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Publié par Christian Hivert

Orages et stupeur

 

 

 

 

 

Ce jour là,  John Guen, conteur amuseur, n'était pas là. Arthur poursuivit son chemin en direction de Beaubourg récemment inauguré en janvier 1977 d'où lui parvenaient quelques airs de musique. L'endroit prenait tous les jours l'aspect d'une fête populaire à l'ancienne, d'une kermesse. Devant, deux jeunes en sabots norvégiens dansaient une bourrée vielleuse.

Les bateleurs s'étaient installés. L'un d'eux s'était fait attacher une longue et fine chaîne autour des poignets et de tout le corps, fixée avec de gros cadenas dont un spectateur gardait précieusement les clés, et il s'efforçait de s'en défaire en gesticulant et en poussant divers cris qui ne semblaient pas l'aider énormément, il y avait là certainement beaucoup de chiqué.

Mais c'était de bonne guerre car finalement les chaînes glissaient à terre comme par enchantement magique et l'homme faisait vérifier à qui voulait que les cadenas étaient toujours fermés et en bon état. Un autre, à côté, marchait pieds nus sur des tessons de bouteilles et s'était mis à cracher de longs filets d'alcool à brûler à travers ses petites torches, enflammant l'air.

Mais ce soir là le spectacle n'était pas palpitant. De temps à autre, dans la journée on pouvait rencontrer des personnages un peu connus comme Mouna Aguigui ex-André Dupont qui faisait campagne pour une vie meilleure loin des avatars de la pollution. Il s'éloigna de Beaubourg en direction des Halles. Le trou avait été comblé par des boutiques de luxe fades.

Tout charme avait disparu dans la prostitution du lieu. Les marchandes de poisson avaient fait place à des vendeuses ultra chics au sourire commercial. Il n'avait jamais connu les marchandes de poisson, mais au vu de ce qu'il découvrait désormais, il les regrettait. Il serra dans sa poche une petite clé que son frère lui avait donnée quelques mois plus tôt, enfin fraternel ?

Elle allait maintenant lui servir ; Fréderic avait eu l'opportunité et la malignité de se comporter comme quelqu'un qui souhaiterait entretenir des relations fraternelles. Devenu agent commercial multicartes il pouvait disposer à sa guise d'un petit meublé en soupente, il ne fallait pas être réveillé en sursaut, la bosse était assurée, une plaque électrique, un lavabo.

Il était près de une heure du matin, il s'éloigna du cœur de Paris et se dirigea vers le Nord. Il s'engagea dans le boulevard de Sébastopol. Rue de Réaumur, il tourna à gauche. Des ombres filaient rasant les murs. Sans cette boule à l'estomac, il aurait pu se sentir heureux. La population, circulant dans les rues de Paris devenait presqu'exclusivement masculine.

 Quelques chats passaient également qui n'étaient pas tous gris. Il ne faisait peut-être pas assez nuit. Il marcha un peu au hasard, il en avait assez de cette vie qu'il menait sans but, sans aucun moyen de se prouver qu'il existait, qu'il n'était pas seulement une marionnette. Il avait souvent pensé à partir, nulle part, un peu n'importe où, mais dans son bagage, l'angoisse.

Les gens autour de lui avaient pourtant toujours quelque chose à faire, mais quand on leur demandait compte de leurs motivations cela semblait dérisoire, ils avaient toujours l'air de réciter une leçon bien apprise. Aux pourquoi et comment ils répondaient trop souvent c'est comme ça ! Et comme il insistait on lui demandait invariablement :

— Et tu crois que tu vas changer le monde ?

Des hommes partaient dans la lune, d'autres crevaient de faim. Tout un chacun se préoccupait des actes et des pensées de son voisin, constamment à lorgner son assiette, mais dés que l'on parlait misère, difficulté de vivre, l'intérêt pour autrui s'émoussait comme par enchantement. Que pouvait donc l'homme petite entité microscopique face à l'immensité de l'univers ?

Ne voyait-il pas là la vanité de tout effort ! Et pourtant ils étaient là ; il fallait bien qu'ils vivent ! Mais à quoi cela pouvait-il servir de se battre pour figurer dans un monde si vain ! Puis quand il avait reconnu la vacuité de son sort, il finissait par se dire qu'il faudrait réagir, se cramponner à pleine main, s'enfoncer dans cette merde et faire quelque chose. Oui mais quoi ?

Il leva la tête et regarda le ciel, sentit la vague de vent qui commençait à rafraîchir lentement l'air. Au ciel des nuages vaporeux se dissolvaient, se reconstituaient en un perpétuel mouvement, masse confuse semblant dotée de vie. Un grand animal sombre ou un gigantesque cerveau palpitant. Il s'arrêta, fermant les yeux, et l'angoisse le tenaillait toujours.

