chaparova
C'est un de ces jours là, tardivement, après de nombreuses bières en canettes de verre, il révéla une de ses visions, un rêve nocturne :
— Ecoutez moi, j'ai vu ma mort, je suis sûr que c'est cela que j'ai vu dans mon rêve. J'étais propulsé du haut d'un pont de chemin de fer, je ne sais pas par qui, mais je sais que suis mort là, en bas du pont.
— C'est un cauchemar Hachemi, tu serais en Kabylie une grand-mère t'expliquerait tout ça…
— Je te dis Filali, woulah, j'ai vu ma mort et toi Arthur, si un jour tu apprends que je suis tombé d'un pont de chemin de fer, tu sauras que je ne suis pas tombé tout seul.
Arthur remontait lentement la rue de Belleville. Vagabonder encore, pensif, fatigué. L’esprit embrumé de son double infidèle, de son féminin omniprésent, de cette Dominique qui empaquetait sa mémoire en débat et dialogue constant. Depuis longtemps, il souhaitait ainsi l’altération de sa vie et enfin cela semblait arriver. En vrai, des riens, mais futiles et essentiels.
— Tu t'essouffles Arthur ?
— J'ai bien peur que le MAPLI ne devienne très faible, Hamouche passe beaucoup de temps avec d'autres responsables algériens, les adhérents ne deviennent pas militants mais attendent qu'on leur obtienne leurs foutus papiers, je me sens coincé.
— Casse toi, qu'est ce que tu leur dois ? Tout le monde t'a dit de passer ton bac, que tu serais plus fort pour faire passer tes idées.
— Toi et les études, t'en as pas fini encore… et tu feras fonctionner ce système inique.
— Je serais peut-être plus honnête, plus juste ?
— Ouais, c'est un discours très à la mode, en effet, on cherche bien à nous en convaincre de toutes parts…
— T'es défaitiste, mais vas y porte le courrier toute ta vie !
La voix de Dominique Premier parfois faiblissait parfois s'amplifiait… Si seulement elle pouvait être là vraiment ! Mais que ferait-elle au milieu des adhérents fumant cigarette sur cigarette, jetant leurs mégots au sol, les écrasant d'un coup de soulier ? Le lino serait à changer. Elle ne comprendrait pas les situations, ne verrait pas les enjeux, se moquerait.
Et puis il ne voulait pas qu’elle vienne à lui par compassion voire par pitié. Ses tourments disparaissaient sous ses éclats de rire, ses bons mots et ses pirouettes. Même pas mal, n’avouera jamais, la laisser libre. Il était devenu malheureux, triste et hilare. Car cette liberté ne l’avait pas conduite à lui. Il avait divagué un long moment, soutenu et secoué par Pierre Selos.
Arthur avait alors retrouvé au CAES sa Dominique, son amour, son Premier, alors qu’il se désespérait de ne jamais la revoir un jour, et que triste depuis, il devait bien reconnaître pour lui qu’il eut mieux valu ne jamais la revoir et l'oublier. L’avait-elle dévisagé, soupesé de la tête aux pieds, ignoré, snobé ? Elle n’était pas seule, était-ce pour cela, seulement ?
Mais que faisait elle là au milieu de tous ces blousons noirs — elle était majeure depuis bien longtemps —, en compagnie de trois compagnons étudiants déguisés en petite bourgeoisie de sortie au concert. Les oreilles baignant dans le rock de ceux qui ne sont pas encore la Mano Negra : les Hot Pants. Tous quatre sagement immobiles et sobres : propres ?
Que faisait-elle dans cette caserne squattée trois ans plus tôt par une quinzaine de jeunes de banlieue pavillonnaire, munis d’un projet issu du rapport de Bertrand Schwartz, à une époque où les cadres de la République chinaient des issues empiriques pour suppléer à la sécurité déjà condamnée du travail salarié : autonomiser l’exploitation des pauvres.
Au sortir d’un cours relativement ardu de physique-chimie, Dominique avait interpellé Arthur ; connaissant son engagement politique prolétarien, elle l’avait tancé d’une remarque rapide avant de disparaître :
— Sais-tu qu’il y a plusieurs sortes de révolutions, la Révolution Nationale notamment.
Bertrand Schwartz était l’un de ces cadres noirs descendants de l'école de cadres d'Uriage, lui-même familialement lié aux noms les plus connus du personnel politicien le plus courant. Arthur n’avait pas d’avis là-dessus : il fallait bien gérer les difficultés de l’histoire. L'emploi salarié disparaissait, le chômage explosait : les pauvres ruminaient.
Les jeunes de banlieue, sans être complétement stigmatisés et ostracisés ou racialisés comme de nos jours, étaient malgré tout en train de manipuler la flamme ardente de leur désœuvrement, sur la marmite explosive de l’indifférence générale — politique, syndicale et médiatique — quant à la désintégration des classes sociales inférieures : la plèbe, le lumpen.
