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Publié par Christian Hivert

Le tatouage

Mais Arthur et sa femme avaient déjà en tête de déménager en Ardèche. Ils préparaient lentement et sûrement leur nouvelle installation lointaine. Ils n'avaient vraiment plus rien à faire sur Paris, alors les moqueries ou jugements ! Le jour du déménagement Marette, concierge farceuse :

— Ça y est, tout est rentré, regardant le camion chargé, tous les cartons, toutes les affaires, et tes petits fouets Arthur, petit polisson.

Arthur lui sourit de toutes ses dents, il ne reviendrait jamais dans ce quartier de toutes façons ni sur Paris où les branchés, qui venaient s'encanailler dans leurs lieux populaires comme au bar Le Soleil, faisaient s'envoler les prix, imposaient leurs façons de faire disgracieuses et méprisantes, mais tu verras ma chère ils sont frustres et ignorants mais tellement authentiques.

Les tribus autonomes et skins des squats que Arthur avait puissamment contribué à animer, ouvrir, défendre faisaient le même constat. D'aucuns se préparaient à évacuer leurs activités au Panier à Marseille. D'autres préféraient Les Pentes. Une certaine Virginie en ferait son nom de plume ? Certains avaient de l'intérêt pour la Bretagne, le Pays basque, la Corse.

Dans les montagnes profondes de la Kabylie, où les crêtes dentelées déchirent le ciel comme des griffes d'aigle antique, existait le Vide de la Tempête. Personne ne savait depuis combien de siècles, mais dans les contes rapportés par grand-mères vieillissantes, on murmure qu'elle fut découverte lors d'une sécheresse, lorsque la première pluie tomba miraculeusement là.

Ici réside la sainte.

Une sainte vivante, non point canonisée ni proclamée prophète, mais sanctifiée par le peuple qui gravissait péniblement les sentiers caillouteux, espérant voir ce qui transcende l'ordinaire. Les femmes venues avec leurs paniers remplis de figues sèches, d'amandes, d'huile d'olive ; les hommes chargés de sacs de noix, miel sauvage, bougies parfumées au jasmin montagnard.

Elle était assise nue à califourchon sur une simple chaise face à la paroi rocheuse naturelle où stalactites calciques pendouillent comme rideaux pétrifiés, à l'entrée. Son corps tourné vers l'extérieur dans la pénombre, c'était son dos découvert qui était révélation. Il était entièrement tatoué, sauf les gants blancs ornant ses mains posées sur le dossier de la chaise.

Ce n'était pas un simple tatouage. Ce serait trop banal. Non, cette fresque couvrait chacune millimètre de peau visible et semblait respirer légèrement sous la lumière dorée filtrant par l'entrée principale de la caverne, effet de clair-obscur accentué par les torches disposées stratégiquement autour d'elle, alimentées quotidiennement par les offrants eux-mêmes.

Une fresque surréaliste semblant raconter histoires et souffrances d'un monde à la dérive, l'histoire de sa vie passée que personne ne connaissait, on ne savait d'où elle venait. Un jour elle était là, depuis on venait la voir, prévenus de sa présence par les souffles et les murmures. Il paraissait que l'on pouvait lire sa propre vie sur ce dos saint, certains y voyaient leur avenir.

Dans la pénombre dorée de cette grotte kabyle où des pieds ne marchaient jamais, je sens aujourd'hui leurs ombres derrière moi. Ils arrivent en file silencieuse, ces pèlerins brûlés par l'espoir ou le désespoir. Est-ce leur souffle chaud sur mon dos nu ? Jamais ils ne touchent. Juste leurs yeux qui parcourent ma peau comme s'ils y lisaient leur propre histoire.

Je ferme les yeux mais je vois encore Montreuil. Le squat USINE avec ses planchers de bois usés par les pas de centaines d'autonomes, de punks, de jeunes skins qui voulaient un monde nouveau. Je me rappelle de Arthur, son regard interrogateur quand je lui ai déclaré que j'allais jouer dans un film porno. Il a pris son temps pour peser ses mots, trop longuement.

