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Publié par Christian Hivert

Chez Nénette
Chapitre 15 – Chez Nénette

Au silence

 

 

 

 

 

Au bout d’une départementale divaguant gracieusement, ils trouvèrent le village. Pendant trente-six kilomètres, depuis la ville la plus proche, ils suivirent la route : un ruban au vent. Avant de grimper vers la taverne, ils trouvèrent une place pour se garer. S'étirer les jambes, boire un coup. La taverne était là depuis des années. Elle les attendait. Une histoire parmi les autres.

Un puits de révélation local. La poésie des montagnes et l’étamine verte déchirée au-dessus de tables rondes et chaises en plastique sur le trottoir. Il n’y a pas de hasard dans la vie. La porte chancelait un peu. La serrure en bas grinçait contre le carrelage. Les murs roses se courbaient sur le plafond vouté. Une tête de cerf en ferronnerie et une guitare y étaient accrochées.

Quatre belles tables couvertes d’un revêtement bordeaux auparavant brillant. Le comptoir en châtaignier et zinc est à gauche, des bouteilles derrière, poussiéreuses ; le miroir donne le reflet de leurs dos, leurs vieilles étiquettes. Le porto a vieilli sur l’étagère. Le vin est caché sous le comptoir. La bouteille ne change pas, Nénette la remplit d’un cubi dans la cave.

Le café bout dans sa cuisine de l’autre côté des vitres à bulles au fond de la pièce. Là, Nénette prépare sa soupe et regarde sa télé quand les clients sont ailleurs. Et si il n’y a pas grand monde, si elle a le temps, surtout s’il y a un habitué qui l’encourage, peut-être racontera-t-elle le jour où le facteur est passé, envoyé par le voisin :

— Marie-Louise ? Mais demandez à Nénette. Elle saura !

Marie-Louise était un vieux souvenir, c'était un prénom de baptême, il n'y avait plus que les administrations pour le savoir. Cela faisait soixante-dix ans que Nénette servait dans le bar où elle était née ! Quand Nénette était Marie-Louise, il y avait trente trois café-bars dans le patelin. Il n'y en avait plus que quatre. Mais un seul Chez Nénette. C’était rare qu’il n'y ait personne

C’était  le bar de l’avenir, il était une fois la maman des youps. Les villageois depuis les années hippies, soixante dix et suivantes, nommaient Youp — Youpins ? —, toute personne étrangère s'installant sans acheter. Ni les Anglais, ni les Hollandais n'avaient droit à cette dénomination. Nénette recevait tous sans discrimination, elle était la maman des Youps.

Nénette racontait son enfance, son père le voiturier à cheval qui ramenait les soulots du jour de marché chez eux à la lueur des torches. Deux milles visiteurs venus de tous hameaux et villages depuis les plateaux d'en haut jusqu'aux vallées d'en bas. Le village avait gardé l'arrogance de cette prospérité. De six écoles ne restait qu'une classe menacée de fermeture.

— Ah mais mon papa, il descendait les fruits et légumes, d'ici jusqu'à Marseille, il lui fallait une journée complète, il dormait à une auberge, et il revenait avec du poisson le jour suivant, et toutes les semaines. sa voix de crécelle se perdait dans ses souvenirs.

— Ah oui, on n'avait pas le supermarché comme maintenant…Nenette savait tout de tous, les youps lui adressaient des cartes postales, elle savait tout d'eux, était le bureau de liaison de tous.

Arthur se remémorait la mère Brunet dans le Morvan, pensait au bar épicerie La chéchouka de Safia en Kabylie, qu'il ne verrait jamais, et qui devait ressembler à Chez Nénette. Safia finirait-elle aussi vieille, aussi personnage ? La mère Brunet était-elle encore en activité ? Arthur payait sa tournée de canons de rouge de comptoir, pareil qu'au Verre à pied, un demi franc.

C'était l'an 2000, il avait quarante ans et ne retrouverait rien de ce qu'il venait de vivre en un quart de siècle. Y aurait-il une trace perceptible par des générations futures ? Les journaux télévisés préparaient les esprits au passage à une nouvelle monnaie, européenne celle-ci. Les ordinateurs de maison et les routeurs modem se déployaient et tentaient de persuader de leur nécessité.

Parfois il pensait à Chaparova. Pas souvent. De moins en moins. Mais le souvenir revenait toujours, inopinément, porté par une odeur ou un bruit. Le froissement d'un plastique. Le bourdonnement d'un néon. Un reflet dans une vitre. Il ne l'avait pas revue. Il ne l'avait pas cherchée. Il ne savait pas où elle était, ce qu'elle était devenue. Il se disait qu'elle avait disparu.

