Proposition libidineuse
Arthur était massivement à la ramasse, son unique cerveau ne parvenait plus à coordonner les différentes indications sensorielles et informatives liées à son entourage et environnement, il lui semblait que tous et toutes trahissaient, pensant qu'il ne s'agissait que de jouer et de se positionner en éventuel vainqueur d'une quelconque joute non chevaleresque.
Ils étaient déjà prostitués, il lui fallait absolument désarrimer sa barque de ce cloaque malsain, aller plus loin voir si des îles n'existaient pas en rébellion efficace. Le Capital jamais ne permettrait la moindre justice, il n'avait pas été créé pour cela. Les génocides façon nazi se reproduiraient sporadiquement selon les besoins d'extensions ou de réorganisation.
Leur pratique se ferait plus discrète, on trouverait les moyens de diluer les responsabilités, les fonctionnaires gestionnaires des massacres étaient toujours en poste et le seraient toujours : les grandes écoles en charge des plus hautes études étaient là précisément pour en formater à l'infini, les autres tentacules prêtes à diriger, réprimer les foules incongrues.
Arthur avait pris sa décision mais ne parvenait à la mettre en œuvre, il avait bientôt dix-huit ans, savait, sentait devoir partir à la dérive : rien ni personne —ni les Odile, ni les Dominique, ni les Sylvie, ni personne —, ni aucune entité ne pouvait le satisfaire dans sa quête de moulins à vent et de princesses. Il était un chevalier ivre et en totale errance : seul.
Il activa ses pas en direction de son domicile, il commençait à être lassé, aucune rencontre digne d'intérêt, il rejoignit les boulevards des maréchaux du sud le plus rapidement, arriver chez lui avant la levée du jour, avant que les voisins ne se lèvent, ses parents qui étaient partis en weekend à la maison de campagne ne devaient pas connaitre ses escapades.
Les ombres étaient strictement masculines, hormis les putes, les femmes laissaient la misogynie des trottoirs imposer sa loi depuis minuit au moins, la grande horloge sur poteau de bronze indiquait cinq heures, Paris sommeillait, il longea le trottoir près de la chaussée, son gilet de laine tricoté main ouvert et ses mains dans les poches à se tâter le sexe.
L'attente de ce qui pourrait se produire générait une sourde angoisse dans son ventre, et cette angoisse là il la recherchait, cela n'avait rien à voir avec les multiples angoisses liées au déroulement de la vie de tous les jours, c'est à ce moment qu'il entendit une voiture ralentir, une vitre se baissa, et un moustachu s'adressa à lui :
— Je peux vous déposer quelque part ?
Arthur était presqu'arrivé : quelques centaines de mètres. Il respira un grand coup, le rouge lui était monté d'un coup au front et mouilla ses yeux :
— Avec plaisir si cela ne vous déroute pas.
Il monta dans la voiture, curieux et inquiet, les femmes qui se faisaient aborder ressentaient elles ce sentiment de danger qui l'envahissait avec une suée froide aux aisselles de chaque côté mouillant ses poils, qu'avait il fait, il était monté avec un inconnu, son corps de dix sept n'avait pas encore été touché, à part les fessées paternelles et les nettoyages autoritaires de prépuce.
Ses copines de lycée l'aimaient bien et étaient caressantes, mais les corps restaient bien enfermés dans les carapaces de tissus satisfaisant le regard ordinaire, et il n'osait faire de propositions libidineuses, cela pourrait gâcher ces petits moments, le conducteur lui posa la main sur le haut de sa cuisse, Arthur devenait rouge pivoine, le conducteur s'en amusa.
— Envie de baiser ? Quel âge as-tu ?
— J'ai dix sept ans Monsieur, eueuh pourquoi pas.
— Je te sens trembler, tu as peur ? C'est la première fois ?
— Oui Monsieur.
— Tu verras, je fais cela bien, tu n'auras pas mal, ça va glisser, tout va bien se passer.
— Oui Monsieur !
— T'as déjà essayé avec une femme ?
— Non Monsieur !
La voiture semblait glisser dans le gris du jour se levant, comment se souviendrait-il de ce moment, le raconterait il ? Était-ce important de se souvenir ? Un dépucelage par un inconnu en fin d'une maraude à la recherche de quoi? Chaparov connaissait elle, avait elle déjà connu ce vertige où le désir hésite à concurrencer la crainte et tout se trouble ?
