Chez France
Certains jours le petit deux pièces bruissait de langues, orientales et française, Arthur parvenait à suivre tant bien que mal. La demande que le pouvoir central reconnaisse la langue kabyle, tamazigh, faisait écho aux revendications en France des Basques, Bretons ou Corses qui avaient la sympathie des jeunesses parisiennes d'alors au nom de la diversité culturelle des peuples.
Lahlou, qui se faisait appeler Amirouche en souvenir du guerrier de l'indépendance mort au combat, venait souvent passer ses soirées avec Hamouche. Ils étaient des mêmes villages voisins du Djurdjura, avaient des souvenirs en commun lorsque Hamouche y avait été professeur de Français. Attablés avec Rodwan et Arthur, ils traduisaient des chansons kabyles.
Lahlou était dans le sillage du déjà grand chanteur Idir, il travaillait avec lui, puis il n'y travaillait plus. Idir accaparait les idées des autres et ne leur restituait aucun avantage, de plus il refusait de se servir de sa notoriété pour épauler quelque demande de régularisation. Ses musiciens étaient souvent sans papiers et sans revenus. Idir seul profitait de la vague Kabyle.
Arthur les quittait pour se rendre à son poste de veilleur de nuit et revenait au petit matin. Ils s'étaient endormis sur des chaises, par terre, le lit de Arthur restait inoccupé afin qu'il puisse s'y étendre après sa nuit de travail. Puis reposé, lorsqu'il n'y avait aucun rendez vous à honorer, il lisait la presse, cochait des articles, classait, recopiait les traductions de la nuit.
L'appartement était au deuxième étage, le bar de chez Madame France et Monsieur Jean au rez-de-chaussée. Arthur avait pris la location du deux pièces à son nom, mais c'était le siège du mouvement, pour les réunions internes et la sauvegarde des documents. Mais pour le public c'était au bar que l'on donnait rendez-vous aux adhérents, avocats, journalistes.
Madame France et Monsieur Jean étaient deux anciens forains bourrus et rebelles. L'histoire du MAPLI leur plaisait bien, et puis quelques consommations en plus ne leur faisaient pas de mal. Madame France gérait les cotisations et leur rappel, tenait la bourse du mouvement. Monsieur Jean tenait l'ambiance et le service à la clientèle depuis son zinc oxydé par les ans.
Ce fut ainsi par une belle après midi de fin de printemps, lorsque les gens, hommes et femmes, d'un coup paraissent plus beaux, bras poilus à l'air et jupettes au vent. Des tables et des chaises avaient été disposées sur le large trottoir du boulevard de Belleville. Hamouche et Arthur étaient attablés, tenant leur permanence éphémère du jour, devant deux bières.
Il y eut comme un déplacement imperceptible des regards, comme dans une murmuration d'insectes dans les clartés du soir, on ne sait qui le Premier vire mais tous suivent. C'est ainsi que leur apparut un jeune gars en costume brillant de scène gris et paillettes, tout sourire et dents blanches, gourmette d'argent et chainette dorée, suivi par Lahlou Tighremt.
Lounès Matoub n'était pas encore très connu, et Lahlou, dit Amirouche non plus. Ils partageaient en commun l'amour de leur langue familiale, le kabyle. Arthur n'intervenait plus. Il était question de l'arabisation forcée, du code inique de la famille, de la corruption, de l'enrichissement maffieux de certains, de l'absence de démocratie, de la défense de la laïcité.
Beaucoup de monde à combattre, aussi il y eut alliance. Hamouche opérant à partir du sol français, Lounès mènerait une opposition culturelle, et par sa popularité naissante serait un point de focalisation anti-régime en Kabylie même. Lahlou avait des connections chez les artistes en France, il ferait la musique du film Le thé à la menthe, écrirait des chansons.
