La mouette rieuse
Devait-il être cette rencontre positive qui manquait à tant d'enfants ? Bien sûr Chaparova n'était plus enfant, mais lui avait rencontré Pierre Selos, puis Grand Gégé, puis les chevaliers ivres de la mouffe. Il ne serait pas devenu le principal animateur du squat USINE sans ces rencontres. Au travers de la question posée, n'y avait-il pas une demande d'aide, ou une amitié ?
Des mois passèrent à nouveau, le collectif USINE se fit expulser et devint une légende urbaine. D'autres lieux d'habitation s'ouvrirent et un petit réseau de résistants à la cherté locative occupa de nombreux appartements ou petites maisons sans droit ni titre comme disaient leurs avocats. Certains en faisaient un mode de vie, d'autres simplement y trouvaient refuge.
De squat en squat — certains pouvaient durer une année ou deux, d'autres moins —, Chaparova et Arthur se côtoyaient régulièrement et chaleureusement. Ils se retrouvaient souvent en soutien à une occupation ou en résistance à une expulsion. Ils pouvaient bien être une bonne cinquantaine à se suivre et s'épauler ainsi. Certains s'aimaient, d'autres moins, ou pas du tout.
Les équipes d'occupation se formaient, se déformaient au gré des expulsions, des affinités, des rivalités, des opportunités, des repérages nocturnes. Les concerts de rock alternatif et de ska réunissaient toutes les tribus. C'était presque une grande famille où la politique n'était pas omniprésente, mais jamais très loin. Il y avait plein de luttes dont tous étaient solidaires.
Tous les mercredis soirs, Arthur se rendait à La mouette rieuse, place de la Réunion, dans le 20ème. Il retrouvait Grand Gégé, bien qu'ils se connaissent depuis longtemps, ils n'en montraient rien. C’était un milieu où la discrétion était une règle. Personne n'avait besoin de savoir où et comment ils s'étaient connus. La mouette rieuse était un bar associatif, militant.
C'était aussi un lieu de rencontres. En fin de semaine, les habitués venaient y écouter des poètes, des musiciens et divers artistes connus ou inconnus. Le mercredi était le soir des militants et baroudeurs beuglards. Tout s'y discutait, se commentait, s'organisait, se diffusait. C'était comme une capitainerie. Il te manquait un renseignement, un contact, c'était le lieu.
Dans la journée les animateurs du jardin d'aventure du passage Josseaume ou un collectif d'organisation d'un carnaval local, ou un groupe d'enseignants opposés à la prédation immobilière, tous pouvaient emprunter les clés afin d'y tenir leur réunion. Tous les mercredis soirs Arthur était un chevalier ivre au milieu des troupes prêtes aux défenses de toutes les causes.
Depuis le squat USINE, le milieu parisien des autonomes et post révolutionnaires l'avait admis comme l'un des leurs, même si bien peu avait eu connaissance du MAPLI. Hamouche n'était jamais reparu, cela paraissait si loin dans une brume de souvenirs malvenus. Chaparova avait grandi en autorité et tenait ses maisons d'habitation d'une poigne de velours.
Arthur derrière le comptoir servait, recevait, renseignait, encaissait. Grand Gégé alimentait les débats, calmait les esprits furieux et enfumés. Le mercredi étaient au niveau de la consommation et donc de la rentrée financière le meilleur jour de la semaine. À lui seul ce jour finançait les frais de la convention d'occupation, du téléphone, eau, électricité, courrier.
Plus tard au début de la nuit, ils rangeaient les caisses dans la cave, remontaient les pleines, descendaient les vides, nettoyaient, rinçaient. La caisse était comptée, tout était prêt pour la continuation le lendemain. Ils sortaient et Arthur, si un car de Police Secours ne s'avisait de les contrôler, se rendait alors à deux pas de là dans le squat de Chaparova, allumé toute la nuit.
Chaparova avait de la gentillesse et de l'écoute envers tous, beaucoup de monde fréquentait son lieu occupé, un autre carrefour de discussions, plus calme que le mercredi soir de La mouette rieuse. Arthur rentrait chez lui au petit matin avec les Premiers métros. Certains fréquentaient les deux endroits, mais pas Chaparova, elle ne buvait pas d'alcool, n'allait jamais au bar.
Elle avait passé la vingtaine désormais, avait une personnalité affirmée et unanimement attachante, elle oscillait entre la dérision et l'indignation brute. Elle ne travaillait pas, n'avait jamais travaillé, c'était le mot d'ordre général de son environnement. Il n'y avait vraiment besoin d'un peu d'argent que pour le téléphone et l'électricité, qui était elle trafiquée.
Sinon des vols plus ou moins audacieux assuraient l'ordinaire de l'alimentation et le logement était renouvelable à l'infini. L'ordre établi n’aimait pas ce style de vie, mais ils n'aimaient pas l'ordre établi. Arthur, sans être aussi puriste, il faisait ses chantiers, était clairement solidaire de cette démarche anarchiste. Ne pas perdre sa vie à la gagner est un travail à temps plein.