Tu seras flic ou voyou prétendaient inlassablement les fictions cinématographiques les plus répandues, puis plus flic que voyou. Ainsi fut au prélude du CAES une caserne désaffectée de l’armée de l’air. Une dizaine de bâtiments et de hangars, sans eau ni électricité, pillés de leurs matériaux. Une secrète expérience sociale d’État.
A l’origine de la renaissance de cette friche, quinze jeunes de banlieue entreprenants, créateurs — comme ils se définissent eux-mêmes — prirent l’initiative d’ouvrir ce squat pour changer leurs conditions de vie, d’habitat et de travail. La prise de la caserne eut lieu en juillet 1981, quelques mois après le triomphe panthéonisé du chef de la Cagoule.
Beaucoup ne déboulaient dans ces lieux que pour l’opportunité d’utiliser le coûteux matériel de répétition de musique et les locaux grandioses dont tous étaient démunis. Sortant des délires incontrôlables les ayant fait vibrer à USINE, et jetant leur crête aux orties, des punks y deviendraient les Négresses Vertes, d'autres La Mano Négra, Royal de luxe…
Quelques prix de journée DASS et placements de sortants de prison plus tard, à force de crouler sous le fardeau ingrat des tâches administratives et de comptabilité, le projet initial voulu par le centre de formation et de recherches de l’éducation surveillée de Vaucresson fut approprié par une maffia de dealeurs moins férus de paperasse et plus de rapidité lucrative.
Et Dominique Premier encore l'avait ignorée. Il lui avait proposé de lui offrir un verre. Il se sentait encore familier comme lorsqu'elle se pressait contre lui quelques années plus tôt.
— Non, mais je vais pas rester, je suis venue parce que je connais les organisateurs. elle restait de trois quart de dos, maintenant la distance… Arthur s'éloigna à reculons, son exclusion était ferme et définitive.
Beaucoup de groupes luttant sur tous les sujets se prétendaient autonomes. Certains étaient des collectifs de travailleurs. D’autres organisaient leur chômage. Arthur les suivait de loin. Jamais il n’avait pu suivre les délires de deux ou trois spécimens côtoyés. Trop violents, trop confus, aucune discussion possible. Par la suite il avait rejoint le mouvement algérien.
Il avait promené son chien dans le dédale de terrains vagues derrière son immeuble. C’était truffé d’immeubles et d’appartements squattés par des tribus d’autonomes et de punks. L’aspect hirsute et méprisant des bandes traînant aux alentours des concerts de la rue de Palikao ou sur le trottoir d’un café rue Vilin l’avait toujours retenu de se mêler à cette faune.
Dans la rue Vilin, il était un bar clandestin Le Mal Famé où avaient eu lieu régulièrement des concerts de rock. La rue était bouchée, des haies de blousons noirs et crêtes colorées dissuadaient le moindre passant venant des terrains vagues d'où les habitants avaient été expulsés. Devançant les bulldozers, dans les dernières masures, les punks et autonomes s'installaient.
C'était un des derniers lieux où un village parisien, déjà dévasté, aurait voulu résister à la ville neuve qui allait le remplacer : immeubles juxtaposés, semblant placés là au hasard, sans aucun souci d'unité architecturale. Villa Faucheur, rue Piat, rue des Envierges, un morceau du vingtième arrondissement de Paris. La future mémoire mythologique des autonomes.
Le côté droit de la rue Piat, en montant, avait été conquis par eux. Sur la gauche, des maisons vides, éventrées, portes et fenêtres murées pour empêcher l'occupation par les squatteurs, donnaient au quartier cet air de désolation des villes en reconstruction comme suite à une longue guerre. Pour la rénovation et non la destruction disait l'affiche en noir et rouge.
Au 28 de la rue Piat, une plaque 1891 serait engloutie dans les gravats, un vieil homme las dirait là, c'était chez nous, ils — Les squatteurs ? Les bulldozers ? — ont même tué notre langue ; plus personne ne sait l'argot de Paris. Plus loin dans la rue un obsolète Gaz à tous les étages avant le graffiti Vent frais du rêve à vivre en fleurs. Et ces jeunes qui n'ont pas les pieds sur terre.
C'était l'un des plus gros squats de Paris, la villa Faucheur, qui, à elle seule, abritait cinquante occupants sans titre. Il y avait eu jusqu'à quatre cents personnes. Ils étaient nombreux à être bien décidés à lutter, mais si la police venait en force, tout casser et les vider, et elle venait, ils n'avaient aucune chance. Qui du squatteur ou du bulldozer était l'émanation de la destruction ?
Il avait loué son deux-pièces à Belleville. S’occuper des rapports avec la presse et des papiers des adhérents, courir, oublier, fuir. Il respirait fort, se motivait à trouver une occupation, rompre avec l’ennui. Vivait-il ? En vrai, vivait-il ? S’il avait pu ne pas croiser Pierre, malgré cette affection indéfectible, parfois il regrettait de n’avoir pas sauté du haut du pont.