— Ouais, Hamouche, tu as raison, il ne faut pas se cantonner à la Kabylie, et les islamistes sont dangereux partout, dans les universités ils ont vitriolé des jeunes étudiantes qui ne respectaient pas leurs obligations vestimentaires débiles, mais nous ne sommes pas des arabes, il faut qu'ils nous laissent tranquilles…
— Et oui Hamouche, les combats se recoupent, le printemps berbère s'est étendu jusqu'à Oran, c'est parti de Tizi Ouzou et c'est arrivé jusqu'à Alger, le mécontentement est partout dans le pays, mais la répression est terrible.
— Écoutez, nous en France on peut s'occuper d'une forme de soutien au travers de publications dans les journaux, ce que nous avons commencé à faire, nous ne sommes qu'un petit mouvement, nous ne sommes pas un parti et ne souhaitons pas le devenir, on reste en contact et on échange nos informations
— C'est déjà beaucoup Hamouche, plus nous serons nombreux… j'adhère à ton mouvement, je suis du MAPLI, bon maintenant il faut que j'y aille, j'ai un concert ce soir, allez à bientôt.
C'est ainsi que jour après jour la terrasse de Chez France devint un lieu d'allers et venues de personnages engagés, de discussions endiablées. Les représentants des anciens harkis y côtoyaient les descendants des chahids de la révolution, les nés en France renouaient avec les histoires familiales d'outre-Méditerranée. Madame France gérait les demandes d'adhésions.
La France de Giscard se passionnait pour la mobilité géographique de certains diamants et toute une équipe de remplacement de l'équipe au pouvoir étendait ses tentacules tout azimut et jusqu'à cette terrasse brouillonne et panachée. Les anciens harkis avaient bien noté les termes de paix et de liberté figurant en signature de la pétition publiée du MAPLI.
Ils mirent peu de temps à convaincre Hamouche de faire front commun. Les anciens harkis avaient de très nombreux sujets et difficultés à faire reconnaitre aux responsables des deux nations. Étaient-ils des immigrés arabes habitant des lieux marginalisés et ségrégués ou pour d'autres des traîtres ou fils de traître ? Quels étaient leurs droits à cette terre ici et là-bas ?
Le Parti Socialiste, très affairé à préparer les élections présidentielles d'avril et mai 1981, invitait à tout va, fourbissant sourires et promesses. La rue de Solferino bruissait de pas inhabituels. L'immeuble cossu les reçut sans grande pompe mais avec bonhommie. Passé le lourd portail de fer forgé et la cour carrée, un type rondouillard, aux lunettes à gros carreaux, souriait.
— Bonjour je suis Pierre Bérégovoy, secrétaire général, je suis en charge de nos entretiens, je vous en prie entrez.
Une grande table avait été dressée dans la salle de rez-de-chaussée qui s'ouvrait derrière lui. Les chaises avaient été protocolairement comptées, il n'y en avait pas une de plus. Le gars s'installa en président de séance en bout de table et tout le monde prit place. Quelques frottements de chaise sur le parquet ciré et raclements de gorge plus tard la réunion commença.
— Et bien nous allons faire un tour de table afin de déterminer quelles sont vos attentes respectives et les réponses que nous pourrons y apporter dans le cas de figure où nous serions élus, vous avez sans doute tous lu notre programme, qui est le programme de l'union de la gauche.
Lorsque le tour de table arriva sur Hamouche, Arthur se tint coi, il n'avait rien à dire. Hamouche d'une voix claire se présenta et embraya immédiatement sur les positions du gouvernement Mollet au moment de la guerre d'Algérie et l'action répressive du ministre Mitterrand. Le secrétaire, rouge pivoine, déstabilisé, retira ses gros carreaux, et les essuya longuement.
— Hum, eh bien, je comprends, c'est votre rôle bien sûr en tant que militant pour la paix et les libertés de clarifier ces moments malheureux de l'histoire de nos deux pays, cependant je n'ai pas la réponse que nous vous devons bien entendu, je m'attendais à des problématiques plus actuelles, hum, bon je vais m'absenter un petit moment, je reviens vers vous avec cette réponse…
La réponse fut insipide, comment aurait-elle pu être autre ? Le MAPLI profita d'une pause pour disparaitre des lieux. À la terrasse de madame France on en fit des gorges chaudes. Ainsi la vie continuait au rythme de la respiration particulière du boulevard arpenté indifféremment par les immigrés de plusieurs vagues, juifs pieds noirs, français musulmans, chinois.