— C'est différent, mais tu connaitras cela plus tard, à ton âge il faut tout essayer, je suis marié, mais je n'ai pas dit que j'aimais le cul des hommes, surtout quand ils sont jeunes comme toi, je connais un parking pas loin.
— Oui Monsieur, de toutes façons je vous suis.
— Tu bandes ?
— Pas encore vraiment Monsieur !
Les tremblements s'estompaient, Arthur respirait la gorge nouée et la bouche sèche, c'était la rencontre attendue, il allait se faire dépuceler par un joyeux noctambule inconnu alors qu'il avait toujours aimé le corps des femmes et ignoré le corps des hommes, mais les copines étaient prudes. La voiture descendit au parking et s'arrêta. Arthur se disait qu'il était fou.
Bien plus tard, un détail ferait tout revenir, jamais dans le bon ordre, une voiture ralentissant trop près du trottoir, la familiarité d'une voix masculine, une résonnance de voix dans une cage d’escalier, alors une mémoire ou une construction, ce serait confus, referait vivre les sensations, à fleur de peau et d'âme, serait-ce cela pour Chaparov, aimerait elle ?
— Il y a un escalier où nous serons tranquilles, nous entendrons les gens arriver de loin. il lui mit la main sur les fesses et palpa
— T'as un joli petit cul, t'es un beau mec, des copines ?
— Oui, plusieurs mais c'est très chaste, c'est affectueux.
— Ça arrivera un jour, on est impatient à ton âge.
— Est-ce que vous pouvez me mettre une fessée Monsieur avant euuh deuuh.
— Je le ferais bien mais cela fait trop de bruit, désolé, mais tu as raison de bonnes claques cela détend bien les fesses, cela prépare ton cul à se faire enculer, c'est là entre, passe devant.
L'escalier sentait l'urine.
Serait-ce aussi cru pour Chaparov ? Était-ce toujours aussi cru ? La première fois où Arthur avait avoué son goût pour la fessée, c'était à un inconnu, il s'en était trouvé humilié, mais l'autre dont il ne connaitrait jamais le prénom ne pensait vraiment qu'à son fondement encore adolescent. Chaparov avait elle de ces aveux, goûts et dégoûts, ou bien juste l'argent ?
— Retire tes vêtements, non pas tout viens là. il lui fourra la langue dans la bouche sa moustache râpant les lèvres, Arthur fut tellement surpris qu'il ne se rebiffa pas, mais il n'aimait pas du tout, il avait à nouveau les joues en feu, et le ventre en spasmes, le froid le fit trembloter.
— Retourne toi. et il accompagna son injonction d'une prise ferme par le cou.
Arthur était acculé, il ne pouvait pas fuir, c'était l'expérience qu'il attendait, même s'il n'avait jamais envisagé que cela se passe comme cela. Arthur faisait maintenant face à la montée de l'escalier, faiblement éclairé par le haut par un réverbère public, on entendait des passants marcher, des noctambules rentraient chez eux.
— Baisse ton pantalon, je veux voir ton cul, tes fesses toutes mignonnes.
Arthur s'exécutait, il n'en menait pas large, ne savait comment réagir, tout son corps fourmillait et son cerveau était comme ivre, le moustachu lui baissa le slip d'un coup sec et lui mis une claque sur la peau nue, cela résonna dans l'escalier. Le sexe de Arthur grossissait et devint vite douloureux.
— Tu vois ? Cela s'entend trop. Et on ne peut pas aller chez moi, ma femme dort.
— Et moi j'habite chez mes parents et on entend tout ce qui se passe dans l'immeuble.
— Mets de la salive sur tes doigts, beaucoup de salive et mouille ton anus avec, tu peux le caresser, pour le rassurer, tu vois ce que je veux dire.
Arthur était aux ordres, subjugué et attentionné, il l'avait cherché, à circuler toute la nuit en espérant une rencontre, féminine de préférence, au bout c'était bien cela qu'il cherchait. Enfin plus tard il l'analyserait de la sorte, il ne faudrait pas se souvenir de tout sinon. Son anus devenait gluant sous ses doigts, allait-il supporter la pénétration, sa première, cet envahissement ?
