Le Voltigeur
C'était bien plus tard, en compagnie de toute une bande de joyeux compères, filles et garçons réunis pour voir le film Tacho Pantin qui sortit en 1983. Le mouvement s'était auto dissous quelques mois plus tôt, par lassitude, il n'y aurait plus de mouvement populaire en Algérie avant longtemps. Devant le cinéma Pathé boulevard de Clichy, Safia passa devant lui.
Reposée et resplendissante de santé. En tailleur propre, marchant nonchalamment, un petit sac à main de cuir noir, à petit pas mesuré et attentifs. Arthur se mit à douter de lui-même, mais il n'y avait aucun doute possible, c'était bien elle, et dans sa main était la main d'un bambin de quelques années. C'était leur tour de rentrer dans la pénombre au néon du cinéma.
Safia avait survécu, elle avait gardé son enfant, Arthur aurait pu s'extraire de son groupe d'amis, aller voir le film plus tard. Mais que lui aurait-il dit ? Lui rappeler qu'il l'avait connu pute, quatre ans plus tôt ? Si elle s'en était tiré, elle avait le droit à l'oubli. L'enfant tourna la tête lui révélant furtivement son profil, le menton d'Omar, les lèvres et les yeux clairs de Safia.
Après avoir accompagné Safia, et les pères et mères aux dossiers gros comme des romans, arpenté les préfectures, pris les ascenseur menant aux directeurs, Arthur était devenu responsable du service de presse du mouvement. Dominique Premier lui avait un jour raconté une après midi qu'elle avait passé à Libé, les mômes qui jouaient au milieu des robes mauves.
Les journalistes de Libé désormais semblaient avoir jeté leurs vieilles frusques mauves et leurs débats d’indignés sur les mondes à venir. Le journaliste qui le recevait était resté barbu, portait costume, mais discutait âprement de l’Algérie, le combat du FLN, son évolution. Elio Comarin l’avait soupesé, observé par toutes les tangentes, Ben Bella emprisonné, pourquoi pas ?.
Puis l’avait laissé développer son argumentaire. Il avait apprécié son travail de service de presse. Le mouvement algérien pour la paix et les libertés avait fait une bonne recrue. Il se lissait la barbe. L’article était passé, Arthur avait gagné son entrée. Le professionnel désavouait le désordre mais conservait chevelure obsolète ; et puis libérez Ben Bella, pourquoi pas ?
La presse est le seul rempart contre la tyrannie disait George Washington.
Ce n'était peut-être pas si simple. Hamouche avait décidé de porter ses communiqués à toute la presse quel que soit son bord politique éditorial, ce qui demandait des efforts d'adaptation à Arthur pour démarrer un entretien avec un Pierre Pujo royaliste de Aspects de la France, ou bien avec un républicain comme Jean Marie Colombani du journal Le Monde.
Jean François Montgibeaux du Quotidien de Paris comprenait toutes les problématiques, il était né en Algérie, quarante ans plus tôt, il guidait Arthur dans son expression, était bienveillant. Il n'aimait pas le FLN ni la dictature mais ne regrettait pas l'indépendance, elle était nécessaire, mais ce peuple qui a combattu si vaillamment méritait mieux qu'un Boumediene;
Dans la même journée Arthur passait des vociférations hirsutes et anarchistes chez la Gueule Ouverte :
— Mais qu'est-ce qu'on en a à taper de ton Ben Bella, c'était un président, donc un pourri, pourquoi tu voudrais qu'on vous aide à demander sa libération. Y en a peut-être d'autres à libérer, pourquoi lui ? Arthur restait calme et stoïque, il ne savait pas encre s'énerver, il expliquait, le communiqué était publié.
Aux circonvolutions replètes et férues d'analyses stratégiques d'un Dominique Jamet :
— Chadli est coincé par sa droite militaire, et ne peut non plus satisfaire l'extrême gauche kabylo-trotskiste de Aït-Ahmed, qui a dû s'exiler pour s'être opposé à Ben Bella qui pourrait s'allier avec lui. Arthur restait sagement quoi et attentif, en effet mais de manière simplement humaine faire libérer ce vieux prisonnier politique est un combat à mener, le communiqué passait.
Il y avait les communiqués, et il y avait les pétitions. Plusieurs affaires étaient en cours. Les disparus d'Algérie utilisait beaucoup d'énergie souterraine, Magda, travaillait chez un ancien Ministre d'État des affaires algériennes, Louis Joxe, dont le nom, gardé secret par sécurité, avait fuité aux oreilles de Arthur, les informations soutirées par Magda était encore secret défense.
Les disparus de 1962 étaient de tous ordres, et les responsables de tous les partis. Des algériens avaient fait disparaitre des algériens, des pieds noirs, certains des leurs, entre factions et barbouzeries, opérations militaires illicites et rivalités de pouvoir, des milliers de familles attendaient des nouvelles. la disparition de Claude Perez était le dossier emblématique brandi par le mapli.