J'ai dit alors ce que j'avais compris avant lui : mon capital c'est mon corps. Les garçons, autour de moi, avaient beau parler de révolution sexuelle, de libération, de morale bourgeoise à combattre, aucun n'a jamais eu le droit de me toucher véritablement. Même quand j'étais assise sur les genoux d'Arthur à seize ans. Même quand Ricks m'a invitée dans sa chambre.

Alors j'ai joué du porno, les cinéastes avaient posé leurs caméras et leurs projecteurs pour régler les meilleures ombres sur mon dos. J'étais nue à califourchon sur une chaise, les cuisses écartées et les fesses tendues vers les caméras. Je faisais face à un grand miroir. Ils avaient pris soin de me maquiller et changer ma coiffure, que je ne sois pas reconnaissable.

Le metteur en scène vérifia d'un doigt grassement lubrifié si l'élasticité de mon anus était suffisante. Ce n'était pas moi, c'était mon outil de travail, je savais combien je toucherais. Il m'avait assuré que tout allait bien se passer, qu'ils étaient professionnels. C'était pour un public discret qui ne verrait qu'une vidéo glacée sur un écran de télévision dans une cave moisie.

Le type qui a pénétré ensuite bandait fort, comme on se l'imagine parfois quand on parle de femmes qui subissent. Mais que l'on ne sait rien de la douleur réelle. J'allais être payée l'équivalent d'un mois de salaire minimum alors j'ai laissé le type s'installer au plus profond de cette petite grotte et j'ai accompagné son exploration, cela me faisait rire de joie.

J'allais être payée juste pour cette petite visite, j'allais pouffer de rire, aussi j'ai eu l'idée de me retourner et de l'embrasser à pleine bouche pour masquer ce fou-rire qui venait, ils ont dit que cela faisait très vrai. J'étais fatiguée de voir que chaque homme projetait sur moi son désir, son fantasme. Je voulais de la gentillesse. Ma gentillesse d'être sans aucun visage.

C'est ça qui m'a manqué tout le reste de ma vie. Et puis il y eut Kenji-san. Le tatoueur japonais que j'avais trouvé par hasard dans une galerie du Marais, quelque part entre 1985 et 1990. Il travaillait avec une douceur infinie. Chaque aiguille était une question posée poliment : Est-ce que je peux continuer ? Est-ce que ça fait mal ici ? Voulez-vous parler, raconter ?

Pendant plusieurs dizaines d'heures de séances étalées sur des mois, il m'a laissée parler de tout. Des squats. Kenji dessinait ma vie sur ma peau sans jamais juger. Quand je parlais de la prostitution, il ne fronçait pas les sourcils. C'est votre corps, disait-il. Votre histoire. Je ne fais que traduire ce qui existe déjà. Les images se sont empilées : Montmartre la nuit…

Maintenant je suis ici. Nue à califourchon sur une chaise face à la paroi rocheuse. Mes mains gantées de blanc reposent sur le dossier. Les torches crépitent derrière moi. Les visiteurs approchent lentement, l'un après l'autre. Certains voient des visages. Certains rient en découvrant une scène familière près de ma colonne vertébrale. Certains se reconnaissent...

Ce tatouage couvre chaque millimètre visible de ma peau nue. Fresque surréaliste. Histoire fragmentée. Chaque pièce raconte une vérité que j'ai choisi de ne jamais prononcer à haute voix. D'ailleurs je me tais, parfois je chantonne. Je souris intérieurement tandis que le dernier pèlerin examine la section inférieure de mon dos. Là où se trouve la cavité sombre.

Ce sentier qui sépare mes deux rondeurs, les hommes le prendraient-ils ? Aucun ne toucherait le corps d'une sainte, aucun ne peut m'approcher, lorsque s leurs pas s'éloignent, je remets ma jolie robe kabyle, j'entends leurs murmures, je ne comprends pas les mots, je ne comprends ni le kabyle ni l'arabe algérien, des fois un mot français survole, je n'ai pas besoin de parler.

