Printemps Bérbère
Le régime algérien avait envoyé ses policiers pour empêcher Mouloud Mammeri de tenir une conférence sur la poésie kabyle ancienne et sur le poète Si Mohand Ou Mhand. Mouloud Mammeri fut intercepté à la ville de Nacéria par les services de la sécurité militaire. Une interdiction qui fit déborder le vase et qui provoqua la colère et l’indignation des Kabyles.
Le printemps amazigh était né. Pendant des semaines le MAPLI en fit sa cause prioritaire, des militants faisaient la navette sur la méditerranée.
— Nabil, je t'entends, mais il me faut des noms, une liste de noms et de personnes qui témoignent, sinon nous ne pouvons rien faire, c'est pas la peine de t'énerver, nous allons publier un communiqué, Arthur s'occupe de récolter les signatures, mais il nous faut des éléments factuels incontournables, pour engager des avocats, des procédures, sinon personne n'écoutera.
Arthur trottina du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, des beaux quartiers aux faubourgs, précédé des nombreux appels téléphoniques de Hamouche aux personnalités susceptibles d'être sensibles à cette cause. Le Premier chez qui il se rendit fut un poids lourd de l'histoire franco-algérienne : Jean Louis Tixier Vignancour, rien de moins. Hamouche s'amusa de sa surprise.
— Tu verras, il ne te mangera pas, il m'a défendu, j'avais été accusé d'avoir maltraité des policiers quand j'ai protesté devant l'ambassade du Québec pour l'inaction de Pierre Eliot Trudeau pendant l'affaire Dalila Maschino, j'ai été relaxé, t'aurais vu la tronche des flics. Il est d'extrême droite, mais ne cherche pas à se faire passer pour un homme de gauche comme Mitterrand !
Quittant le métro à une porte de Paris, après une petite marche, s'élevait, sur les boulevards des maréchaux, une bâtisse ancienne et très bourgeoise, en vieilles pierres, sans une once de béton ou de verre. On sentait que l'avocat avait côtoyé les pouvoirs. Un escalier massif émergeait d'un lierre envahissant. Une plaque de laiton brillante indiquait qu'on était au bon endroit.
L'avocat répondit de suite dans le grésillement de l'interphone antique.
— Entrez jeune homme, c'est au Premier tout droit.
La lourde porte de fer forgé et vitraux enchâssés lui autorisa le passage. Après un glissement léger sur un sol de marbre, frôlant des murs de pierres taillées, levant le nez aux moulures stuquées, dépassant une majestueuse combattante en armure, les yeux ravis par des estampes colorées, disposées régulièrement au dessus des marches massives, Arthur serpentait, coi.
— Prend ton temps petit, ce sont des gravures authentiques de l'époque qu'elles décrivent, regarde les bien, elles ont été gravées pendant la révolution française !
Tixier était debout, légèrement appuyé sur la rambarde ajourée de pierre ou de marbre de l'escalier majestueux, sur le palier d'un demi-étage, il soupesait du regard. Arthur fit comme on le lui dit, reprenant le contrôle de ses idées, ce serait plus simple que ce qu'il appréhendait. Marche après marche les tableaux historiques racontaient les fondations de la nation.
Tixier avait le souffle court et une diction littéraire, à chaque virgule il aspirait et sa langue passait sur ses dents, humectant ses lèvres fines. Une lueur malicieuse éclairant ce front carré surmonté d'une coupe en brosse grisonnante et parfaitement gominée. Après chaque question, ses oreilles s'élargissaient pour l'écoute la plus attentive des réponses qu'on lui faisait.
Et de sa voix de bourdon de cathédrale, il démarra l'entretien :
— Que penses-tu de la violence politique, petit ?
— Euh, elle est souvent l'apanage des puissants, des dictatures…
— Hum hum, vois-tu, personnellement, je ne suis ni violent ni tendre, cela dépend des moments, il y a une temps pour la passion et il y a un temps pour la cueillette des marguerites, les cimetières sont pleins de gens indispensables disait Clémenceau, mais ce sont les vivants qui donnent le la.
Arthur aborda la question de la pétition sous l'angle de la reconnaissance des différences culturelles et linguistiques.
— Mais je signe, bien sûr, on aimerait me faire passer pour raciste, mais comment peut-on penser qu'un homme qui a pris la position qui a été la mienne en Algérie sur l'intégration puisse être raciste, étant donné que j'ai toujours considéré les chrétiens, les juifs ou les musulmans, comme des êtres humains à part entière, et pour ceux qui sont Français comme des Français dans les mêmes conditions, alors les jeunes Kabyles prennent leur destin en main, parfait, c'est un peuple courageux qui a fait ses preuves durant l'indépendance, le FLN doit partager, il faut savoir reconnaitre l'équilibre qu'il faut réaliser qui est celui qui doit exister entre l'autorité et la liberté, tu pourras partir avec ma signature, elle vaut chère petit.