Ainsi Chaparova occupait ses journées et Arthur ne savait presque rien de ces occupations. Le soir ou l'après midi, son appartement était un havre de paix et de courtoisie. Chaparova de plus en plus s'intéressait à son monde d'origine, l'outre-Méditerranée, la Kabylie plus précisément. Elle prenait des cours de danse du ventre et d'autres de calligraphie arabe, littérature.
Ils avaient souvent de longues conversations, entre ironies et évidences, attraits et achèvements.
— Ma mère elle ne m'a jamais parlé de l'Algérie, t'en sais plus que moi avec ton mouvement. Pour elle, je suis née en France, école française, lycée français, je suis Française, point. Mais moi j'ai envie de savoir…
— Bien sûr Chaparova, et en plus cela n'a pas vraiment d'importance, les peuples de la Méditerranée ont tous concouru à des civilisations prospères et culturellement riches, qui se sont entrecroisées, et qui sont donc digne d'intérêt pour tous, même ceux qui n'y seraient pas comme toi familialement attachés… chacun ses origines, mais c'est bien que tu aies cette curiosité.
— Non mais tu comprends, y en a qui disent que c'est du communautarisme, que je me replie…
— Ouais, mais on est dans un milieu où tout le monde critique tout le monde ; laisse tomber, regarde les gars du MIB, le mouvement immigration banlieues, s'ils utilisent le mot immigration, ils disent bien que c'est parce que c'est comme cela qu'ils sont perçus,, que c'est à cela que tout le temps on les renvoie, et eux, ben tu les voies comme moi quasiment tous les jours, c'est des Français, ils sont comme toi, comme moi, à part le racisme subi…
Les regroupements de collectifs de lutte comme résistance de banlieues, le MIB ou le comité contre la double peine — prison suivie d'expulsion —, étaient soutenus par les autres collectifs autonomes et faisaient souvent des actions spectaculaires, comme des occupations de conseil municipal. Puis venaient se reposer en fumant des pétards chez Chaparova.
Arthur sympathisait, fumait. Il y avait une différence avec ceux qu'il avait fréquenté quelques années auparavant, ils se référaient plus à l'islam, suivaient le ramadan, comme une protection. Arthur lui s'était spécialisé dans l'ouverture des immeubles et HLM pour les actions spectaculaires et revendicatives du comité des mal logés. Ils étaient une bonne dizaine à aimer cela.
Cette retrouvaille soudaine avec les toits parisiens — et les différents modes d'escalade pour y parvenir, dont la descente de zinc des eaux pluviales —, lui fournissait son activité chevalière du moment. Une force dynamique composée de multiples collectifs et regroupements commençait à se structurer et alerter les différents services se renseignant sur leurs activités.
Mais désormais Arthur avait sa propre défense à assurer. Il n'avait pas fait le service national, ni militaire ni civil. Et les papiers des autorités de tutelle étaient arrivés à sa dernière adresse, comment l'avait-ils trouvée, les services étaient efficaces. La date de son procès se rapprochait, il allait demander conseil aux avocats qui défendaient habituellement les réfractaires.
Honneur à vous, les insoumis, les déserteurs, les objecteurs, les réfractaires qui avez eu le courage de résister, de dire non, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d’internement, le courage de désobéir aux ordres, à la loi même, aux violations des droits de l’homme, droits individuels et collectifs, droit à l’autodétermination et à l’indépendance du peuple algérien. J.J. de Felice.
Jean-Jacques l'avait reçu rue Lacépède. Se souvenait-il de ce jeune lycéen qui transportait dans son cartable des dossiers confidentiels et clandestins ? Arthur n'aborda pas le sujet, Jean-Jacques n'avait pas besoin de ce genre de référence pour être accueillant. Il tenait les insoumis en sa plus haute estime, ils discutèrent des arguments à travailler, explorèrent les pistes.
— Mais pourquoi tu fais pas P4 ? T'es ouf, tu veux aller en taule ?
— Mais c'est pour ça, je vais me défendre Chaparova, je vois des avocats…
— Ben voyons, les baveux ils te prennent ton pognon et c'est pas eux qui se farcissent le ballon…
— Non, mais eux ils ne me prennent rien Chaparova, j't'assure, ben tu connais Denis Langlois, tu prenais l'écouteur à côté de moi quand je lui téléphonais en pleine nuit pour tes copains arrêtés, c'est lui qui a écrit le Guide du militant…
— Ouais non mais ok, mais les insoumis en ce moment ils se prennent tous de la taule, et ils se prennent cher, pour qu'ils fassent un an complet, même avec les remises automatiques, un an au trou…
— J'irai pas au trou, tu vas pas te débarrasser de moi comme cela ma vieille…
— Oh je suis plus jeune que toi, et pis ça te mettrait du plomb dans tête, toujours à te plaindre que le monde il est pas beau…
— Ouais ben le monde il est pas beau, y a que toi qu'est belle…
— Flatteur, oh ce n’est pas beau ça mais quand même ton tract, enfin, je te lis :
De tous côtés, on nous parle de consensus national pour la défense des intérêts de la société toute entière en proie aux attaques terroristes des barbares de tous poils (travailleurs en lutte, immigrés, délinquants, drogués, jeunes précaires). Il serait du devoir de chacun dans l'intérêt de tous de se regrouper sous le drapeau national et lutter contre nos ennemis ?
