Le soleil
Le 26 Juin 1998 Philippe Martinat titrait pour Le Parisien : "Le GIA assassine Lounès Matoub", Puis :
La Kabylie, bouleversée et indignée, pleure son chanteur vedette Lounès Matoub, 42 ans, assassiné hier, près de son village natal, par un commando de membres présumés du GIA.
Il poursuivait :
Spontanément, des milliers de personnes ont convergé hier vers l´hôpital de Tizi-Ouzou dès qu´a été connu l´assassinat de Lounès Matoub. C´est là que repose le corps martyrisé du chanteur en qui tous les Kabyles se retrouvaient. L´émotion est immense. La colère aussi. La nouvelle de l´assassinat s´est répandue comme une traînée de poudre.
El il concluait :
« Il voulait être libre » Malgré sa peur, malgré son envie de vivre, le héraut de la culture berbère n´avait jamais cessé d´aller et venir entre la France et sa terre natale, qu´il aimait plus que tout. « Il ne se cachait pas, ne prenait pas de mesure de sécurité, il voulait se sentir libre », confie un de ses amis. Défenseur de la langue et de la culture kabyles, cofondateur du Mouvement culturel berbère, Lounès Matoub, dont les textes allaient droit au but, était une proie tentante (et trop facile) pour ceux qui ne supportent pas les vérités chantées.
Le Parisien de ce jour là brûlait les doigts de Arthur et lui piquait les yeux, quand donc ces monstres obscurs utiles au pouvoir dictatorial rentreraient dans leurs tanières ? Cette guerre civile, qui ressemblait tant à un exercice géant de contre-insurrection, avait-elle définitivement anéanti tout espoir de libération pour un des plus grands peuples de la Méditerranée nourricière ?
Arthur redéposa le journal où il l'avait pris, c'était le journal collectif du café Le Soleil. Saïd et Amar, les deux frères qui tenaient le café depuis une quinzaine d'années avaient à cœur que leurs deux clientèles issues de milieux différents soient également et correctement traités, Saïd à la terrasse sur le boulevard avec les branchés du jour, Amar dans la pénombre avec les anciens.
Chez les branchés, c'était très coloré et diversifié, il y avait de tout mais plutôt très aisé. On venait voir Saïd pour son thé à la menthe et sa bonhomie. Il cultivait son image branchée, coiffé d’un béret à la Che, branque. Aux beaux jours, sa silhouette massive déambulait entre les tables à la terrasse, où l’on pouvait croiser, si l’on avait de la chance, le couple people Cassel-Bellucci.
Richard Bohringer et sa fille, Béatrice Dalle ou encore Mazarine Pingeot, la fille de Mitterrand. Mais son cœur était Amazigh et il s’enorgueillissait d’avoir aussi dans sa clientèle les chanteurs kabyles Idir et Aït Menguellet tout autant que l’ambassadeur d’Algérie en France et des personnalités politiques et intellectuelles algériennes. Il y avait eu Lounès Matoub.
Dans la pénombre et le frais de la salle, c'était plutôt épluchures de cacahouètes et de graines de tournesol sur les tables aux cendriers débordants, et des travailleurs usés. Certains avaient l'impertinence, au milieu des canettes de bière de base, de parler de la cour des duchesses et des dépendances des domestiques, on charriait gentiment ceux qui allaient des uns aux autres.
— T'as vu pour Lounès ?
Arthur releva la tête, sa bouteille de bière à la main, il ne s'asseyait jamais que du côté prolétaire, question d'éducation.
— Ouais, on ne le voyait pas souvent, il était souvent en Algérie, beaucoup plus exposé. C'est loin tout ça, ça fait quinze ans que le MAPLI n'existe plus.
— Hum, hum, même ceux d'ici sont exposés, t'es pas au courant ? Hamouche ? Il s'est fait balancé du haut d'un pont de chemin de fer dans une banlieue paumée, Chamarande, où il n'avait rien à y faire, il n'y a même pas six mois, c'était le trois décembre dernier, je l'ai su par la famille du pays, ils ont rapatrié le corps, et ils l'ont enterré, y avait du monde, El Hachemi ils l'appellent, du coup j'ai eu aussi des nouvelles de Safia, elle tient un bar épicerie Le chéchouka juste au village voisin, elle est veuve, Omar s'est fait décapiter par les djihadistes, il était en mission pour la sécurité militaire comme d'habitude, ils n'ont tué que lui, ils savaient ce qu'ils faisaient, Safia a donc les revenus de son commerce et sa pension de veuve de chahid, elle est sortie d'affaire, son fils est grand.
