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Publié par Christian Hivert

Royal 17
Chapitre 3 – Le Royal 17

 

 

 

 

 

Les veilleurs de nuit semblaient former le peuple invisible d’une planète à part, hors du temps commun des histoires. Ils faisaient partie de cette planète seulement lorsqu’ils prenaient leur service et jusqu’à la fin de celui-ci, jusqu’à la relève du petit matin. Après, ils rentraient chez eux. Comptaient-ils pour une femme, des enfants, des voisins, dormaient-ils, s’amusaient-ils ?

Il y avait de tout chez les veilleurs de nuit. Les étudiants potassaient leurs cours entre les rondes. Les jeunes chômeurs sans qualification essayaient tous les petits boulots où l’on n’était pas trop regardant à l’embauche. Des pères de famille s’enracinaient dans le métier, en faisaient leur profession. Des militaires de carrière à la retraite venaient compléter leur pension.

 Des déracinés de tous ordres ne trouvaient pas d’autre boulot pour avoir un maigre revenu. Combien de centaines de veilleurs de nuit croiserait-il dans tous les bureaux et les sociétés parisiennes ? Certaines équipes étaient sympathiques, d’autres moins. Pour passer le temps de la nuit, chacun racontait bien sa petite histoire, les contacts étaient toujours superficiels.

Et il n’y avait jamais la moindre envie de se revoir après le boulot, chacun étant peu fier de la modestie de son foyer, de sa vie. Au petit matin, chacun se quittait et rentrait chez lui. Sans désir ni motivation conviviale, Arthur retrouvait sa chambre d’hôtel. Après avoir vendu son temps pour la payer, pouvoir la retrouver, et avoir un peu d’argent sur lui pour manger, farcir l’ennui.

On ne remplit pas une vie avec cela. Comment voulait-il remplir cette vie ? Le savait-il seulement ? Depuis son arrivé à l’hôtel, pendant des mois, il n’avait presque pas bougé. Combien d’heures avait-il passées au fond de son lit, ruminant et macérant, regardant sa petite télévision, somnolant ? Sans projet ni devenir, absent au monde, enfoui, stupide et hébété.

Avec cette sourde culpabilisation venue de ne rien faire, de ne pas exister. Oh, dans une certaine mesure, il existait. Il lançait ses foulées dans celles des milliers de piétons le devançant ou le suivant, dans la longue file. Il rentrait chaque jour dans un café, se liait épisodiquement aux autres consommateurs, ou à ses collègues de travail, avant ou après le service.

Il prenait garde à ne pas être en retard. Il préférait parfois patienter quelques minutes de plus au troquet des environs de son poste de travail.  Ou bien il allait au cinéma, seul. Il s’était acheté une petite télévision noir et blanc, pour mettre dans sa chambre. Certains après-midi, il était resté scotché au récepteur. Regardant, écoutant n’importe quoi, pour meubler

Il s’en rendait bien compte maintenant, il le faisait surtout pour passer le temps. Pour se désennuyer de cette longue attente. Attente de quoi ? Attente de qui ? Il attendait d’oublier les souvenirs de ses émois. On n’efface pas sa mémoire comme cela. Les Premiers troubles sont inaltérables. Il avait déjà aimé des jolies filles depuis Dominique Premier, ayant refusé ses sentiments.

Alors il filait revoir Selos et Hamouche, devint militant. Hamouche Hachemi, responsable du mouvement, posait ses rendez-vous dans un bistrot, rarement le même. Il savait, sans preuve, que la sécurité militaire algérienne, monstre aux mille yeux, était à l'écoute à Alger, à Paris de chaque souffle, pas, mot murmuré entre deux verres de thé à la menthe, deux bières.

Le Royal 17, rue de la Condamine, avait des allures de refuge. Ses boiseries luisantes, ses miroirs ternis par le temps, ses serveurs kabyles aux sourires en coin, permettait d'escamoter la misère du deux-pièces servant de local au mouvement, où les murs suintaient l’humidité et les rêves inachevés. Ici, au moins, on pouvait boire un café sans honte.