Ce sentiment confus de ne pas être présent ni réel, ne pas faire ce qu’il voulait, ne pas savoir ce qu’il désirait, l’asphyxiait. Tout cela l’engluait vivement et il eut peur de se le révéler à lui-même, définitivement. Rien de ce qui se trouvait dans cette grande société libérale ne le retenait. Étranger sans appartenance, il ne se contentait d’aucun subterfuge, il sinuait sur un chemin.
Et maintenant à USINE, il les côtoyait tous, le nom de Palikao était dans toutes les bouches, Chaparova y avait elle été ? Elle aurait été bien jeune, ils semblaient s'être tous connus dans ces lieux à concerts de rock alternatif. Arthur ne se souvenait que de l'encerclement massif du quartier par des centaines d'hommes bleus au grises mines masquées de boucliers.
Les bulldozers des agences immobilières et des promoteurs se languissaient d'entrer en action, il fallait donc mouvoir les corps proprement, ils vivaient encore. Arthur en interpella de loin :
— Cela va, vous n'avez besoin de rien ? Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider ?
— Demandez aux CRS d'être cools… ils éclatèrent tous de rire, leurs ballots d'affaires aux pieds et des cigarettes sans doute euphorisantes aux doigts.
Le quartier se transformait, des commerçants chinois s'installaient, comme si le treizième arrondissement poursuivait Arthur. Le bar historique de l'angle du boulevard de Belleville La vielleuse même était promue à la démolition et viendrait un nouvel immeuble flambant neuf et son nouveau bar terrasse d'angle rutilant. Adieu les mamies loukoum et leurs accents.
ICI L'ETAT INVESTIT POUR VOTRE AVENIR : CONSTRUCTION DE 50 LOGEMENTS SOCIAUX
L'été s'annonçait dur, Hamouche était de moins en moins présent. Il renouait avec ses sœurs dont il avait été séparé jeune suite au placement en familles d'accueil de la nombreuse fratrie. La mère, une Bretonne, était décédée et le père, un vieux Kabyle, était retourné au pays à l'indépendance, laissant sa femme se débrouiller seule avec sa marmaille.
Il poursuivait ses études, mais le deux pièces tout comme la terrasse de madame France restaient déserts. Les prétendants aux titres de séjour étaient pourvus, Arthur avait fini sa mission, le printemps kabyle pansait ses plaies. Le grand mouvement populaire tant espéré continuait de couver sous les cendres de la répression. Chacun vaquait selon son chemin.
C'est alors que Arthur aussi fit des rêves. Pas beaucoup, mais de vrais films technicolor en trois dimensions, de ce genre de film inoubliable d'où ne manque aucune des effluves des cinq sens physiques. Il était à son poste de travail, sur la place du Colonel Fabien, face à l'imposant siège du parti communiste français, au rez-de-chaussée de Tourisme et Travail qu'il gardiennait.
Le vent passait au travers et faisait s'envoler ses papiers de cours par correspondance, et sans plus de précaution il était soufflé comme un fétu au dehors et se retrouvait à voltiger dans le boulevard de Belleville en direction de son deux-pièces, là madame France tentait de l'arrêter en lui montrant l'escalier, une fluidité autoritaire l'emportait jusqu'au palier.
Là un fusil au sol était dirigé sur la porte de l'appartement, entrouverte. Puis un vertige insolent le projetait dans une pièce où se tenaient trois personnes, deux sœurs et leur mère, l'une des deux chaleureuse et l'autre se transformant en oiseau qui, de son bec hystérique, tentait de le frapper au niveau gauche de la poitrine, il parvenait à s'en échapper et se réveillait.
Dans les quinze jours qui suivirent, tandis qu'il effectuait sa ronde de nuit dans l'immeuble, un énorme bruit retentit au rez-de-chaussée. Il appliqua la procédure : ne pas s'exposer et prévenir ses autorités. Lorsque tout fut rentré dans l'ordre, il put redescendre et constater. Ses papiers avaient été jetés au vent et la porte vitrée d'entrée sécurit fracassée. Les rêves disaient vrai.
L'angoisse au cœur, à la fin de son service, il rentra chez lui. Madame France, sortit du bar et l'interpella :
— Dis donc Arthur, je ne sais pas ce qu'ils ont foutu là-haut, ça a beuglé dans la nuit, y a eu un de ces boucans, j'en ai pas dormi, fais gaffe en montant.
L'appartement était rudement et savamment saccagé. Les rêves disaient vrai. Arthur avait pris le temps de faire lui même les travaux de réfection, l'assureur avait correctement indemnisé, et les services de police n'avaient pas cherché à en savoir plus en enregistrant la plainte, Arthur non plus. Toute histoire a une fin, mais dans la vie chaque fin annonce un nouveau départ.
C'est ainsi qu'il s'était retrouvé quelques mois plus tard au Premier étage d'un des plus grands squats du moment sur la région parisienne à devoir répondre à une question incongrue. Au milieu des vociférations hirsutes et des envolées blêmes, les aventures devenaient destins ? Chacun et chacune tentant de se trouver une place. Non pas au soleil, mais moins dans la brume.

/image%2F0991099%2F20260718%2Fob_8d586c_sylvie.jpeg)