Arthur resta coi, Hamouche avait bien vu sa mort, les rêves disaient vrai. Le gars s'éloigna, ils ne s'étaient jamais parlés vraiment, il n'avait jamais cru au MAPLI, il se moquait de Arthur, le traitait de facteur. Safia s'en était tirée, libérée de Omar, elle devait s'occuper de son fils. Arthur calcula, ouais, bientôt dix huit ans. Il paya sa consommation et rejoignit son deux-pièces voisin.
Il est las, le poète : il se tait ; il se tend. Il s’en va, même si les mots reviennent, et les oiseaux de proie ! Assia Djebar
Quand un de ses chantiers était fini et qu'il patientait après le suivant, il en profitait pour jouer avec son corps nu. En faisant son café il passait devant sa fenêtre donnant sur une verrière d'atelier artisanal, à trois mètres d'une autre fenêtre en face. C'est un jour ordinaire que démarra un étrange ballet entre ces deux fenêtres et la voisine et les voisins.
Ce jour là il s'était servit du fouet, la cordelette avait déjà imprimé ses légères stries rouges, Arthur se sentait bien, là était le secret de son intimité, et la lumière s'alluma en face laissant Arthur éberlué. La voisine était nue et mimait ses mouvements du bassin. Il avait été vu en pleine activité masturbatoire, la lumière d'en face s'éteignit aussitôt, la voisine le moquait ?
La secousse prit Arthur au dépourvu, c'était la première fois qu'il était ainsi crument découvert, était-ce un avertissement : je vous vois ? Comment avait elle pu s'apercevoir malgré ses précautions ? Cette fenêtre était toujours dans l'ombre, comme si elle donnait sur une pièce inoccupée. En y réfléchissant Arthur se dit qu'il voulait bien faire le show à cette voisine coquine.
Dès qu'il put, il prit ses jumelles et explora chaque pouce du studio. Sur le réfrigérateur une carte professionnelle indiquait l'identité de sa voyeuse et son métier. Elle était photographe. Rien ne pouvait indiquer dans les pièces le moindre dispositif d'observation. Sur un mur une belle photo noir et blanc représentant une jeune femme assise nue à califourchon sur une chaise.
La jeune femme regardait, par en dessous, ce qui était derrière un léger voile blanc flottant à sa fenêtre ouverte en grand. La voisine pour afficher cette photo devant ses amis était certainement une voyeuse assumée. Mais alors Arthur se demandait comment lui offrir ce qu'elle désirait voir, désirait-elle tout voir, ou juste surprendre ? La porte d'entrée de la voisine s'ouvrit.
Rangeant rapidement ses jumelles et reprenant une attitude habituelle d'homme nu et lubrique qui ne se sait pas être observé, Arthur passa le balai et fit la vaisselle. Le bruit caractéristique que fait une vieille fenêtre parisienne en s'ouvrant — d'abord le métallique de la crémone suivi du grincement des bois frottés l'un contre l'autre — retentit alors qu'il s'accroupissait.
La voisine vint se positionner accroupie sur son minuscule balcon de fenêtre et commença à étendre son linge. Il décida de s'abaisser devant elle. Du coin de l'œil il pouvait voir qu'elle était habillée d'un pantalon moulant noir et d'un chemisier sobre blanc. En poussant ses poussières avec la balayette dans sa pelle, il recula et d'accroupi finit à quatre pattes, les fesses vers la fenêtre.
La fenêtre fut refermée dans un claquement de bois frotté, le linge était étendu. Arthur était en nage, la vue brouillée, la tête vide. Il se releva les jambes molles, le souffle court. Avait-elle aimé la scénette, elle n'avait pas parlé mais n'en n'avait-elle pas dit plus encore ? Depuis combien de temps le regardait-elle évoluer nu dans sa pièce et comment ? Y prenait elle du plaisir ?