Hamouche, veilleur de nuit, profitait de ses heures creuses pour étudier le droit et le journalisme. Il testait ses connaissances fraîches sur le droit des étrangers et dès qu’il repérait une erreur, une injustice, il sortait sa plume. Ses lettres, toujours polies, toujours implacables, s’adressaient aux directeurs des préfectures. Il fallait les porter en main propre. Arthur s’en chargeait.

La préfecture était un labyrinthe de paperasses et de regards fuyants. Les étrangers y perdaient leur temps, leur dignité, parfois leur espoir. Les convocations s’enchaînaient, les dossiers s’empilaient, les guichets tranchaient. Il fallait un avocat, un intercesseur, un miracle. Sans cela, on tournait en rond, on s’usait, on passait sa vie dans une file d'attente.

Devenu veilleur de nuit à son tour Arthur disposait de ses heures en journée à arpenter les couloirs administratifs. Hamouche lui avait tout appris : les articles de loi à citer, les silences à garder, les sourires à forcer. Ensemble, ils secondaient les pères égarés, les mères en larmes, ceux qui ne comprenaient rien aux formulaires, aux tampons, aux revenez dans trois mois.

Les fonctionnaires, eux, régnaient en maîtres. Le pouvoir des agents de guichet ne se mesurait pas seulement à leur capacité à faire attendre, régenter les flux, mais à leur talent pour tordre les textes et inventer des obstacles là où il n’y en avait pas. Entre les circulaires et la réalité il y avait un fossé qu'ils avaient la fâcheuse tendance entêtée à élargir chaque jour.

Arthur passait donc beaucoup de temps dans les métros et dans les files d'attente, il tentait d'établir une conversation, il cherchait une lueur, un signe. Il n’en trouvait que rarement. Ce n'est que si nous sommes nombreux et motivés que nous pouvons gagner. Les pères de famille acquiesçaient, les mères souriaient, si un tombe tous le relèvent, unis, résistants !

Il se cherchait un rôle, une raison d'apparaitre dans cette file où il n'était pas convié. Les interminables files d’attente se formaient en fin de nuit, aux portes des préfectures et des consulats. Dans d’autres services publics, les autorités s’efforcent de réduire l’attente en adaptant l’organisation du travail aux flux des demandeurs. Mais pas de pitié pour les étrangers.

Quand venait le tour d'apparaitre au guichet, Arthur devait déjà convaincre de son droit à intervenir comme accompagnant : Je l’accompagne, Vous n’êtes pas concerné, Si . Puis il vérifiait. Les pièces. Les tampons. Les signatures. Et si un blocage survenait, un regard en coin, un dossier égaré, une règle soudainement inventée, il notait tout. Pour Hamouche. Pour plus tard.

— C’est un système, lui avait dit un jour son mentor.

— Le temps d’attente, c’est une arme. Ils savent que les étrangers n’ont pas le choix. Ils acceptent. Nous, non, on se servira de leur droit contre leur arrogance.

— Nous devrons parfois nous défendre devant des tribunaux où nous condamnerons des excès de pouvoir, autant connaitre le droit du pays où nous nous organisons, toi Arthur tu es français, moi je suis double national, cela nous met à l'abri des pressions que nous pourrions subir sur notre présence en France, et il nous faut un service de presse, savoir rédiger des communiqués, savoir appeler des journalistes, les convaincre de notre intérêt, tu as un très bon niveau en français, tu pourrais t'en occuper, je t'apprendrais.

Il fallait alors porter les missives à travers Paris pour de les remettre en main propre, les services de la poste étant souvent poreux aux instances policières et concernant les militants en général le secret de la correspondance était discrètement bafoué. Arthur avait cessé de vendre des tableaux, il n'était vraiment pas vendeur, préférant discuter de l'état du monde.

