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Publié par Christian Hivert

Kuyuku le corsu

— J'ai été en Algérie dernièrement. À Alger, si t'es une femme tu t'approches pas de la chaussée à moins d'un mètre, les jeunes ils sont fêlés, en passant en voiture ou en scooter, il te mettent la main cul, ça les fait rigoler, mais même les vieux, une fois j'étais dans un taxi collectif, on montait voir une sainte sur une montagne de Kabylie, une ermite qui vivait dans une grotte, y avait un Hadj à côté de moi, un qui a fait le pèlerinage, à un moment il a glissé sa main dans la manche de ma robe et m'a touché le sein, une seconde pas plus, rapide le vieux…

— Ah ouais, les interdits religieux du code de la famille, ça doit générer des comportements…

— Tu m'étonnes, après on a pris un sentier et la sainte était là, elle montrait ses tatouages sur son dos, personne ne l'approchait, les gens montaient avec des offrandes, un jour je ferai ça, je me ferai tatouer tout le dos, et j'irai là-bas, je serai une sainte, on me laissera des offrandes, je l'ai vu en rêve…

Leur relation oscillait ainsi entre tendre complicité presque familiale et réprobations moins tendres. Chaparova faisait ses affaires avec d'autres garçons et Arthur faisait ses chantiers et ses réunions. Arthur n'eut été expulsé et hébergé en soutien solidaire, se seraient-ils revus ? Leurs chemins divergeaient peu à peu. Leurs agacements ne se mélangeaient plus, s'opposaient.

Et puis il y eut les interventions de plus en plus nombreuses d'un collectif que personne n'avait vu naitre, le PFH, putain de facteur humain. Avec à sa tête Kuyuku le Corsu, un autonome qui à lui seul était l'encyclopédie agissante de tous les collectifs révolutionnaires de Paris au moins, et plus, depuis vingt ans. C'est bien simple, il avait été partout, avait tout vécu.

Monté sur des jambes à ressort, en jeans de rocker, les parties bien encadrées dans les plis et les santiags dansantes, il intervenait à tout propos. Il connaissait tous les collectifs, discutait amplement les bons et mauvais points, exhumait laborieusement toute divergence, voyait les incompatibilités. Ensuite ceux qui fonctionnaient bien ensemble se voyaient moins souvent.

Et Kuyuku le Corsu savait également qui devait être ami avec qui, qui devait s'investir et où. Il en avait après le comité des mal logés dont Arthur faisait parti et dont les organisations et partis réformistes souhaitaient la disparition. Alors, plus de temps était consacré à se saboter les uns les autres afin de s’assurer une suprématie éphémère sur les événements, dominer.

Arthur devenait une cible de médisances. Il poursuivait ses activités, avec Simon particulièrement. Tous les lundis soirs, après leur virée avec le Père Arthur auprès des prostitués masculins rue Sainte Anne, ils flânaient dans Paris. Simon une fois avait entrainé Arthur dans un sexe shop du boulevard de Clichy :

— Je suis tombé sur un truc bizarre, je voudrais que tu me dises… Simon était souvent assez prolixe sur ses goûts et fantasmes, mais cette fois là, cela ne le concernait pas.

Il fouillait les bacs de cassettes vidéo dans un rayon où était indiqué en gros Sodomies, ce qui était ordinairement sa priorité, bien que curieux de toutes situations explicites :

— Ah, voilà, je savais bien, tiens regarde cela, si tu ne reconnais pas quelqu'un…

— Je ne vois pas, non… en réalité Arthur dissimulait, les lumières n'étant pas intenses, la pénombre devait masquer son trouble, il devait maîtriser sa voix.

Sur la cassette qui lui était tendue, une jeune femme se faisait prendre ainsi que désigné sur le panneau indicateur du rayon. Soulevée par l'entrejambe, avec un solide gaillard dans le dos qui de son membre érigé la pénétrait en profondeur. Toutes intimités exposées, cette jeune femme avait traits pour traits le même visage que Chaparova. Le corps correspondait.

— Je vois à qui tu penses, mais je suis sûr que ce n'est pas elle. Bien des gens se ressemblent, avec le maquillage, un visage peut se transformer…

— Bon viens, on va prendre une cabine, c'est moi qui paye…

— Mais quelle importance, je te dis que c'est pas elle, mais même si, et alors ?

— Eh ben, on peux regarder alors. Nan sans dec, t'es amoureux d'elle ?