Madame Ginette était comme elle le disait elle même une vieille pute édentée. Madame Ginette était la poésie du boulevard sur presqu'un siècle d'histoires locales. Lorsqu'elle arrivait chez Madame France, Monsieur Jean avait des amabilités inusuelles. Alors Ginette commençait son numéro. À quatre-vingts ans, elle lançait sa jambe sur la barre laitonnée du comptoir.
— J'ai été danseuse étoile, je vous fais des pointes autant qu'il vous en faut, j'ai pas peur des petites jeunes, j'en ai encore à montrer, j'ai connu la Môme, j'ai vu les bougnats décharger leurs sacs à charbon, ça fumait dur dans toutes les cheminées, y avait pas l'électricité partout, on s'téléphonait pas, on s'déplaçait et on s'causait…
— Oui, Ginette, oui, repose ton pied par terre, je te sers comme d'habitude…
— Ben j'veux mon'veu ! le numéro commençait, les clients du moment savouraient.
Un soir les habitués s'agitèrent, transmettant leur émotion telle une déferlante à tout le boulevard, les clients sortaient des bistrots alentours :
— Ils embarquent Ginette, vite, ils embarquent Ginette…
Ils, c'était les escouades de CRS en charge de la sécurité du boulevard, Ginette était pompette et semble-t-il avait manqué de courtoisie.
— Va-z-y toi Arthur, tu sais parler et tu n'as pas bu, ils ne peuvent pas l'embarquer !
— Messieurs, messieurs, c'est ma grand-mère, je la raccompagne chez elle, elle habite tout près, je vous promets, elle sera calme…
— T’as raison Arthur, c'est notre grand-mère, tiens bon…
Et ainsi Ginette fut sauvée encore une fois d'un embarquement immédiat. Dans une pirouette de balancements tendus et de pointes esquissées, elle salua la maigre foule et fut applaudie.
Et puis Hamouche commença à avoir des visions, des rêves annonciateurs. Un président de gauche fut élu. L'Histoire conservera la date, le 10 Mai 1981. Des naïfs ou peut-être des idiots allèrent danser à la Bastille, ne se doutant pas qu'elle avait déjà été prise deux siècles plus tôt et n'avait rien changé. Par contre, pour le MAPLI, cela soulagea considérablement ses dossiers.
Une des seules promesses faite fut tenue. Il y eut une régularisation exceptionnelle de sans papiers et ce fut des retombées positives pour l’économie et le grand patronat. C'est bien pour cela que cela fut tenu. Parmi la centaine de millier de régularisations, les demandeurs affables cessèrent de venir à la terrasse de Madame France et interrompirent leurs cotisations.
Il y avait moins de rendez-vous, voir pas du tout et Arthur goûtait de son repos dans la journée. Hamouche chassait les pigeons parisiens dans les greniers des masures. C'est chez Filali, sa femme et ses enfants, qu'ils se réfugiaient pour continuer à discuter des maigres affaires encore en cours. Hamouche ouvrait la trappe du grenier sur le palier, se faufilait.
Filali aurait lui aussi ses papiers, il travaillait au noir pour un bottier. À la commande de sa vieille machine à coudre, il occupait la moitié du petit appartement. Une pile toujours renouvelée de formes découpées de cuir attendait journellement l'agilité de ses doigts, puis il cousait, puis il collait la semelle, puis il recommençait, le patron n'était pas patient.
Et Hamouche criait victoire en descendant du grenier :
— J'en ai eu quatre Filali…
— Alors on va manger de la viande Hachemi, il reste de la chorba et de la semoule.
Hamouche avait sa technique, les pigeons ne pouvaient lui échapper. Il attendait que l'obscurité se fasse et les endorme, puis il en saisissait un, lui tordait le coup, passait au suivant. Une fois plumés et préparés, correctement rôtis, accompagnés d'un bon Boulaouane, les chefs cuisiniers de la place parisienne pouvaient baver d'envie, ils ne servaient pas aussi bien.

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