Il lui prenait des envies de tout rejeter, de tout casser, d'écarter tout, de brûler tout. Qu'il n'y ait plus rien à voir, à entendre, à sentir, un vrai vide, il avait besoin d'un vrai vide. Le vide intergalactique, voilà ce qu'il lui fallait, un trou d'antimatière, se replier, se tasser sur lui-même jusqu'à disparaître totalement, ne plus penser à rien, n'être qu'une boule inerte.

L'inexistence la plus complète, que foutait-il là ? Qu'y avait-il derrière tous ces décors ? Combien de temps cela durerait-il encore ? Personne ne voyait-il l'imposture, la grande imposture de la condition humaine ? Au bout de l'avenue il pouvait voir l'Opéra, il remit ses chaussures aux abords du drugstore. Il était inutile de se faire remarquer, cela était trop facile.

Il longea le monument, traversa une rue, se retrouva dans la rue de la Chaussée d'Antin. Les péripatéticiennes étaient au rendez-vous, avec leurs sourires fardés, leurs plaisirs tarifés, La somme des marges fait-elle société à elle seule ? Ce monde louche qui apparaissait la nuit pour disparaître lorsque l'honnête citoyen se levait pour une nouvelle journée de labeur.

La rue était longue, quelle angoisse ! Tu viens chéri ? Quelle frustration devait-on éprouver ! Ce genre d'expérience ne l'avait jamais tenté. Devant lui un type répondit aux avances d'une blonde pulpeuse. Pourparlers, le type décrocha, la fille rejoignit sa porte cochère. Trop cher peut-être, ou bien la fille refusait-elle de faire certaines choses, tout n'est pas permis.

L'église de la Trinité d'Estienne d'Orves lui faisait face. Il traversa la place et prit la rue de Clichy. Il se sentait un peu effrayé des conséquences de ce qu'il allait faire, mais non vraiment, c'était la seule solution, il ne pouvait continuer à se morfondre ainsi dans sa petite vie douillette de lycéen coupé de la réalité du monde extérieur, il fallait sortir, aller voir.

Quels étaient ses moyens ? Que pouvait-il donc faire ? Un chien errant passait et vint le renifler pour s'éloigner en se dandinant. Il s'approchait de Bastille. Il se souvenait quelques mois plus tôt. La place noire de monde. La manif pour l’enterrement de Pierre Goldman ! Les tueurs du pouvoir avaient encore frappé ! Il était au beau milieu du pont de Tolbiac.

Il s'arrête, il enjambe le parapet, il s'assoit sur la rambarde en pierre, il se prend la tête entre les mains, il se courbe en avant jusqu'à ce que son front lui touche les genoux, il sent sa colonne vertébrale qui s'étire, une chaleur qui irradie son dos. La douleur s'atténue, cela devient plus frais maintenant, cela monte à la nuque. Il se relève, s'étire, se cambre en arrière.

Puis il relâche tous ses muscles, ses mains rebondissent sur ses cuisses, il rouvre les yeux, il se sent mieux, l'eau s'écoule en tourbillons entre les piles du pont en bas, c'est le temps qui passe, mais lui ne passe pas avec le temps, il reste perché là haut sur le parapet. Pourtant il serait si simple, il suffirait de sauter et tout finirait. L'angoisse, les questions, le mal-être.

Tout prendrait fin. Tout prendrait-il vraiment fin ? Ce n'était pas une solution à son problème. Une élimination, une fuite tout au plus, une fin. Ne sachant donner un sens à sa vie, il avait souvent songé donner un sens à sa mort ; une mort volontaire, spectaculaire si possible. Une mort qui remette tout en question, qui terrifie le monde entier, le pousse à se réformer.

S'enflammer vivant devant l'Elysée pour protester contre ! Contre quoi ? Une mort qui n'aurait aucun impact ! Les journalistes comme un flot de grosses mouches bleues autour des bouses d'un troupeau de vaches tournicoteraient autour de sa famille, de ses camarades et puis on l'oublierait. Alors à quoi bon : sans vie, sans mort, condamné à errer chez les vivants.

En dehors du temps, à attendre que quelqu'un ou quelque chose ne l'enflamme. Les reflets du fleuve lui firent penser à un poème d'Apollinaire. Le poète était assis à une terrasse de café, un verre à la main, un verre de quoi ? Ce n'était pas de l'absinthe pourtant ! Et il voyait des étoiles ou de l'or s'écouler dans le fleuve. Le ciel d'une nuit rhénane et les filles blondes.