Arthur tenta d'élaborer une réplique de remerciement, il fut interrompu :
— Ne fatigue pas ta salive, je suis avocat, des journaux qui ne sont pas véritablement de mon bord politique disaient de moi : Tixier est à la fois un avocat du peuple et même du menu peuple et que j'étais le défenseur des humbles, mais vois tu petit, chez un ami, je recherche la fidélité, c'est à dire la constance, c'est assez te dire que pour moi l'amitié n'est pas fonction des opinions, j'ai des amis qui ne partagent pas les miennes et j'ai des gens qui les partagent et qui ne sont pas mes amis, j'ai des amis sur tout le spectre politique même à l'extrême gauche, et même à l'extrême droite, ce que je préfère… vois tu, petit, le monstre que je suis !
— En effet Maître, ce que nous pensons au MAPLI est que nous devons dans nos interventions incarner l'ouverture et la diversité que nous réclamerons une fois la dictature maîtrisée par les forces populaires…
— Oui, c'est le vent de l'époque, pas encore de l'histoire, petit !
Tixier se servit une rasade de whisky…
— C'est de l'Irlandais, le meilleur, je ne t'en propose pas, t'as encore de la route à faire… il sourit en se passa la langue à travers sa bonhomie.
Redescendant l'escalier massif Arthur se dit que ces grands hommes étaient drôlement accessibles. Le deuxième sur la liste était Philippe Bouvard, l'amuseur des plateaux télés, qui le reçut au pas de sa porte d'un immeuble cossu dans une grande avenue haussmannienne. Dans une robe de chambre somptueuse, avec des babouches aux pieds, le sourire poupin exprima son soutien :
— Je ne fais pas qu'amuser un public populaire aux heures de grande écoute, je souhaite la liberté des peuples dans la paix et le respect de leurs différences, c'est un honneur d'avoir pensé à moi, je signe des deux mains. et il sortit son stylo plume d'une poche.
Cela ne pouvait être plus simple, rapide et efficace. Puis la tournée de Arthur passa chez Alice Sapritch qui lui présenta Jacques Chazot et Thierry Le Luron :
— Allez, signez mes copains, c'est pour les étudiants kabyles qui se font un petit mai 68, je vous en ai parlé. cela fit trois signatures de plus, Le Luron luronna avec la voix du grand Charles :
— Graaands sont les peuuuples liiibreees. cela fit rire.
Au bout de deux jours de fatigue dans les mollets Arthur avait réuni quinze signatures. Hamouche décida que cela suffisait. Il s'occuperait de téléphoner aux journaux, qui feraient confiance sur la liste de noms présentés. Il suffisait de conserver les signatures en cas de contestation. Hamouche l'envoya chercher des cigarettes au bar Le Voltigeur de la rue de la Jonquière.
Ancien quartier industriel, la Jonquière était resté un quartier très populaire aux allures de petit village pauvre, empli de couleurs et effluves orientales. La rue commerçante était un axe incontournable et une artère agréable regorgeant de petits commerces indispensables aux travailleurs célibataires issus des anciennes colonies, craignant à chaque instant le contrôle d'identité.
Aux laveries succédaient les petites échoppes de téléphonie longue distance, puis les maraichers kabyles et les épiceries orientales reconnaissables de loin par les émanations vertueuses de leurs épices. Le Voltigeur occupait une place centrale, il faisait Tabac. Toutes les couches sociales notamment les plus pauvres venaient discuter, échanger, renseigner toutes oreilles.
Hamouche recrutait dans tous les bistrots, dans tous les quartiers. Souvent il logeait dans l'hôtel même surmontant le bistrot. Des chambres qui ne pouvaient contenir qu'un lit d'une place, avec des commodités dans la cour empierrée. Le seul point d'eau des chambres était au dessus des chiottes à la turque, une pomme rouillée dispensant quelque douche à peine chaude.
Mohand Sebaï était un moudjahidine. Il s'entendait parfaitement bien avec Hamouche, le trouvait courageux. Ils étaient tous les deux des guerriers de la liberté, c'était lui le patron du bar. Au dessus de la petite pièce où se trouvait le comptoir, sur quatre étages, se disposait un couloir contenant trois petites chambres de célibataire. Certains militants y logeaient.
— Tu vois Hamouche, les jeunes ne savent plus se battre, ils se laissent faire, quand j'étais à l'armée de libération nationale, mon travail à Paris était de tuer ceux que le FLN me désignaient, je n'avais pas à réfléchir, nous devions gagner l'indépendance pour faire cesser les atrocités de la France coloniale. Sebaï décapsula trois bières, il n' y avait pas de bière à la pression.
— C'était la guerre, c'est toujours moche une guerre.
