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Publié par Christian Hivert

Royal 17
Chapitre 3 – Le Royal 17

 

 

 

 

 

Hamouche Hachemi était le responsable général du mouvement algérien, il donnait ses rendez vous dans un bistrot parisien, peu souvent le même, il pensait sans doute à juste titre être sous surveillance de la sécurité militaire algérienne véritable service secret issu des amicales des algériens et conçue pour surveiller toute la population tant en Algérie qu'en France.

Le Royal 17 sur la rue de la Condamine avait bonne mine et permettait d'escamoter la misère du logement servant de siège à ce jeune mouvement, c'était tenu par des kabyles plus ou moins adhérents, Hamouche en faisait son QG provisoire, ils n'avaient aucun moyen financier, Hamouche était veilleur de nuit et en profitait pour étudier le droit et le journalisme.

Ainsi il pouvait tester ses jeunes connaissances du droit des étrangers aussi succinct qu'il soit, et il décelait l'erreur ou l'injustice de quelque décision, prenait sa plume, écrivait très respectueusement une lettre à l'un ou l'une directeur de la réglementation des préfectures concernées, il fallait alors apporter la lettre et la remettre en mains propre, Arthur s'en chargeait.

Les procédures préfectorales ne permettaient pas aux étrangers de bénéficier sans discontinuité de document de séjour et, même en situation régulière, les contraignait à faire appel à des tiers, parfois à des avocats, pour simplement faire valoir leurs droits, et convocation après convocation, aller-retour après aller-retour passer sa vie en file d'attente au guichet.

Arthur, accompagnait, encourageait, il était devenu veilleur de nuit et disposait de ses heures en journée, il lui suffisait seulement d'être présent et attentif à la procédure que quotidiennement Hamouche lui expliquait pour seconder le père, la mère qui bien souvent ne comprenaient rien, cela freinait la mauvaise volonté des  fonctionnaires enclins à faire trainer.

Le pouvoir des agents de guichet de ne se limitait pas à leur façon de régenter les flux. Ils avaient aussi la propension d'accommoder les textes. Si l'écart entre les instructions contenues dans les circulaires et les pratiques qui en découlaient avait toujours été très présent dans la politique française d’immigration, il tendait à devenir de plus en plus important.

Arthur se mettait à disposition à chaque temps libre. Peu à peu, il accompagnait les familles, que ce soit au guichet ou auprès des directeurs et directrices, il lui fallait développer les arguments soulignés par Hamouche dans sa lettre d'accompagnement et rassurer ces administrés affolés et craintifs qui ne comprenaient pas ce qu'on leur demandait.

Il passait donc beaucoup de temps dans les métros et dans les files d'attente, il tentait d'établir une conversation, essayait de voir ce qui pouvait être positif, ne trouvant guère. Ce n'est que si nous sommes nombreux et motivés que nous pouvons vaincre. Les pères de famille acquiesçaient, les mères souriaient, si un tombe tous le relèvent, unis, résistants

Arthur se cherchait un rôle, une raison d'apparaitre dans cette file où il n'était pas convié. Les interminables files d’attente se formaient en fin de nuit, aux portes des préfectures et des consulats. Dans d’autres services publics, les autorités s’efforcent de réduire l’attente en adaptant l’organisation du travail aux flux des demandeurs. Mais pas de pitié pour les étrangers.

Qu’ils travaillent au guichet, à l’instruction des dossiers ou à la direction d’un bureau, les fonctionnaires chargés du contrôle de l’immigration ont le sentiment d’être investis d’un certain pouvoir, renforcé par le fait qu’ils l’exercent sur des individus connaissant rarement leurs droits. Le flou des règles censées s’appliquer peut même accroître leur marge d’appréciation.

Quand venait le tour d'apparaitre au guichet, Arthur devait déjà convaincre de son droit à intervenir comme accompagnant, et puis vérifier la procédure, l'enregistrement des pièces demandées et fournies, si un blocage nouveau venait à surgir par la malignité de la guichetière ou du chef de service, bien noter l'argumentaire pour le reporter au responsable.

Les étrangers doivent toujours s’adapter aux contraintes de la bureaucratie. Tout se passe comme si l’insuffisance de moyens matériels et humains incitait les agents à faire supporter aux étrangers le poids des dysfonctionnements. Le temps passé à attendre constitue est une forme de domination que les étrangers fatalement. Hamouche voulait corriger cela.

