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Publié par Christian Hivert

Safia

Puis il avait pour mission d'accompagner la belle, douce et gentille Safia à une antenne du Planning Familial, son ventre en effet s'était arrondi depuis quelques semaines, la loi sur l'interruption de grossesse était votée depuis un moment, mais Safia n'avait pas les papiers de séjour, et si elle rentrait au pays elle se faisait couper la tête direct, tu comprends Hachemi ?

La permanence du Planning était dans une petite rue vers Saint Lazare, ils descendirent à pied :

— Tu me demandes pas si je veux arrêter la prostitution toi ? Safia lui souriait.

La brume enveloppait les rues autour de Saint-Lazare, en les préservant au sec comme dans une bulle secrète, collant aux pavés comme une seconde peau. Les trottoirs, mal nettoyés, brillaient sous la lumière blafarde des réverbères, poisseux comme des mémoires qu’on n’arrive pas à effacer. Le soleil perçait à peine, voilé, comme s’il avait honte de ce qu’il éclairait.

— Je ne te demande pas si tu en as les moyens non plus. Arthur en était triste, il pensait à toutes les Safia du monde, les jeunes filles obligées par les circonstances économiques de leur vie, c'était de l'esclavage, un monde devait disparaitre, cela ne pouvait plus être, cela ne devait plus…

— Les autres ne s'en privent pas, plus ils s'avachissent sur mon ventre, plus ils me font la morale et ont envie de me sauver. T'es gentil toi, tu vas mieux, on aurait dit que tu étais fou, Hamouche disait de toi, Arthur c'est un ange, cela voulait dire pour tout le monde, ne l'embêtez pas, on dit cela en Kabylie, faut pas embêter ceux qui parlent aux esprits même et surtout si on ne les comprends pas, c'est peut-être cela qui fait que tu es gentil avec tout le monde…

— Il faut bien un peu de gentillesse non ?

— Si personne n'en n'abuse, le monde est si dur, Hamouche il peut tout te demander ?

— Si je considère que c'est juste, oui, bien sûr, pourquoi pas ?

— T'es un vrai chevalier toi, j'espère que personne ne t'abimera…

Ils devisèrent, elle lui raconta son désir d'avoir son petit commerce à elle, avec Omar à la maison, et l'enfant qui serait le sien aussi, le problème en fait était là, Omar ne voulait pas d'un petit bamboula crépu, il voulait être sûr que ce soit le sien, et peut-être un mariage à la clé, pourquoi ne pas rêver ? Sans rêve les aventures sont molles et fades, pourquoi les vivre ?

— Toi tu as des rêves, tu cherches quelque chose, et même si d'autres ont déjà cherché et ont reconnu qu'ils ne pouvaient pas trouver, toi tu continues de chercher, avec Hamouche et les autres, mais nous nos moudjahidines, ceux qui ont survécu, mes parents, mes oncles, tout le village, tous les villages, on n'a rien gagné, ils ont tout pris, le clan Oujda et les Boumediene et les Messaoud, que Lala Maryama les maudissent autant qu'elle me bénisse.

— Ah, s'il n'y avait pas eu la colonisation et toute cette guerre !

— Mais Arthur, avec leur corruption et leur dictature ils sont en train de nous faire regretter les français, moi jeune fille en Kabylie, mais c'est tout simplement pas possible, je devrais me marier avec n'importe qui, j'aurais une belle mère sur le dos qui me traiterait en esclave, comment elles sont méchantes les belles mères, ououlha, ici c'est mieux, si Omar était gentil, mais il a ses soucis, toujours la politique, j'ai de l'argent, l'hôtel est bien.

— Bien sûr… Arthur ne savait quoi répondre, il goûtait ce moment de complicité délectable, cette proximité plus sincère qu'un rapprochement des corps, cette douceur telle une pâtisserie orientale.

— Je vais voir le Planning pour connaitre, me renseigner, mais je ne le dis qu'à toi, je vais le garder, Omar n'aura qu'a s'y faire, tu répètes pas !

— Oh bien sûr, je n'ai rien entendu !

— Tous les jeunes Français sont comme toi ?

— Sans doute pas, tu as bien dû en rencontrer ?

— Pas dans les mêmes circonstances, l'intérêt n'était pas le même, toi tu ne demandes rien, tu accompagnes…

Ils marchaient côte à côte, sans se presser. Elle portait une robe longue, pour cacher son ventre, mais moulante sans doute par habitude, ou par défi. Ses cheveux noirs, lissés, brillaient sous la brume. Elle avait l’air d’une reine en exil. Une Kahina qui n'aurait encore engagé bataille. Un silence prit forme sur leur confiance. Le bruit des pas sur les pavés résonnait.

Arthur rougit. Il ne se sentait pas comme un chevalier. Juste comme un homme qui essayait de faire ce qui était juste. Ils tournèrent dans une petite rue étroite, entre deux immeubles décrépis. Une plaque bleue indiquait : "Planning Familial – Permanence". La porte était ouverte. Arthur repassa rapidement dans sa tête les conseils, la boule au ventre, il fallait qu'il assure.