Tout est là, ma première rencontre avec l'argent facile. Mon Premier vagissement de bébé dans un hôpital versaillais. Toutes ces vérités entrelacées. Ils partent bientôt. Rejoignant leur village. Reprennent leurs vies ordinaires. Moi je resterai ici. Jusqu'à ce que le prochain groupe arrive. Je me suis donnée comme marchandise quand personne ne me donnait d'option.

Puis j'ai transformé mon corps en livre pour ceux qui savent lire, on me donne des offrandes. Le soleil décline. Torches qui s'affaiblissent. Ombres qui s'étirent sur le mur opposé. Bientôt l'obscurité totale. Demain matin les nouveaux fidèles commenceront leur ascension depuis les villages voisins. Porteront offrandes : figues sèches, miel sauvage, ils ont un saint par village.

Mais les autres sont morts, sont mortes, sont des personnages historiques qui reposent sous des mausolées, comme la sainte Timezrit là-haut, qui était une guerrière. Moi on voit ma peau qui frissonne, mon dos qui respire. Parfois on entend ma mélopée. Si Arthur venait. Mais il ne viendrait jamais car Arthur n'empêche ni ne facilite. Arthur observe. Arthur réfléchit.

Je sens le froid monter de la terre fraiche. J’enveloppe mes pieds nus dans la robe kabyle. Le tissu blanc, brodé de fils d'ocre et d’or. Le poids de l’exil et le souvenir des fêtes berbères que je n’ai jamais connues. Je tire la ceinture autour de ma taille. Il reste encore quelqu’un. Une ombre n’a pas bougé depuis que la procession a pris fin. Un adolescent, un jeune homme ?

À dix-huit ans, la frontière est floue. Il porte le menton de son père, mais ses yeux sont ceux de Safia. Ce regard clair qui perce le brouillard. Je ne parle pas tout de suite. Le gamin est orphelin de père, les djihadistes l'ont décapité. Safia m'avait aidé à aménager la grotte, j'y suis bien, on s'était rencontrées chez Kenji-San où elle faisait le ménage, elle entendait mes confessions.

Si son môme vient me voir, c'est qu'elle me l'a envoyé. La rumeur de ma présence soudaine était sans doute née du bruissement des feuilles du lierre foisonnant qui enveloppait l'entrée de la grotte, mais s'était trouvée rapidement amplifiée au bar épicerie "La chéchouka" du village en bas que tenait Safia la veuve du chahid du gouvernement décapité.

— Ma mère m’a dit souvent qu’il y avait une femme qui connaissait bien des choses là-haut. Elle disait que vous étiez comme deux sœurs.

— Deux sœurs... oui. On était des guerrières sans épée, des chevalières sans armure, notre vie passée n'a nulle importance. Paris ? Tu viens pour aller à Paris, jeune homme. C’est une sacrée arène. Tu es sûr de vouloir y entrer ? Quand tu seras là-bas, écoute bien : quand quelqu'un te promet la lune, vérifie s'il a les cordes pour monter. Ne fais confiance qu'à celui qui te donne de l'eau quand tu as soif. Pas à celui qui te raconte comment tu devrais avoir soif. Tu iras à Montreuil, les militants que j'ai connus tiennent un bar associatif, Le Vendémiaire, beaucoup de monde passe chez eux, tu demanderas Grand Gégé.

Le bar associatif Le Vendémiaire sentait la bière tiède, le tabac froid et l'encens bon marché qui brûlait dans un coin pour masquer les odeurs. Arthur était assis à une table près de la fenêtre, un verre de vin rouge devant lui. Il regardait passer les clients, jeunes militants, travailleurs immigrés, quelques artistes en quête de reconnaissance. La vie continuait, malgré tout.

La porte s'ouvrit brusquement. Un jeune homme entra, grand, mince mais fort, avec des épaules larges et un regard vif. Il portait une veste en jean usée, un pull gris, des bottines. Il balaya la salle du regard, Arthur sentit un choc dans sa poitrine. C'était impossible. Et pourtant, il ne pouvait se tromper. Le nez, la mâchoire carrée, cette façon de sourire, c'était Omar.

Omar jeune, vivant, mais avec quelque chose de nouveau, de différent. Les yeux avaient la douceur de Safia.