Arthur avait toujours fait attention à rester pudique dès qu'il voyait le studio occupé. Dans l'après-midi elle vint se changer devant la glace tournant le dos à la vision de Arthur. Il n'avait jamais épié, la décence courtoise des voisins parisiens en vis à vis est comme une étiquette princière. À la dérobée et dans sa propre glace il voyait les rondeurs nues se couvrir de lingerie.
Un autre jour un élégant rayon de soleil découvrit le mystère. La figure de la voisine se refléta dans un miroir posé au sol et dévoila la deuxième pièce, celle qui n'était pas en vis à vis. Ainsi l'épieuse, de son salon avec ses amis, pouvait surprendre ce qui se passait chez lui. Alors Arthur, bienveillant, n'eut de cesse de faire de son corps un objet érotique, au plaisir des autres.
Au rythme des claquements et frottements liés aux ouvertures et fermetures des deux fenêtres de la voisine, ses humeurs fluctuaient. Cela devenait un signal que le spectacle pouvait commencer. Le bruit de la fenêtre devint un allié érotique d'une puissance qu'il ne connaissait encore pas, une injonction pavlovienne, son cœur battait plus fort, ses joues devenaient roses.
Puis un jour la fenêtre d'en face resta ouverte, il faisait chaud. D'accord, jouons fenêtres ouvertes. Il s'assit nu à califourchon sur une chaise, comme sur la photo qu'il avait découvert en face. Un léger vent caressant son corps offert. Elle s'était accroupie les cuisses écartées devant les fils à linge, elle voyait tout. Arthur était humilié devant une inconnue, et ses invités.
Il démarra sa flagellation pendant qu'elle retirait son linge, faisant comme si elle ne voyait pas :
— Plus fort, je n'entends rien ! Qu'est-ce que tu disais ?
Elle était avec quelqu'un. Arthur était mort de honte. Il pensa à fuir, à se cacher, mais ne venait-elle pas de lui donner un ordre en faisant semblant de parler à un autre ? Dans le doute Arthur redoubla les coups en les faisant claquer le plus fort possible, jusqu'à ce que son bras se fatigue, offrant ainsi au vent ses fesses meurtries et rouges comme son front.
Plus fort, je n'entends rien lui était destiné assurément. À cette époque là, Manara avait les faveurs des jeunes femmes de ses amies dessinant cravaches et fesses zébrées. Il n'y avait plus que trois mètres de vent et de soleil les séparant sans aucun carreau, le son et toute la lumière passait sans obstacle. Arthur ne savait plus, il resta un long moment immobile.
Il entendit des phrases et des mots qui semblaient le désigner, des rires, de la suée lui dégoulinait des aisselles. Il avait la gorge nouée, il entendit la voisine tousser, ne se retourna pas :
— Il fait drôlement beau aujourd'hui. lança-elle à la cantonade.
Les rires redoublèrent. Il ne convenait pas qu'il recule. Il entendit la voix de la voisine revenir à la fenêtre de vis à vis :
— Ah je crois qu'il m'a tout montré, j'ai eu droit à tout. en fermant la fenêtre elle s'adressait à ses invités, il était devenu une attraction. Arthur resta un long moment, son martinet en équilibre sur son épaule, les lanières touchaient le haut des fesses.
Il était clair qu'ils étaient plusieurs à venir admirer ses fesses rouges de plus près. Une série d'éclairs brefs apparurent. Il y eut un rire, puis d'autres. Elle le prenait en photo. Arthur mit longtemps à s'en persuader, malgré l'évidence. C'étaient des flashs, elle avait dû prendre une vingtaine de photos ce jour là, mais combien les autres jours où il ne s'en était pas aperçu ?
Tous les jours il passait devant l'atelier du ferronnier, et affrontait son regard chargé d'incompréhension et de mépris, la tête haute et les yeux fiers. Il n'avait commis aucun crime, il ne regardait pas chez les autres lui. La concierge à son passage s'esclaffait et agitait sa main comme si elle lui promettait une bonne fessée. Elle le tutoyait et l'appelait par son prénom.

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