À l’intérieur, l’ambiance était douce, presque familiale. Des affiches colorées parlaient de contraception, de droits des femmes, de santé. Une femme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants attachés en chignon, les accueillit avec un sourire chaleureux.

— Bonjour ! Vous avez rendez-vous ?

— Non, répondit Arthur. On vient pour des renseignements, c'est un peu urgent.

La femme hoche la tête, compréhensive.

— Oui, quand on viens nous voir c'est toujours un peu urgent, prenez place, une réunion viens de commencer, je vais voir si ma collègue peut vous intégrer.

— J'ai une lettre. Et il tendit la missive d'introduction de Hamouche.

— Asseyez vous j'arrive.

Ils s’assirent sur des chaises en plastique orange. Safia serra ses mains sur son ventre, comme pour le protéger. Il y eut des pas dans un couloir qui sentait l'eau de Javel et les pas mouillés sortant de l'asphalte des rues, des portes ouvertes et refermées dans des bruissements discrets, des prénoms prononcés à peine entendus, l'équipe du planning s'apprêtait à les recevoir.

— Venez, il y a eu un désistement.

Au bout du couloir une porte fut poussée devant eux révélant une petite pièce avec une table autour de laquelle étaient installé cinq femmes dont une en bout de table semblait être l'animatrice, Arthur était le seul homme. Sa timidité s'amplifia d'une rougeur jusqu'à son font moite.. Sur la table des éléments d'anatomie féminine interne s'exposaient en trois dimensions.

— Entrez, asseyez vous, commençons par les présentations, je suis Claudie, animatrice des réunion de conseil du Planning, et vous ?

— Je m’appelle Safia, dit-elle, la voix calme. Je suis… enceinte.

La femme ne sourcilla pas. Elle avait l’habitude.

— D’accord. Et vous souhaitez… ?

— Je veux savoir ce que je peux faire, expliqua Safia. La loi… elle permet l’interruption de grossesse, non ?

— Oui, confirma la femme. Depuis 1975, la loi Veil autorise l’IVG dans les 10 premières semaines.

Safia ferma les yeux, soulagée.

— Mais moi… je n’ai pas de papiers.

Un silence. La femme regarda Arthur, puis Safia, comme si elle cherchait la meilleure façon de répondre.

— Sans papiers, c’est plus compliqué, admit-elle. Mais pas impossible. On peut trouver des solutions.

Safia sourit, reconnaissante.

— Merci.

La femme se pencha en avant, baissa la voix.

— Vous savez, ici, on ne juge pas. On écoute. On aide. Si vous voulez parler…

Safia hoche la tête, les yeux humides.

— Je veux juste savoir ce que je peux faire.

La femme prit une brochure, la lui tendit.

— Lisez ça. Et si vous avez des questions, on est là.

Arthur observait Safia. Elle avait l’air si fragile, si déterminée à la fois. Il repensa à ce qu’elle lui avait dit dans la rue :

— Moi, je veux avoir mon petit commerce, à moi. Avec Omar à la maison. Et l’enfant… il sera à moi aussi.

La femme du Planning sourit, comme si elle avait deviné ses pensées.

— D'après la lettre, le jeune homme qui vous accompagne n'est pas le père, le père ? Il est au courant ?

Safia secouait la tête, amère :

— Omar… il ne veut pas d’un enfant qui ne soit pas le sien. Et puis… il veut un mariage. Un vrai. Avec des papiers. Je me prostitue, on ne peut savoir qui est le père.

La femme hocha la tête, sans jugement.

— C’est compliqué.

— Oui, soupira Safia, sinon je serais dans ma cuisine à faire une chechouka, non ?

La femme du Planning leur tendit des brochures, des numéros de téléphone.
— N’hésitez pas à revenir. On est là pour vous aider.

Safia prit les documents, les glissa dans son sac.

Ils sortirent du Planning. La brume s’était un peu dissipée, laissant passer un rayon de soleil pâle. Les trottoirs brillaient toujours, mais moins poisseux. Safia respira profondément, comme si elle venait de se libérer d’un poids.

— Merci, Arthur. Vraiment.

Arthur hocha la tête. Ils continuèrent à marcher, côte à côte, dans la brume qui se levait doucement. Ils semblaient être frère et sœur, dans l'absolu ils l'étaient. Et pour la première fois depuis longtemps, Arthur se sentit utile. Se reverrait-ils, Arthur aurait-il une autre mission de ce genre, pour accompagner, pour recueillir la confidence qui libère l'autre, rassurer Safia ?

Et sous la brume qui se levait, Arthur avait compris que la vraie gentillesse était d’accompagner sans juger, même quand on ne pouvait pas sauver. Alors Chaparova et son cinéma porno, aurait-elle la même lucidité, la même fermeté, le même courage en quelque sorte d'assumer les suites les plus ardues peut-être de ce choix de mettre son corps sur l'étal des envies ?