— Bonjour, Arthur était seul dans le bar, ils étaient tous partis au Père Lachaise pour l'hommage à Grand Gégé.

— Salut, on m'a dit que je trouverais Gégé, ici… sa voix était grave, assurée, sans hésitation

— Désolé, les camarades sont à son enterrement en ce moment même, mais entre, dis moi ce que tu lui voulais, moi j'aime pas les cadavres, je préfère les vivants, tu le connaissais ?

— Non, je viens de Kabylie, je m'appelle Yacine, continua-t-il en s'asseyant.

Arthur n'était pas sûr, mais quand même la ressemblance, la Kabylie, il décida de ne rien dévoiler, mais le fils de Safia aurait le droit à sa bienveillance. On lui avait dit qu’en Kabylie, Safia tenait maintenant La Chéchouka. Un bar épicerie comme chez La mère Brunet de son enfance en Morvan. Ce nom lui revenait en tête comme une mélodie. La Chéchouka, La mère Brunet.

— Qu'aurait pu faire Gégé pour toi ?

— Euh, ben c'est pour une formation ou quelque chose comme cela, dans l'imprimerie, ce genre de métier…

— Son imprimerie tient toujours et survivra à son décès, je te présenterai aux camarades, y a pas de problème, si il y a… et au niveau des papiers ?

— Oh, je suis Français, je suis né en France, avec ma mère on habitait Place de Clichy, j'allais à l'école là, quand ma mère a acheté son commerce en Kabylie, j'ai continué les études par correspondance, j'ai le bac, et puis les fous de dieu ont tué mon père, ils n'ont pas touché au village, c'était juste mon père parce qu'il travaillait pour le gouvernement, les autres villageois ne sont ni balances ni complices, alors les djihadistes les laissent tranquilles, chacun son bizness, mais ma mère elle préfère que je vienne vivre en France.

Un silence trébucha entre eux. Le bruit du centre commercial semblait s'être éloigné, comme si Arthur et Yacine étaient isolés dans une bulle. Arthur réfléchissait à tout ce qu'il devait dire, à tout ce qu'il ne devrait pas dire. Le jeune homme n'avait pas besoin de savoir, surtout pas. Mais lui devait au MAPLI, il devait à Hamouche, il devait à Safia, il guiderait Yacine.

Personne ne voit ce que font les gens ordinaires. Les gens qui écoutent. Qui accompagnent. Qui ne demandent rien en retour. Hamouche, lui, voulait tout transformer par la loi. Omar voulait tout conquérir par la force. Gégé voulait tout brûler par passion. Et Arthur voulait juste être là et vivre. Laisser une trace et comprendre. Il baissa les yeux vers son verre.

— Et par curiosité, comme cela, qui t'as envoyé chez nous ?

— Oh, vous n'allez pas me croire…

— Dis toujours !

— Bon voilà, chez nous en Kabylie, les gens ont besoin de croire en des choses imaginaires, des rêves, des djinns, des sorcières, des saintes…

— Oh ben oui, dans beaucoup de populations dans le monde aussi, et alors ?

— Et bien c'est une sainte qui habite au dessus de notre village que ma mère a aidé à s'installer, elle connaissait un peu les milieux militants anarchistes de Paris, elle m'a dit que je serais bien reçu…

— D'accord, c'est quelqu'un qui connaissait Gégé, ouais cela suffira. Arthur ne demanda pas le prénom de la sainte. Les rêves disaient vrai, Chaparova lui avait déjà tout dit aux temps de leur tendre complicité.

Oui, vraiment, il est temps de construire un autre futur pour des hommes et des femmes libres et égaux.

Gérard Mélinand était mort d’une rupture d’anévrisme à la sortie de son imprimerie. Il venait de fournir un gros travail d'organisation d'un colloque international en Mai 2000 : Pour un autre futur. Plusieurs centaines de personnes assistèrent à la cérémonie au cimetière du Père-Lachaise. Il n'y a pas de survivants, il n'y a que ceux qui persistent.

Il n'y a pas de précurseurs, il n'existe que des retardataires. Jean Cocteau

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