— Mais c'est pas ça, on s'aime bien, on est complices, mais même si c'est elle, elle fait ce qu'elle veut.

— Ouais et ben on regarde alors, puisque ça n'a pas d'importance…

Simon mit les pièces nécessaires dans le monnayeur du téléviseur et la cassette dans le magnétoscope. Arthur se tut, il était clair qu'il s'agissait bien de Chaparova, assise à califourchon sur une chaise, devant un grand miroir renvoyant l'image de son visage, même maquillée et avec une coupe différente de cheveux que d'ordinaire, aucun doute n'était permis, elle souriait.

Dans son dos une main velue vint s'occuper de sa fente, et visiblement de son anus, avec un petit pois de vaseline et lui élargissait l’orifice. Tandis qu'un sexe en érection apparaissait à l'écran, une prise de vue latérale montrait le type bien musclé s'installer entre les cuisses écartées par la chaise, et pénétrer sans ménagement, retenant des deux mains les hanches.

Chaparova ouvrait sa bouche comme étonnée, les yeux ronds de surprise et esquissait un sourire de satisfaction. Arthur ne savait plus bien où il en était. Elle ne se laissait jamais approcher, ne montrait jamais son corps, simulait-elle ? À chaque secousse, son sourire s'élargissait, elle soufflait plusieurs fois sur sa frange inhabituelle, reprenant son souffle, presqu'à rire.

C'était toutes ses mimiques, comme lorsqu'elle jouait aux échecs et qu'elle perdait un pion. À un moment elle se tourna vers son partenaire et lui saisissant le haut du crâne d'une main elle l'embrassa goulument à pleine bouche, comme eut fait une amoureuse, comme avait fait une copine au cours du déniaisage de Arthur et qu'elle lui avait demandé de la sodomiser.

Cela avait été juste avant l'ouverture du squat USINE, la copine lui avait livré son corps nu en lui montrant comment l’amener à l’extase ; un peu lubrique, un peu professeure, elle l’avait dépucelé, instruit, baisoté, puis quitté. Elle lui expliquait qu'elle préférait presque la sodomie aux autres jouissances, plus fort, plus puissant, mais moins que ses accouchements.

Ainsi donc Chaparova avait loué son corps pour un exercice physique qui lui avait plu et rapporté une certaine somme. Elle avait mené sa proposition au bout. Arthur connaissait maintenant la réponse qu'il eut pu lui faire. Fais au mieux, c'est ton corps et tâche d'en prendre plaisir. Mais elle était peut-être juste très bonne actrice, peut-être un peu des deux, il n'avait pas à juger.

— Bon je maintiens, c'est quelqu'un qui lui ressemble, et de toutes façons, ça reste entre nous, au cas où, c'est sa vie privée, ok ?

— Ok, te fâche pas, mais je voulais que tu vois… et puis il n'y a pas que cela, comme tu habites maintenant dans le gros squat de la rue de Flandre, il faut que tu saches à quoi tu peux t'attendre, la moitié trafiquent des carnets de chèques volés et falsifient des cartes d'identité, pour aller chercher du fric aux guichets des banques, ou s'acheter du matériel ou des billets de trains remboursables en liquide. Chaparova c'est une malade à ce niveau là. On était descendus en Normandie dans un petit bled. On voulait faire une agence ou deux et changer de coin, elle a insisté et tous l'ont suivi, elle a fait toutes les agences et on a tapé au bled d'à côté, c'était hyper dangereux, j'ai flippé…

— Bon je ne connaissais pas ce détail que tu dis, mais tous les squats que je connais en font un peu, moi j'ai toujours refusé, je fais mes chantiers au black, j'aime bosser dans la réfection d'appartement, et le fric c'est pas mon souci…

— Ouais non mais Chaparova, elle est folle à ce niveau là, elle en veut trop, elle va se faire gauler…

—Eh ben, elle verra bien, elle comprendra peut-être, ça la calmera, on n'y peut rien, t'es pas obligé d'aller avec eux…en attendant c'est motus.

Arthur était quand même bien ébranlé, il n'avait rien contre le vol, tout le monde était voleur, les pires étaient ceux qui le faisaient légalement et pillaient le bien de tous. Mais ce qui le chiffonnait était la professionnalisation de l'exercice. Ce n'était plus pareil, ils devenaient truands. Et Chaparova changeait. Imperceptiblement elle montait sa boutique.