Quelques temps plus tard, tandis qu'Arthur traversait la place de Clichy, alors qu'il n'avait plus revu Safia depuis plusieurs semaines, il la vit trainer des pieds sur l'asphalte, il traversa et se rapprocha d'elle ÷

— Salut Safia, ça va ? son ventre était proéminent désormais.

— Arthur, bonjour, ben comme tu vois, ça pousse ! Safia regarda son ventre, toucha doucement la courbe sous sa robe.

— Tu sais, Arthur… les hommes, ils adorent les femmes enceintes.

Arthur sourcilla, incrédule.

— Quoi ?

— Oui. C’est un truc de fétichiste. Ils adorent les seins gros, le ventre rond… Ça les excite.

— Safia… c’est… c’est pas possible.

— Si. Elle hoche la tête, calme. Et en plus, ça paie mieux. Les mecs m'abordent beaucoup plus souvent !

— Mais le bébé, c'est pas dangereux ?

— Mais non, rassure toi, il y a des positions, et puis souvent ils ne font que toucher, le bébé il ne risque rien…

— Et Omar ?

— Il est parti en Kabylie, ça chauffe là-bas, il m'a dit au téléphone qu'il avait trouvé un petit village au pied des montagnes où on pourrait ouvrir un petit bistrot et restaurant, avec épicerie. Arthur sourit en repensant à la mère Brunet.

— Mais si vous n'êtes pas mariés et toi mère célibataire ?

— Non, mais c'est pas pour maintenant, d'abord je fais plein d'argent avec mon bébé, ensuite j'accouche ici à Paris, mon bébé il nait en France, il est Français.

— Mais si tu retournes en Kabylie avec ton enfant, comment ça va se passer ?

— C'est pas maintenant, bien sûr, il y a la code de la famille et mon enfant n'aura aucun droit, mais avec mon petit commerce, je serai à l'abri du besoin, et dans ce petit village, les gens sont bien, ils ne posent pas de questions, même si Omar ne veut plus de moi, je serai tranquille, mon enfant apprendra bien le français, comme ça il pourra choisir de revenir ici, si l’Algérie ça n'évolue pas.Arthur s'étonnait de son courage et son absence d'appréhension.

— Quand même je ne pensais pas te retrouver là !

— Où alors ? Dans un palais ? Avec Omar qui me fait des enfants en série ?

— Et… le bébé ? balbutia-t-il.

— Il grandit, grossit. Et moi aussi. Un silence, Arthur ne savait pas quoi dire.

— Toi t'es gentil Arthur, t'es pas comme Hamouche qui veut transformer le monde à lui tout seul, tu fais attention aux autres, tu fais attention à moi, tu t'inquiètes, mais tout va bien, je ne suis pas à la rue sans le sou, je n'ai pas de belle mère sur le dos, même Omar il a arrêté de me battre, l'hôtel est propre, je mange bien, et toi ? Ton travail ?

— Ah oh ça va, l'équipe est sympa, c'est pas dur, il faut être là c'est tout, c'est pour les assurances, c'est moins cher.

Elle le fixa, les yeux brillants.

— Il n'y a pas d'autre solution, insista-t-il. Trouver de l’aide avec le Planning… On pourrait.

Safia sourit, amère.

— Oui. Mais l’aide, ça prend du temps. Et moi, j’ai besoin d’argent maintenant.

Arthur secoua la tête.

— Mais… et le bébé ? Et ta santé ?

Safia baissa les yeux, un instant moins sûre.

— Le bébé, il est solide, il me donne des coups de pieds, il est costaud, il est à l'abri au chaud dans sa poche, et moi, je fais attention. Viens fais moi un câlin, t'es comme mon frère, en moins con.

Arthur l'embrassa. Elle s'appuya complètement sur lui. Il rougit.

— Fais attention à toi, si jamais t'as besoin, on est là.

— File à ton boulot, et tiens, tu t'achèteras un rêve, petit chevalier. et elle lui glissa un billet de cinquante francs dans la main qu'elle lui referma d'autorité avec un grand sourire.

— File, tu vas me faire louper un client régulier qui viens de se garer. Elle mit quelque secondes cette fois ci à retirer sa main et elle s'esquiva promptement.

Arthur restait niais avec le billet froissé dans ses phalanges étonnées. Il resta longtemps immobile. Il entendit la portière se refermer et regarda la voiture s’éloigner, disparaître dans la nuit. La bouche de métro patientait après ses pas empressés. Il repensa à toutes les fois où il avait parlé de révolution, de justice, de changer le monde. Et Safia enceinte tapinait.

Arthur était devant Chaparova penaud, dans l'impossibilité de la dissuader, aurait elle eu ce courage et ce sens de la fatalité qu'avait eu Safia ? Quand on ne sait répondre à une question, que faire ? Philosopher ? Lui raconter son passé qui ne passait pas ? Qui n'a pas eu à faire de choix en décalage avec la morale commune ? Il avait revu Safia au loin dans la brume.

La brume de ses souvenirs s'épaississait, ne voulait disparaitre.

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