D'autres fois il imaginait qu'elle vivait quelque part, avec un mari riche, une maison cossue. Mais c’étaient des fictions pour combler le silence. Arthur prit le sentier de la crête. Il montait souvent où les arbres s'arrêtaient et la roche prenait le relais. Chaparova était-elle une sainte dans une grotte de Kabylie ? Comme le rêve qu'elle avait fait, les rêves disaient vrai ?

Puis vint le sommeil dans les silences des eaux et des forêts. Il était dans une grotte perdue dans les brumes, au cœur d'une montagne qu'il ne reconnaissait pas mais dont il connaissait chaque recoin comme s'il l'avait explorée toute sa vie. Au fond de la grotte, une voix chantonnait. C'était une voix familière. Arthur ne savait pas à qui elle appartenait mais il la reconnaissait.

Peut-être celle de Dominique, avant les années de faculté, avant les titres et les conférences où elle parlerait avec cette autorité nouvelle qu'elle avait cultivée pendant ses nuits d'étude. Peut-être celle de Chaparova, alors qu'elle lui demandait, t'en penserais quoi, dans le squat USINE, et sa bouche formait la question sans encore savoir ce qu'elle cherchait.

Il marcha vers la voix. La pierre sous ses pieds était lisse, polie par des siècles d'eau souterraine. Chaque pas résonnait faiblement, étouffé par les mousses et les brumes qui enveloppaient la caverne. Les brumes n'étaient pas du brouillard ordinaire. Elles avaient une densité singulière, presque réelle, comme si leur matière était faite du temps martelé par les maîtres.

Lentement, la silhouette tourna la tête. Pas complètement. Juste assez pour qu'on entende ses cheveux glisser contre sa peau. Juste assez pour qu'on sente qu'elle savait qu'on était là. Mais elle ne se retourna pas davantage. Elle ne regarda pas Arthur. Elle regarda toujours la sortie, la lueur lointaine, l'autre côté de la grotte, par où elle était venue un jour, jadis.

— Je ne suis plus personne. Ni sainte ni pute. Juste celle qui reste quand ils partent. Tu rêves et ne me connais pas.

Elle se retourna enfin. Son visage n'est pas celui de Chaparova, ni tout a fait différent. C'est un visage composé de morceaux d'autres femmes. Odile, avec ses yeux sombres. Sylvie, avec son sourire amer. Dominique Premier, avec son regard calculateur. Pourquoi avait-il eu ce besoin de les aimer ? Pourquoi avoir voulu se faire aimer, et puis rejeter, et recommencer ?

— Que tu as aimé. Que tu as perdu. Et que tout cela fait partie de toi. Tout cela te rend entier. elle chantonnait, mais il ne l'entendait qu'à grand peine.

— Regarde ma capacité à porter mes cicatrices sans les cacher, sans les regretter, sans les utiliser pour attirer la pitié ou la colère.

Un vertige le prit, comme une accélération, comme s'il allait atterrir et il se réveilla. Il chercha longtemps à se rendormir, pour savoir la fin du rêve. Les rêves disaient vrai. Mais ce fut peine perdue. Paris, la ville aux mille voix, était loin. Ici, seuls le vent et le chant lointain des ruisseaux glacés répondaient. L'hiver serait-il neigeux ? La montagne était au dessus de la maison.

Il sentait le poids de ses quarante ans, de ses années de lutte, de ses rêves brisés, de ses amours dilués. Il regarda par la fenêtre. Dehors, le jour se levait. La vallée se dévoilait lentement. Les étoiles disparaissaient une à une, dans le ciel encore noir. Il ferma les yeux, et pour la première fois depuis des décennies, il ne songea à rien d’autre qu’à demain, à la vie, à la paix.

Était-ce possible ? Vivre simplement. Sans grandes causes. Sans grands cris. Juste... vivre. Cultiver son jardin. Planter des arbres. Être toujours chevalier mais beaucoup moins ivre. Rire beaucoup. Écouter. La vraie révolution n'était pas dans le cri, mais dans le silence. Rester soi-même, intact, face au chaos du monde. Il avait trouvé un rocher au-dessus du ravin, pas loin.

Il sortit et arriva au rocher. Sa pierre. Il l'avait choisie le Premier mois, quand il avait compris que cette vallée serait la sienne. Large, plate, surplombant le ravin. En dessous, le torrent qu'on entendait sans le voir. Au-delà, l'autre versant, couvert de forêt jusqu'au sommet. Pas de maison visible. Pas de route. Pas de ligne électrique. Rien que la montagne et le vent.

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