C'était sans doute également le plus épineux, qui risquait fort de déplaire à l'armée de libération nationale. Claude Perez, d'après ce qu'établissait peu à peu le mapli, était institutrice à Inkermann, et avait probablement été vendue à des militaires pour le repos du guerrier, la reconnaissance des victimes collatérales pendant les soubresauts de la fin de cette guerre tardait.
Et puis il y avait les sollicitations de mouvements ou collectifs de l'époque. Hamouche soulignait à l'infini :
— Nous ne sommes pas un mouvement d'immigrés, nous sommes un mouvement d'algériens en lutte contre la dictature dans notre pays, à Barbès, à la Goutte d'Or, il y a des immigrés qui s'organisent, nous n'avons rien à y faire, nous voulons rentrer dans un pays libre, notre pays, nous avons besoin de nous établir à l'étranger pour notre sécurité, la France nous doit bien cela.
Certains qui animaient des radios libres, nombreuses en cette époque, et illégales étaient bien venus aux nouvelles suite à un communiqué publié. Il y avait eu Mohand un soir, né en France et féru d'internationalisme, qui pensait la nécessité d'unir toutes les luttes sous un impératif anti impérialiste, en recourant éventuellement à la lutte armée ou aux actions violentes.
— Mohand, tu es plein d'énergie, c'est tout à fait dans notre époque de penser cela, mais faut être un peu lucide, nous ne savons pas combattre comme des Moudjahidines, ce temps est dépassé, il faut réfléchir différemment.
Mohand n'avait pas insisté, quelques jours plus tard un attentat contre le ministère des transports fut revendiqué par Action Directe, groupe complètement inconnu jusqu'alors, quelques guerriers avaient arrosé sa façade avec des armes automatiques. Hamouche pensa que cela ne les concernait en rien, c'était une lutte stupide de petits français en mal d'heure de gloire.
Hamouche avait d'autres méthodes de lutte
— Nous allons prendre rendez vous pour aller discuter avec Sartre et Beauvoir, préciser nos positions, obtenir leur soutien.
Hamouche attrapa le téléphone, son arme favorite, tiens Arthur, tu verras ce n'est pas difficile, prends l'écouteur :
— Allo, bonjour, pourrais-je parler à Simone de Beauvoir ?
— C'est elle même.
Cette voix chaude et rauque pleine d'empathie, c'était elle, la grande dame, le deuxième sexe, la grande sœur de ses copines de Lycée. Arthur savourait, ce militantisme transcendait ses aspirations, il flirtait avec l'histoire, tant ancienne que contemporaine, comme s'il posait sa main pleine d'ocre sur un mur préhistorique, participant aux traces de l'humanité.
— Tout d'abord je voudrais vous dire l'honneur qui est le mien d'entendre votre voix, je suis Hamouche Hachemi du…
— Oui, j'attendais votre appel Hamouche, Gisèle m'a parlé de vous et j'ai bien reçu votre lettre, elle est bien embêtée que vous soyez en colère contre elle…
— Non rassurez-vous Simone, je n'ai pas de colère contre Maître Halimi, si elle dépose plainte pour bigamie contre Dalila Mashino au nom de son Premier mari Denis, cela lui coupe toute possibilité de fuite vers la France, nous avons des militantes auprès d'elle qui nous affirment qu'elle fuira dès que possible, au cours d'un voyage en Suisse par exemple !
— Hamouche, j'ai bien suivi tout votre travail autour de cette douloureuse affaire, avec Sartre nous avons été les Premier à intervenir, nous avons signé la pétition, sur ce sujet vous êtes le plus à même de vous mettre d'accord avec Gisèle sur ce qui convient le mieux dans l'intérêt de Dalila, c'est technique, je n'ai pas la formation, bon et vous comment allez vous ?
— Cela va, le mouvement progresse, des étudiants, kabyles notamment, nous rejoignent, pouvons nous nous rencontrer, vous et Sartre, et mon nouveau responsable de service de Presse ?
— Bien sûr Hamouche, vous savez bien que la question algérienne et des mouvements d'indépendance sont au cœur de nos préoccupations, et votre intitulé pour la paix et les libertés nous inspire confiance, mais Sartre est fatigué, un rhume d'hiver ou grippe qui tarde à le quitter, disons une date au début avril, pas le Premier bien évidement ?
Hamouche éclata de rire.
— Ce serait un bien mauvais poisson, en effet, mettons le deux alors ?
— Très bien, c'est noté, à bientôt Hamouche, nous nous verrons bientôt.
Ils raccrochèrent.
— Voilà, tu comprends Arthur ? Ce sont des humains comme nous !