Ce n'était plus une histoire de jeunes rebelles, cela devenait une aventure multiple aux allures de tatoués de la marine. Ils allaient devoir devenir rentables, tayloriser la manœuvre. Arthur n'était plus si bien vu. Souvent la pièce où il se trouvait se vidait comme par enchantement et ils se retrouvaient tous dans une pièce voisine où ils conciliabulaient, l'ayant isolé.

Quand Chaparova entrait, elle disait bonjour à tous et ignorait Arthur, jour après jour. Il avait été expulsé et habitait le squat de Chaparova où il se sentait doucement un intrus. Elle te détruit et tu la détruis psalmodiait un vieil algérien qui voulait créer un export de machines-outils vers l'Algérie, de qui parlait-il ? Ils n'en n'étaient pas conscients, mais c'était bien possible.

Peu importe ce qui se passa ensuite dans les détails, ils n'avaient plus de frôlements comme à leur habitude. La sensualité de leurs manières était morte. Elle lui hurla de partir. Dans l'heure qui suivit, Arthur avait empaqueté ses affaires et déménageait dans une autre maison. Et Chaparova ne voulut plus jamais le revoir, Arthur n'insista pas, pourquoi souffrir ?

Les rêves disaient vrai.

Un militant diffusait un texte qui résumait cette nouvelle situation confuse :

D'aucuns voudraient nous forcer les méninges, nous pousser à la réflexion, que nous soyons responsables, autonomes ; voudraient chambouler la terre, modifier nos habitudes, déraciner nos fondements ; voudraient que nous soyons dignes de l'évolution de notre espèce, que nous sortions de l'ombre, que nous échangions nos doutes, nos angoisses, nos doutes et nos luttes.

Avons nous tant d'énergie à dépenser là-dedans et perdre ainsi la tranquillité que nous offre notre immobilisme et notre soumission aux conditions existantes ? Qu'avons-nous besoin de nous mettre en mouvement et de nous fatiguer, de nous exténuer à sortir de notre aliénation ? Qu'échangerions-nous contre cette tranquillité, si ce n'est la difficulté de progresser ?

Tout d'abord, si possible est, ignorons le problème, nions l'existence de ces excités, restons chacun dans notre trou, écartons le danger en méprisant leurs discours, en réfutant sans raison leurs idées. Jouons-nous-la fatalistes et bornés, voir sous informés — Ah bon ! Je ne savais pas mais comment donc ? —, voir encore analphabètes ou moitiés idiots.

C'est un divertissement agréable et facile. Beaucoup en seront écœurés, déstabilisés, démobilisés, apercevant l'effroyable difficulté de poursuivre par la raison, baisseront les bras et nous rejoindront aisément. Pour les plus virulents, d'autres moyens, ne demandant que peu d'investissement personnel, peuvent être étudiés. Calomnies et railleries ne suffisent ?

Alors discrédit et insulte ! Ils persistent et font preuve de détermination, voir d'obstination ? Laissons les s'agiter, se tuer à la tâche, s'unir et se regrouper. Profitons de leur esprit d'ouverture et de leur volonté de dialogue pour nous infiltrer parmi eux et leur laisser croire que nous sommes tous unis tous solidaires, établissons des rapports fraternels.

 Profitons perfidement de tous les moyens qu'ils mettront en œuvre en se gardant bien de les aider en quoi que ce soit. Là, deux attitudes possibles, toutes deux aussi nauséabondes et ne demandant aucun effort. L'attitude paumée et approbatrice, autocentrée sur de fumeux problèmes existentiels nous rendra sympathiques et nous permettra de pomper leur énergie.

Coqs en pâte, consommant tout mais ne produisant rien, nous aurons la légitimité des misérables et le nid douillet. Autre attitude, plus perverse et plus excitante, mettons nous en avant des luttes, non par les actes, mais par la tchatche, soyons plus que plus, proposons sans cesse hors réalité, critiquons vertement les plus sincères et soutenons les plus mégalos.

Il n'est pas superflu à ce niveau d'intervention là, de se doter d'une sur conscience auto proclamée Le must reste encore de prendre sournoisement la tête de collectifs constitués, voir d'en constituer nous-mêmes, montrer les uns contre les autres rendre inconciliable ce qui pourrait l'être.

Mieux vaut une fin sans effroi, qu'un long effroi sans fin. Arthur claqua la porte et n'y revint point.

Tout ce qui est collectif est borné, tout ce qui est solitaire est nul. Tony Duvert

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