— Baisse toi, plus bas, accroupis toi et tiens toi à la marche du dessus. Arthur entendit le type ouvrir sa braguette et quelques instant plus tard il senti contre la peau de son anus la peau gonflée et chaude de son gland, le type bandait fort, il en avait envie, le gland se posa un instant écartant la chair de sa fente, juste posé et prêt à poursuivre son incursion. Arthur enregistrait toutes ses sensations, sa tête en feu.
Si Chaparov avait été là ? Si elle avait su par un moyen ou un autre ? Sylvie racontait à Arthur ses aventures et ses envies intimes :
— J'aimerais un jour voir deux mecs le faire devant moi. Après lui avoir raconté ses parties de strip poker où les garçons trichaient et elle se retrouvait nue. Elle avait adoré je t'aime moi non plus précisément pour la scène où Jane Birkin se fait prendre comme un mec, Chaparov, Chaparov ?
— Je vais pousser tout doucement, tu fais comme aux toilettes pour détendre le sphincter et me permettre le passage, respire, t'es prêt ?
— Oui Monsieur. Arthur inspira un grand coup, le matin était frisquet il frissonna avec ses fesses et son sexe à l'air et il ressentit la lente poussée du sexe de l'homme à l'intérieur de son corps, il n'eut pas mal, ainsi c'était cela que l'on faisait subir aux femmes, c'était cela une pénétration, le type agrippait ses hanches et forçait plus loin.
— Baisse toi encore, plus bas, cela facilite le passage, surtout la première fois, c'est super, t'es bien serré, je vais au plus loin jusqu'à ce que tes petites fesses me touchent.
Arthur se senti rempli, forcé, humilié en quelque sorte, le type se servait de son corps comme d'une chair, c'était cela être une femme ? Puis il commença ses allées et venues, tout doucement, puis fermement, agrippé à son bassin de part et d'autre, maintenu et contraint, puis plus rapidement, puis frénétiquement, Arthur était secoué comme jamais cela lui était arrivé.
Il reprenait son équilibre comme il le pouvait tendant les bras afin de ne pas être projeté sur les marches et il sentit une vibration et des spasmes. Le type jouissait, en se retirant il lui laissa son sperme éjaculé dans la fente et dans le rond de l'anus, c'était tiède, surprenant et gluant, Arthur n'y prit pas de goût, il venait de se faire prendre comme une femme.
Il se sentit humilié, il n'avait été qu'un objet, les femmes subissaient cela ? Il se sentait solidaire, jamais il ne leur ferait subir, il serait au service de leur plaisir, un jour.
— Ne te relève pas, je reviens, je préfère la deuxième fois. Le type avait sortit de sa poche un rouleau de papier toilette et il s'essuyait la queue.
— Allez, tu connais la procédure maintenant, respire, j'arrive.
Arthur se remit en position et le type recommença à s'agiter en lui de manière de plus en plus forte. Arthur était surpris par cette brutalité, le sexe c'est brutal ? Il ne l'imaginait pas. Le type ayant joui deux fois en peu de temps se réajustait, et Arthur fit de même. Arthur était gêné dans sa démarche, il devait écarter ses cuisses, il se sentait sale, souillé.
Ce n'est que dans la cour de son immeuble qu'il fit le point, il n'avait eu aucune jouissance même si son sexe était resté tendu tout le temps, il avait toujours préféré les femmes de toute manière, maintenant il pouvait partager ce qu'on pouvait leur faire subir, il savait. Quel dommage que le type eut peur du bruit d'une fessée, ça l'aurait peut-être déclenché mieux.
Il coupa au passage une badine de troène et remonta chez lui. L'émotion bizarre qui lui avait un peu plu fut l'humiliation, l'époque était encore anti-homosexuelle, les noceurs se faisaient embarquer, verbalisés, parfois condamnés, Libé en parlait, dénonçait, il fallait encore attendre pour que les lois changent. Arthur décida de surfer sur ce sentiment trouble d'humiliation.
Il se mit nu, retira complètement ses vêtements, juste écartés pour ce que le type voulait de son corps, gardant en lui ce sperme gluant, jusqu'à ce qu'il sèche, il ne prendrait sa douche qu'ensuite, ses parents ne rentraient que dans l'après midi, il alluma la lumière de sa chambre d'où l'on voyait les fenêtres du bâtiment de logement d'en face le boulevard, c'était assez loin.