Les filles blondes au regard immobile aux nattes repliées. Mais ce n'était pas le Rhin sous ses pieds, tout juste la Seine. Il allait rentrer. Il repassa côté rue, franchit le pont. Pierre Selos, il lui fallait revoir Pierre Selos, cela faisait quatre ans qu'ils ne s'étaient vus, mais désormais Arthur avait l'âge légal de ne plus rien craindre des délires paranoïaques de son père.

Le désarrimage de Arthur dura un certain temps. Tout d'abord, il se rendit à cette soupente que Fréderic lui laissait, ce n'était pas loin de son lycée, il verrait encore un peu ses anciens camarades, lui vint l'envie d'écrire des textes, il en pondit durant la nuit une dizaine, qu'il recopia au marqueur épais le lendemain sur de grands rouleaux de papier kraft.

Dans la matinée, il pénétra dans le grand hall des assemblées générales du deuxième étage avec ses dix affiches de deux mètres de haut et un de large, les scotcha aux murs du fond, en moins d'une minute il était redescendu et sortit tandis que la cloche de la grande pause de la matinée retentissait, ses affiches seraient lues pendant vingt minutes au moins.

Le lendemain il fila rapidement au hall du deuxième, et put voir un léger attroupement devant ses affiches, il avait beaucoup de lecteurs. Et tout à coup de l'autre côté du grand hall quelqu'un cria son nom et se mit à courir vers lui, c'était Dominique Premier que Arthur reçut frémissant dans ses bras, éberlué il était pris d'un vertige reposant, alors elle l'aimait ?

— Ah, j'ai eu peur en lisant tes textes hier, mais tu as raison, c'est super tout ce que tu dis, t'as raison de partir, moi tu comprends  avec mon père, les études, je ne peux pas, mais c'est super courageux en tout cas.

Voilà, Arthur était seul, c'était confirmé, il ressortit du lycée presqu'en larmes, ce qu'il abandonnait derrière lui avait par moment été tellement magique, mais si protégé, il sentait qu'il avait beaucoup appris, il avait pu se libérer de l'emprise de son frère, il était populaire dans ce lycée, maitre des réparties comiques, avide de discussions, câlin avec les copines, et seul.

Arthur était devenu anarchiste à cette époque là, il n'avait pas encore nommé sa souffrance, la portait comme on porte son corps, ne soupçonnait pas en être englué ; il ne pouvait envisager de s'en défaire, n'étant pas conscient de son omniprésence. L'exclusion subie lui figeait beaucoup de temps, le laissait immobile et muet, sidéré, puis il bougeait.

En compagnie de Pierre Selos il avait appris à nommer libertaire cet esprit de révolte permanent contre des injustices, ce refus des normes, à combattre l'hypocrisie faramineuse du comportement normal et poli, à ne jamais se reconnaître dans aucune pensée uniforme et non critique, et vivre ; et s’en foutre : pisser dans leurs rues, cracher sur leurs vitres !

Dominique Premier l'avait un jour averti de cette maladie sociale massive :

— Il ne faut pas descendre au dessous de la ligne de flottaison, tu y serais avec les esclaves et des pouvoirs d'esclaves, moi je préfère essayer d'aller vers le pont supérieur, le pouvoir, l'argent, et le pouvoir de l'argent.

Arthur ne se sentait bien qu'en exclu au milieu d'autres exclus et il avait la conscience de ce mur indestructible éloignant les meurtris de leur milieu d'appartenance ; les anciens amis gênés de recevoir, les regards passants ou invisibilisants : un monde imperceptible sur un monde fermé, deux mondes amassés tentant de s'ignorer vainement.

Et son sentiment d'exclusion avait commencée bien avant, il lui avait toujours semblé débarquer dans des groupes déjà constitués et refusant l'entrée au nouveau venu. Au lycée Henri IV, les autres élèves ne lui parlaient pas ; il s'approchait d'eux : ils se dispersaient pour se reformer plus loin de lui, ricanant de ses vêtements gauches, matières et antimatière.

C'était comme de tenter de saisir une savonnette bien mousseuse, le seul à être venu le voir était Élté : il se retrouvait dans le même situation d'exclusion ; cela lui avait fait un bien fou au moment où il envisageait de ne pas poursuivre sa vie, déjà sauter du pont. Pierre Selos avait fourni quelques pistes de réflexion : que faire en vie ? Bien plus que si on est mort !

— Si tu veux vivre, ne fais pas semblant, vis pleinement, franchis les barrières, tu verras il y a des tonnes de façons de vivre agréablement en se sentant utile, non pas pour la société qui sera toujours injuste, il y aura toujours des méchants, on est les méchants de l'autre, mais pour l'autre soi-même, librement, en respirant doucement.

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