Mais qui sont ces ennemis ?
Trois millions de chômeurs officiels, un à deux de personnes en état de misère et de précarité absolue, plusieurs centaines de milliers de sans abris, vingt milles rien qu'à Paris, soupes populaires d'un nouveau style, idéologie sécuritaire et contrôles accrus, criminalisation progressive de toute lutte sociale, braquage à main armée de région entière de la planète par l'état français (Kanaky, Tchad, Liban, territoire d'outre-mer)
Et on voudrait nous faire prendre notre exploitation pour le plus haut degré de civilisation. Ce n'est que par nos luttes que nous mettrons fin à toute cette exploitation. L'insoumission est une de ces luttes historiques du mouvement ouvrier, ce procès sera une tribune où sera fait le procès des mécanismes qui nous enchainent pour le plus grand profit de Bernard Tapie et ses potes.
— Ben, ouais c'est clair, c'est pas mes potes…
— C'est ça, fais toi fracasser, j'irai pas t'amener des oranges…
Arthur le jour du procès parla plus d'une heure et tout y passa, le concept de la nation, les soldats de Valmy, les résistants au nazisme.
— Mon service civil je l'effectue au comité des mal logés et ce n'est pas déclaré, car c'est une lutte, je ne suis pas pacifiste, j'aurais été à Valmy, j'aurais été résistant, et je suis résistant, mais faire le boulot de garderie ou de tortionnaire pour la bourgeoisie qui nous pille, jamais…
L'avocat Jean Alain Michel parla longtemps, remit en ordre, classa, structura, contextualisa. La présidente après en avoir délibéré rendit le verdict du tribunal, était-ce par ce qu'il était présidé par une femme, Arthur fut quasiment relaxé. La salle était pleine et beaucoup étaient satisfaits. Arthur était engourdi, il avait réussi, il s'était défendu, et restait libre.
— Alors, t'as vu ça ?
— Ouais, mais t'étais pas obligé, y avait plein d'autres solutions, t'as voulu faire ton guerrier, seul contre l'état tout ça, mais c'est parce que tu sais parler, n'importe qui d'autre, il va en forteresse, c'est bien ce que t'as dit, je suis d'accord avec tout, mais quasiment personne ne peut refaire la même chose, à quoi ça sert ?
Chaparova se fit de plus en plus dure avec Arthur, elle lui en voulait. Elle était la maîtresse de maison. Arthur n'était qu'invité, depuis USINE les rôles s'inversaient. Arthur prenait garde à participer au bien-être général du logement. Un jour lui fut présenté la maman et la grande sœur qui avait une petite fille. En prenant de l'assurance, Chaparova dévoilait sa famille.
Une image de rêve ancien refit surface. Cet oiseau qui lui picorait le cœur. Les rêves disaient vrai. Lorsqu'elles furent parties, Arthur ne fut pas de reste :
— Moi aussi j'ai un frère, mais tu ne le verras jamais, et moi non plus, c'est une petite ordure avec qui je n'ai plus rien à faire.
— Ah, mais t'es un peu dur avec tout le monde, qu'est-ce qu'il a fait celui là ?
— Oh, je ne vais pas revenir sur ce qu'il m'a fait subir toute mon enfance, juste ce qu'il a fait subir à sa femme et ses enfants. Au moment de leur séparation, sa femme s'était réfugiée chez sa mère en banlieue à Franconville, et pour récupérer ses gamins, un bébé et un titou de deux ans, Fréderic plutôt que d'attendre la décision du divorce, il a déboulé dans la cité avec des hommes armés et lui-même un flingue à la main, il a arraché des bras de leur mère et de leur grand-mère les deux petits et il s'est sauvé avec…
— Euh, façon gangster, et ils sont où les mômes ?
— Les gendarmes s'en sont occupé, c'est un enlèvement, ça rigole pas, c'est ma mère, leur deuxième grand-mère qui les planquaient, les gendarmes ont déboulés, rendu les enfants, et pour le reste je n'en sais plus rien, je refuse de revoir ni ma mère, complice, ni Frédéric, qui pour moi n'est plus mon frère…
— Ah, ben la famille quand ça veut, ça veut, et quand ça veut pas…
— C'est ce que me disait mon ami Pierre Selos, la famille c'est celle que l'on se choisit…
— Selos le chanteur ? T'as des nouvelles ?
— Au téléphone régulièrement, il va bien, il vieillit.

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