— Oui Hamouche, la guerre d’indépendance faisait rage. Nous en parlions entre nous, les gars du bled, nous voulions agir, j'étais môme, j'avais l'âge de ton Arthur, des copains étaient morts, avaient été torturés, emprisonnés. La police parisienne traquait les membres du FLN qui récoltaient la cotisation révolutionnaire. Celui qui refusait de donner, au bout de deux fois, il était mort. Il n'y avait pas le temps de discuter, j'avais un rendez vous sur un marché, une place, on me montrait le gars et on me filait un arme chargée, je n'avais qu'à presser le pas et la détente, c'était des commissaires connus pour leurs violences et leurs tortures, ou bien des gars à nous qui avaient balancé pour ne pas payer, je ne me posais pas de question, les camarades savaient, inch allah, je l'espère, sinon mektoub, je jetais l'arme dans une poubelle ou pareil, une femme venait la récupérer quelques instants plus tard, une fois je me suis fais tirer dessus en m'enfuyant, tiens regarde ma joue, mâchoire cassée, mais j'ai réussi à leur échapper, les camarades m'ont emmené à Nanterre, au bidon ville, c'est un vétérinaire qui m'a recousu.
— Oui, Sebaï, il fallait des guerriers comme toi, sinon on y serait encore, mais les guerres doivent s'arrêter un jour, il faut qu'il y ait des réparations, des réconciliations, donc des mouvements populaires, ce qui se passe aujourd'hui en Kabylie sème des graines, il faut appuyer cela.
— Ouais et ben j'ai fait ma part, je soutiens, mais aux autres de jouer, je me suis opposé au FLN dès qu'ils ont déchouqué Ben Bella, je suis d'accord avec toi, mais ne m'en demande pas plus, mon indemnité de moudjahidine m'a permit d'acheter cet hôtel, c'est tout ce que j'ai, pendant que les autres qui donnaient les ordres sont devenus millionnaires, ils me laissent tranquille, même la sécurité militaire se tient à carreau avec moi, ma femme est Française, mes enfants aussi, jamais ils ne viendront ici dans le bar, pas plus en Algérie, je vous la laisse l’Algérie, ma femme gagne bien sa vie, on loue un logement social, les enfants font leurs études, et pour les vacances c'est la Côte d'Azur, l’Algérie c'est de l'autre côté, et je ne sais pas nager.
— Bien sûr Sebaï, mais laisse nous rêver…
— Et ton gars là, le Arthur, c'est un combattant ? Attends, tu lui souffles dessus, il s'effondre dans les pâquerettes…
— Il est courageux, pas le même courage, et il est sincère…
Chaparova avait elle connu ce genre de personnages ? Ce passé nié par l'ancien empire, dont les conséquences irriguaient le présent de deux peuples aux histoires encore si imbriquées. Elle semblait s'intéresser à l'histoire, Arthur voyait souvent des livres disposés autour d'elle. Il devrait subir cette frustration de ne rien savoir de sa vie, à part ses réparties ironiques.
Il comprit soudain ce qu'il n'avait jamais osé voir : que les combats avaient changé, que les années 70 étaient mortes avec Sartre, que le Che n'était plus que sur des maillots à la mode. Chaparova avait raison dans son cynisme, et elle n'avait pas beaucoup le choix. Le monde avait basculé vers autre chose. Moins noble, complexe et festif. Indigné et commercialisable.
Si je lui racontais, pensait-t-il dans le silence inquiet et éphémère de la pièce. Si je lui avais dit ce que nous avons fait au mouvement ? Les nuits blanches à traduire des chansons kabyles pour un disque contestataire, les rendez-vous chez Tixier-Vignancour, les appels à soutien à Sartre et Beauvoir, les disparus qu'on cherchait dans les archives et les souvenirs des responsables.
Il se demanda ce qu'elle répondrait. Quelle transmission serait possible. Que pourrait-elle en dire ? Que tout cela n'était qu'une perte de temps ? Que signer des pétitions ne nourrit pas ? Que la dignité des peuples ne paie pas les factures ? Que Hamouche était un rêveur ? Que Sebaï était un bourreau ? Que lui-même était un naïf soumis ? Il marcha jusqu'à la fenêtre, il la vit dans la rue.
Elle marchait nonchalamment, la tête haute, avec son petit sac à dos qui lui servait à dissimuler ses larcins, chapardages et vols à la dérobée. Dehors les gardiens des horloges ne seraient pas dupes et les heures continueraient de tourner. Elle glissait sur l'asphalte de Montreuil comme de l'eau sous une arche. Croire qu'on pourrait tout changer. Même si ça ne sert à rien.
Le monde ne change pas, il ne fait que tourner…
Le monde tourne, c'est tout. On peut s'accrocher et tourner avec, ou se lever pour protester et se faire éjecter. Stephen King

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