À l'œil nu on ne pouvait rien voir des intérieurs parfois éclairés, dans l'autre sens donc personne ne pouvait voir ce qui se passait chez lui, il ouvrit sa fenêtre donnant au dessus du square, lui tourna le dos, et s'agenouilla dans une position lui rappelant ses exercices de la nuit, les fesses bien hautes, les cuisses bien écartées, et le sperme du type qui coulait.
La position était bien pour recevoir la fessée, il se frappa fort, les images de son dépucelage dans la tête, lorsque ses fesses furent meurtries il éjacula sans se toucher, la giclée salissant le sol, il s'obligea à lécher et aspirer chaque goutte, à quatre pattes et ses fesses cuisantes, le léger vent commençant à sécher le sperme de l'autre, dans cette position, il s'endormit.
Il fit un nouvel effort pour passer au-dessus de têtes inconnues, il tenta de lever ses jambes pour prendre un peu de hauteur, mais elles étaient lourdes ; il n'arrivait pas à les bouger, puis d'un seul coup il sentit qu'il passait au dessus de gens affairés, ils ne l'avaient pas vu. Il se sentit heureux, dégagé de tout souci, c'était donc vrai que l'on pouvait voler, il était content.
Je vole ! Je vole ! Il entendit des pépiements d'oiseaux, mais où se cachaient-ils, il était seul, il n'y avait pas d'arbres autour de lui, juste des maisons, une rue, des voitures en bas, il ressentit une étrange sensation d'accélération puis tout se brouilla. Il était toujours dans sa position, les oiseaux chantaient dans les arbres du square juste en face de sa fenêtre.
Lorsqu'il se réveilla un rayon de soleil lui chauffait les fesses, il repensait à cette nuit, n'avait pas envie de recommencer, il faudrait qu'il trouve autre chose. Mais il avait envie de tout raconter à Sylvie, comprendrait-elle ? Serait il humilié à nouveau. La peau de son intimité était tendue par la matière séchée, il prit sa douche et se rhabilla en mode lycéen studieux.
Il avait tout raconté à Sylvie, elle lui avait bien raconté sa vie sexuelle depuis ses quatorze ans disait-elle, ses séances de strip-poker avec des amis plus âgés où elle finissait nue à chaque fois, ils fumaient des pétards souvent, elle avait adoré Je t'aime moi non plus, il lui raconta sa nuit au parking, elle eut un sourire compatissant et de regret et partit avec le motard.
Demain serait pareil à aujourd'hui et à hier, inexorablement les jours se succéderaient. Il fignola alors le mot qu'il laissait pour ses parents, prit son petit déjeuner, une douche, la dernière avant longtemps. Il n'arrivait pas à se décider. L'imagination se replie sur elle-même dans les cloaques de l'indiscernable, sans combiner de rien, l'univers se dérobe aux sens.
Chaparov avait l'âge qu'il avait à cette période troublée de sa vie, sept ans plus tôt, avait-elle connu de ces vertiges, de ces ivresses, n'était-elle qu'une passante sans souci, aurait-elle réagi comme Sylvie lorsqu'il lui avait raconté sa première fois, dans la semaine elle était montée à l'arrière de la moto et serrait fort son jeune amant, coupant leurs échanges sans regrets.
Pourquoi faire des confidences dans cette période d'hypocrisie sexuelle et sociale aberrante où sont célébrées les mythomanies et fanfaronnades et où les véritables aveux ne servent qu'à humilier et compromettre les réputations. Sylvie avait elle trahi ses confidences ? Chaparov se confierait-elle en confiance ? De quel droit Arthur pourrait-il s'en enquérir ?
Il fallait en faire des efforts et payer son malheur permanent par ses jeux pervers avec le désir des hommes. Chaparov savait tout cela. Présenter une cruauté différente, avoir la facilité du débat pour ignorer sa peur, avoir la maîtrise du jeu pour ne jamais se laisser voir à soi-même sa faiblesse intrinsèque, en représentation pour se mentir encore et toujours et faire.
Chaparov n'avait besoin de fouet pour martyriser un homme, une cruauté venue des âges cosmiques illuminait son sourire devant la souffrance du rejeté.

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