Souvent attablées à une table en soirée, Safia et Magda, les premières militantes du mouvement, faisaient leur rapport sur l'avancement des dossiers. Magda était femme de chambre d'une huile chez qui elle glanait des renseignements entre les draps rangés et les confidences égarées. Son amant, pickpocket de Pigalle, rapportait les ragots des trottoirs

Safia elle se prostituait pour le compte d'Omar le barbouze de la sécurité militaire algérienne, tantôt correspondant des renseignements généraux français, favorable au mouvement pour peu qu'il en assure la surveillance, mais tous les deux ils avaient besoin d'être régularisés, ils étaient donc militants en attendant leurs papiers officiels de résidence et titres de séjour.

Et le simulacre de la crédibilité ! Dans l'enfance d'une envie d'être écouté et vu, que le monde t'observe et que tu sois beau ! Et ils avaient tous ri de son cœur naïf et de sa générosité blessée quand, vivement, dans une impulsion, Arthur avait pris la main de Safia. Safia, en jeune fille prude mais déjà prise avait retiré sa main : elle était la pute du divin Omar, n'était pas disponible.

Elle était assise sur le sofa et avait éclaté de rire avec les autres. Safia était douce et très gentille, jolie, une sacrée jeune fille. Cela faisait six mois qu'elle était là, transportée par Air trottoir, le direct Alger Pigalle. Elle s'était choisie le roi des proxénètes, une femme ici et deux là-bas, la langue dans l'oreille du commissaire, le larfeuil rempli par l'ambassade et toutes les filles.

Son nez dans le trou de balle de la sécurité militaire, les couilles en plomb, un homme quoi ! Et Safia qui était gentille, jolie et n'aspirait qu'à être la meilleure gagneuse de Omar, la plus cajolée : celle qui lui ferait oublier toutes les autres, qui le ferait beau, riche, intelligent, élégant, bourgeois, honnête, établi quoi ! Ça commençait miteux mais elle serait la reine de ses putes.

Le Mapli obtiendrait les papiers, elle serait pute protégée de tous, au service, elles sont toutes reines, et ferait cracher les hommes au bassinet, se ferait couvrir d'or pour mieux s'offrir à son bel amant. En récompense, un jour, il saurait la faire jouir pour sûr, il savait être tellement tendre, attentif, courtois, même quand il la battait et qu'elle pleurait, qu'il l'insultait et l'humiliait.

Il avait la classe, ce je ne sais quoi qui fait que l'on pardonne, et que l'on y retourne, se faire tripoter, baver dessus, rentrer dedans le cœur gros, avec pour motivation juste l'espoir d'un sourire maître du jeu, à moitié cynique. Que c'est beau l'amour ! Au moins il s'intéressait à elle, elle lui rendait compte de toute sa vie à la seconde et au centime prêt, elle était confiante.

Qui eût fait cela pour elle, sinon lui ? Ses yeux bientôt allaient pisser les meurtrissures avivées de son cœur, qu'importe. Quand l'horizon est plat, l'envie indistincte, le désir s'endort comme un pétale de nuit, le repos la prenait dans ses bras, petite fille, et l'apaisait avec l'agencement fluide des choses de l'univers, le vent sidéral et les chutes de potentiel entre atomes.

Une prière lointaine d'enfant, petit plaisir et grande cérémonie, la main sur la queue de Omar, joue contre épaule, elle s'endormait. Sur la grand route de son espoir abîmé fleurissaient quelques fleurs, si vite séchées au vent poussiéreux : se croire libre pour oublier ses fers, être enjouée pour refouler ses pleurs, dominer sa fierté car nulle addition ne sera jamais présentée ?

Et toute sa richesse en toc la trouvera alors dépourvue ? Il est des gens qui inconsciemment ont le goût de la souffrance, pauvres papillons aveuglés dans une pièce aérée pourtant, où se finit un repas du soir, se cognant sans cesse à la faïence chaude du globe lumineux, et revenant se meurtrir à nouveau, têtus et amoindris, pitoyables. Arthur se désespérait de comprendre.

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