Dominique Premier. Son visage apparut, et la liste impressionnante de son curriculum. Elle avait tout réalisé ce qu'elle avait prévu depuis ses quinze ans.
Elle était aujourd'hui directrice au sein d'un service de la Défense nationale. Son parcours était un modèle de réussite intellectuelle. Elle incarnait la rigueur froide, la logique implacable. Une vidéo présentait une conférence :
— Mesdames, Messieurs, commençait-t-elle, face aux caméras.
— L'intelligence artificielle n'est pas une menace existentielle en soi. C'est un miroir. Un miroir agrandi, déformant, mais fidèle. Nos algorithmes apprennent de nos données, de nos biais, de nos peurs. Si nous nourrissons ces machines de chaos, elles nous rendront le chaos. Si nous leur donnons de la structure, elles nous offriront de l'ordre. L'humain n'est pas une équation à résoudre. C'est une faille. Dans un monde de plus en plus automatisé et optimisé, la véritable révolution n'est pas technologique, mais éthique. Elle réside dans la décision consciente de rester humain, de choisir le désordre de la vie contre l'ordre parfait de la mort. elle pérorait devant des généraux opinant.
Mais les chemins qu’elle ne prendrait plus jamais. Les chemins de l’imprévu. Les chemins de la folie. Les chemins de l’intensité. Arthur avait vécu ces chemins. Il les avait parcourus, explorés, brûlés. Et elle, elle les avait observés de loin, comme un scientifique observe une expérience, sans jamais y participer. Elle avait choisi la sécurité. La carrière. Le contrôle.
Elle n’avait pas raté sa vie. Mais elle avait raté l’aventure. Et ça, c’était pire. Elle avait un mari italien et deux enfants. Elle poursuivait :
— Le jour où nous perdons le contrôle, nous perdons tout. elle ne perdait jamais le contrôle, elle eut bien pu se faire fouetter, nue à califourchon sur une chaise, jusqu'à ce que son dos fut bleu, les mâchoires crispées elle eut dit merci, dominant son tourmenteur.
Arthur débrancha le grommellement du modem et l'étincelance de l'ordinateur. Dans cette nouvelle maison en pierres sans joints cimentés, au milieu des cartons encore fermés, en prenant le café du matin, sa femme lui dit :
— J'ai été me promener ce matin et du chemin on peut voir tout ce qui se passe dans cette pièce, tu feras attention quand tu joueras… le souvenir enivrant des fenêtres parisiennes s'ouvrant et se fermant finit par s'évanouir.
Les badines étaient en châtaigner ou en noisetier, très souples. On ne pouvait jamais savoir ce qui se passait derrière les touffes hautes de genets fleuris et embaumants. Ces frôlements c'était un renard ? Ces gloussements c'était le vent ? La liberté des campagnes dans le silence de la montagne. Il y avait encore quelques années avant une extension de gentrification.
Il téléphonait à Pierre Selos pour donner des nouvelles, expliquer qu'ils ne reviendraient jamais en ville :
— Tu as fait ce que tu as pu. C'est déjà ça, c'est à toi. Dis bien le bonjour à ta douce, vous êtes bien installés ?
— Ah, c'est super, on a trouvé une grande masure qui était complètement dézinguée, fenêtres et portes par terre, électricité en l'air, tuyaux arrachés, et le proprio qui est Parisien nous la loue en échange de remise en état, donc on a le bail en trois six neuf, avec trois ans gratuits rapport aux travaux, mais c'est mon domaine, y a pas de soucis, c'est déjà habitable, on a le bail signé, tout est en ordre, pour huit cent francs, une grande maison, à Paris on payait quatre fois plus pour un deux pièces…
— Super, vous le méritez, j'ai été dans ce coin que tu me dis, j'animais une colonie de mômes itinérante, on bivouaquait, et on avait trouvé un coin super au bord de la rivière, on m'avait dit que c'était d'anciens baraquements d'ouvriers italiens qui perçaient un tunnel pour faire traverser des conduites d'eau, c'était abandonné, dans un coin désert, y avait des graffiti, on a passé des moments inoubliables…
— Non pas possible, la maison est cinq cent mètres plus bas, je vais aux champignons dans ce coin, ah beh alors, quand tu viendras on ira voir, le tunnel est un peu au dessus, vu ce que tu me dis, je suis sûr que c'est ça…
— Ah beh alors, ça c'est trop fort, et pour les relations, le voisinage ?
— Ah, mais on a trouvé là parce que on avait des copains qui en avaient aussi marre de Paris, et ils se sont installés depuis un moment, et il y a toute une bande de gens qui se connaissent, on n'est pas isolés du tout…
— Bien, c'est important, la vie c'est les relations, bon beh c'est super à bientôt…
Tous les vendredis, dans un lieu reculé au point qu'il s'appelait Le Trayle, ce qui en ardéchois veut dire l'au delà, quelqu'un faisait du pain à l'ancienne, en miches succulentes, et tous les youps de toutes les vallées déboulaient, chacun amenant son plat maison, sa quiche, ses fromages, son pâté, et repartait avec son pain pour la semaine, après avoir passé la soirée.
Et bien souvent le début de la nuit en libations, échanges, discussions. Là se mettaient au point des chantiers collectifs pour améliorer les habitats des uns et des autres. L'argent n'était plus un but en soit mais reprenait sa fonction première qui était de permettre aux gens de commercer, ce qui est le fondement des civilisations. Ils finissaient ivres bien plus que chevaliers.
Les chevaliers n'existent plus.
Il n'y a plus que des spectateurs de la représentation.
Grand Gégé, ou Hamouche, aurait apprécié. Mais ils devaient bien rôder quelque part, on n'enterre pas les fantômes, ils se débattraient.
Au temps où l'on n'est plus personne,
À la croisée des quatre vents,
Je n'étais pas encore un homme,
Je n'avais plus le droit d'être enfant.
Je m'étais fait mon univers ;
J'étais seul et j'aurais pourtant,
Aimé demandé à mon père
Tout ce que je sais maintenant.
Il faudra que je m'en souvienne
Quand mon fils aura quinze ans.
L'amour était un grand mystère,
Les filles gardaient leurs secrets ;
Je travaillais le dictionnaire ;
Plus je lisais, moins je savais.
Les vieux disaient avoir vécu,
Ils parlaient dans l'indifférence,
Je m'enfermais dans mon silence
En rêvant, le regard perdu.
Il faudra que je m'en souvienne
Quand mon fils aura quinze ans.
Souvent j'écrivais des poèmes ;
Les autres ne comprenaient pas
Et je me racontais mes peines,
Et je me racontais mes joies.
C'était le temps de mes déroutes,
Je cherchais l'introuvable ami
Et je ne voyais dans ma nuit
Aucune lueur sur ma route.
Il faudra que je m'en souvienne
Quand mon fils aura quinze ans.
Il faudra que je m'en souvienne
Et quand nous marcherons ensemble
Sa main viendra trouver la mienne ;
Il verra que je lui ressemble.
Je trouverais les mots qu'il faut dire
Et puisqu'alors nous serons deux,
Nous pourrons apprendre tout ce
Que je n'ai pas su découvrir.
Il faudra que je m'en souvienne
Quand mon fils aura quinze ans.
Pierre Selos (1940-2021)

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