— Nous devrons parfois nous défendre devant des tribunaux où nous condamnerons des excès de pouvoir, autant connaitre le droit du pays où nous nous organisons, toi Arthur tu es français, moi je suis double national, cela nous met à l'abri des pressions que nous pourrions subir sur notre présence en France, et il nous faut un service de presse, savoir rédiger des communiqués, savoir appeler des journalistes, les convaincre de leur intérêt, tu as un très bon niveau en français, tu pourrais t'en occuper, je t'apprendrais.

Il fallait porter les missives à travers Paris afin de les remettre en mains propre, les services de la poste étant souvent poreux aux instances policières et concernant les militants en général le secret de la correspondance était discrètement bafoué. Arthur avait cessé de vendre des tableaux, il n'était vraiment pas vendeur, préférant discuter de l'état du monde.

Souvent attablées à une table en soirée, Safia et Magda, les premières militantes du mouvement, faisaient leur rapport sur l'avancement des dossiers, Magda était femme de chambre d'une grosse huile à qui il fallait soutirer des renseignements intéressant le mapli, de plus elle était en couple avec un pickpocket travaillant sur les trottoirs de Pigalle non loin,.

Safia elle se prostituait pour le compte d'Omar le barbouze de la sécurité militaire algérienne, tantôt correspondant des renseignements généraux français, favorable au mouvement pour peu qu'il en assure la surveillance, mais tous les deux ils avaient besoin d'être régularisés, ils étaient donc militants en attendant leurs papiers officiels de résidence.

Et le simulacre de la crédibilité ! Dans l'enfance d'une envie d'être écouté et vu, que le monde t'observe et que tu sois beau ! Et ils avaient tous ri de son cœur naïf et de sa générosité blessée quand, vivement, dans une impulsion, Arthur avait pris la main de Safia. Safia, en jeune fille prude avait retiré sa main : elle était la pute du divin Omar, n'était pas disponible.

Elle était assise sur le sofa et avait éclaté de rire avec les autres. Safia était douce et très gentille, jolie, une sacrée jeune fille. Cela faisait six mois qu'elle était là, transportée par Air trottoir, le direct Alger Pigalle. Elle s'était choisie le roi des proxénètes, une femme ici et là-bas, la langue dans l'oreille du commissaire, le larfeuil rempli par l'ambassade et les filles.

Son nez dans le trou de balle de la sécurité militaire, les couilles en plomb, un homme quoi ! Et Safia qui était gentille n'aspirait qu'à être la meilleure gagneuse de Omar, la plus cajolé : celle qui lui ferait oublier toutes les autres, qui le ferait beau, riche, intelligent, élégant, bourgeois, établi quoi ! Ça commençait miteux mais elle serait la reine de ses putes.

Le Mapli obtiendrait les papiers, elle serait pute protégée de tous, au service, elles sont toutes reines, et ferait cracher les hommes au bassinet, se ferait couvrir d'or pour mieux s'offrir à son bel amant. En récompense, un jour, il saurait la faire jouir pour sûr, il savait être tellement tendre, attentif, courtois, même quand il la battait et qu'elle pleurait, qu'il l'insultait et l'humiliait.

Il avait la classe, ce je ne sais quoi qui fait que l'on pardonne, et que l'on y retourne, se faire tripoter, baver dessus, rentrer dedans le cœur gros, avec pour motivation juste l'espoir d'un sourire maître du jeu, à moitié cynique. Que c'est beau l'amour ! Au moins il s'intéressait à elle, elle lui rendait compte de toute sa vie à la seconde et au centime prêt.

Qui eût fait cela pour elle, sinon lui ? Ses yeux bientôt allaient pisser les meurtrissures avivées de son cœur. Quand l'horizon est plat, l'envie indistincte, le désir s'endort comme un pétale de nuit, le repos la prenait dans ses bras, petite fille, et l'apaisait avec l'agencement fluide des choses de l'univers, le vent sidéral et les chutes de potentiel entre atomes.

Une prière d'enfant, petit plaisir et grande cérémonie, la main sur la queue de Omar, joue contre épaule, elle s'endormait. Sur la grand route de son espoir abîmé fleurissaient quelques fleurs, si vite séchées au vent poussiéreux : se croire libre pour oublier ses fers, être enjouée pour refouler ses pleurs, dominer sa fierté car nulle addition ne sera jamais présentée ?

Et toute sa richesse en toc la trouvera alors dépourvue ? Il est des gens qui inconsciemment ont le goût de la souffrance, pauvres papillons aveuglés dans une pièce aérée pourtant, où se finit un repas du soir, se cognant sans cesse à la faïence chaude du globe lumineux, et revenant se meurtrir à nouveau, têtus et amoindris, pitoyables. Arthur se désespérait de comprendre.

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