Un mois plus tard, la sonnerie du téléphone retentit dans le modeste deux-pièces où l'électricité avait été coupée faute de paiement, on s'éclairait à la bougie :
— Allo oui, mouvement algérien pour la paix et les libertés…
— Bonjour, Simone de Beauvoir à l'appareil, nous avions rendez vous dans trois jours, Arthur, j'ai reconnu votre voix, mais Sartre est au plus mal, nous allons devoir reporter, vous prévenez Hamouche, vous lui dites que je suis désolée, dès que Sartre sera rétabli je vous rappellerai.
— Ah, euh, entendu, nos vœux de rétablissement, euh…
Elle avait raccroché vite, Arthur rédigea une note pour Hamouche sur le bloc du téléphone. Ces êtres qu’on a tant de peine à imaginer mortels, comme on voudrait qu’ils soient épargnés par les inévitables épreuves de notre destin commun. Sartre s'éteignit le 15 avril 1980.
Cette formation de militant avait forgé Arthur, peu importe qu'il ne puisse partager cela avec Chaparova, elle ne comprendrait sans doute pas, elle était née et avait grandi en France, elle était une jeune française fille d'une infirmière cheffe de service, élevant seule ses enfants. Depuis l'ouverture de ce grand squat USINE à Montreuil, Arthur notait une rapide évolution.
Chaparova insistait, ses lèvres serrées :
— Je suis libre non ?
Arthur stupéfait :
— Libre ? Tu appelles ça de la liberté, se vendre ?
Arthur regarda les mains, les lèvres de Chaparova. Il pensa à Safia, à son ventre, à son rire, à son billet, à son tailleur, à son bambin. Il ferma les yeux, revit Safia montant dans la voiture, en tenant son gros ventre. Arthur sourit. En regardant par la fenêtre, il vit arriver les Premiers sacs de colle à rustine des punks. Il voulut écourter cette discussion privée :
— Je pense que tu feras ce que tu veux. Fais gaffe quand même.
Les plus jeunes qui venaient passer leurs après midis arrivaient souvent défoncés, la colle à rustine comme ingrédient principal, une bière à la main, les narines et les yeux rougis par le fort solvant, et les neurones en ramollissement temporaire. Arthur ne comprenait pas cette nouvelle contre culture apathique et bien souvent agressive envers tous, amis, ennemis.
Révolutionnaire, ce mouvement réinventait le scandale, s’ancrait à gauche et prétendait incarner un nouveau rock de la rue, diffusant street-art et danse hip-hop. Réactionnaire, il rejetait la perspective du grand soir, ringardisait ses militants. La new wave cultivait l’ambiguïté. Comment l’appréhender ? Le mouvement hésitait entre les mondes, interrogeait.
Que restera-t-il en fin de compte de ce foisonnement disparate marqué par le triomphe du négatif ? Sur un plan strictement esthétique, médiatique, et financier l’influence sera indéniable. Le punk et la new wave irrigueront longtemps la quasi totalité du champ culturel. La new wave ne cessera de rejeter le futur, ambiguïté d’un mouvement qui manie sans fin le second degré.
Glorifie-t’on réellement le monde moderne quand on s’enthousiasme pour les nuages radioactifs ? Le culte apparent du strass, du champagne et de l’argent frais dissimule l’absolu désarroi d’une jeunesse. N’entrevoir son destin que sous l’angle du cynisme et de la dérision. La new wave aura-t-elle ainsi tout contaminé, et l’humanité serait-elle depuis toujours, punk ?
Alors on encense l’argent et la fête en appelant de ses vœux la catastrophe. On se brûle les ailes quand on frôle de trop près le soleil de minuit, les gardiens des horloges ne seront pas dupes. Quand-même cette Chaparova n'avait d'autre ambition que de se faire de la monnaie sans avoir à travailler, ne serait-ce pas un travail ? Les défoncés amenèrent le bruit et la fureur.
— Ça reste entre nous ?
— Évidement Chaparova, à toi aussi de savoir à qui tu parles, allez bisou !
Ils étaient souvent complices et lointains, pas vraiment frères et sœurs, un peu cousins, ils se reverraient souvent, leur attachement aurait toujours l'élasticité des gazes les plus transparentes, voiles fins ciselés sur des figures d'espoir de douceur et de fermes résolutions de ne jamais se soumettre. Arthur ne pouvait s'empêcher de repenser à ces autres insoumis, les algériens.
Et chez les algériens, les kabyles notamment, c'était en Avril 1980. Sartre était décédé le 15 avant leur rendez vous. Les partis de gauche feuilletonnaient leur programme commun qui eut le mérite d'occuper la devanture des kiosques durant des années pour finir pas être signé et jamais appliqué. La plus grande révolte insurrectionnelle depuis l'indépendance partit de Kabylie

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