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Publié par Christian Hivert

Autonomie et Offensive

Paris et ses zones militantes accueillirent toutes sortes de rescapés des infamies mondiales, les cultures se métissèrent, les expériences s'échangèrent, ceux qui avaient réussi à fuir leurs régimes dictatoriaux et corrompus avaient eu les moyens intellectuels et financiers pour le faire, en racontaient beaucoup pour se faire pardonner ce privilège de survivre adroitement.

Toutes les luttes se suivirent et ne se ressemblèrent pas, beaucoup manquèrent leur cible et ne furent efficaces que pour aider une transformation locale sans toucher au monstre génocidaire industriel, car dès le départ de ces luttes les personnes instigatrices n'avaient pas le même objectif que tous : utiliser la masse révoltée pour se faire valoir leur suffisait.

Il y eut alors un marché du savoir faire militant encore présenté comme devant aboutir à la révolution contre les fascismes et le capitalisme qui les générait systématiquement. Les autonomes à chaque fois tentaient d'y voir plus clair, d'expliquer, d'aller plus loin que des défenses jugées corporatistes, écrivaient, publiaient, diffusaient : autonomie et offensive.

Arthur s'abreuvait, la nouvelle parution s'appelait courant alternatif : Contre le chômage et la vie chère, vol pillage et sabotage, action directe des travailleurs. Aucun groupe n'avait encore pensé à se labéliser sous cette appellation commune à toute la classe ouvrière mondiale, de nombreux groupes s'ingéniaient à gâcher les nuits des puissants sur tous les sujets.

Beaucoup de chantiers de construction de routes et d'autoroutes se firent dévaliser de leurs moyens explosifs qui se retrouvèrent associés aux symboles les plus spectaculaires de l'oppression industrielle capitaliste, les différents groupes autonomes sous des appellations explicites, farfelues et rigolotes, faisaient très attention à ne provoquer que des dégâts matériels.

Rien qu'en 1978 pas moins de huit cent explosions à but revendicatif eurent lieu, certains se firent une spécialité d'en coordonner plusieurs dans la même nuit sur tout le territoire pour illustrer leur force, nombre et détermination : les nuits bleues. Indépendantistes et révoltés de tout genre étaient frères et solidaires : Corses, Bretons, Basques, Antillais, antifascistes.

Arthur ne suivait plus rien, ni ses cours ni ses vaines aventures autonomes, les serruriers, les vitriers, les assureurs et les spécialistes en tout genre de la sécurité étaient fort aise de cet afflux de commandes généré par l'activité hirsute des petits individus et groupes autonomes, le capitalisme s'en trouvait renforcé, on commençait à parler de vandalisme de voyous.

Toutes les jeunesses n'appartenaient pas au même monde, la plupart désiraient de l'ordre et de l'organisation, n'étaient pas insoumises, pensaient que le système de gestion des affaires de l'État était sinon juste du moins améliorable, avaient confiance et ne voyaient pas les massacres : l'Afrique, le moyen Orient, les dictatures sud américaines, c'est si loin tout ça.

Il y avait eu un concert dans une des plus grandes salles du lycée et Arthur en popularité montante du fait de sa décontraction générale, autant vestimentaire que gestuelle, devait faire parti du conseil d'organisation :

— D'accord les gars, mais alors pas de service d'ordre et pas de tarif imposé, chacun est responsable et donne ce qu'il peut, pas de flicage entre nous !

Arthur s'était fait vidé par ses propres potes, il faisait trop de chahut dans la salle. Même lors de la coupe du monde l'année passée, la plupart avaient refusé de signer la pétition, l'Argentine tu comprends ne deviendra pas une démocratie parce qu'on lui aura interdit le football, le sport ne doit pas être politique, alors les matchs eurent lieu entre deux rangées de barbelés.

Lutter contre la destruction des entrepôts de Bercy ne fut pas plus une grande opération d'émancipation humaine. Certains avaient l’idée saugrenue de demander sa conservation pour en faire un musée de plus du vin, des petits métiers, de la tonnellerie, de la conserverie, préserver cet assemblage de maisonnettes, charmantes ou décrépies, et d’entrepôts désertés.

Beaux ou sordides, pêle-mêle rayé du souvenir parisien, lorsque ses rues pavées et ses rangées d'arbres auraient laissé la place à un immobilier et un mobilier sans vie, uniformisé, rentabilisé, il serait toujours temps de regretter un petit jardin avec mes fleurs, une fête du vin ou encore une cité d’artistes. Personne ne proposa d'en faire une commune occupée.

Un de ses camarades était né en Argentine et ses parents avaient fui la dictature, ils louaient en bail précaire une de ces maisonnettes, ils ne vinrent pas non plus à cette kermesse improvisée par les premiers mouvements d'écologie politique dont les militants cousinaient souvent avec les autonomes : une famille cultivée qui s'exprimait au travers de l'art.

— Tu comprends, on ne peut pas faire de politique, on est des réfugiés, on est partis pour ne pas être obligés de faire de la politique.

L'eau repart inlassablement à l'assaut des falaises les plus hautes. Arthur se rêvait un destin de valeureux combattant aux service des justices du monde, cela serait-il ? Les mois et les années passaient sans que l'utilité de leurs petits jeux de sabotage dans l'espace public ne semble remettre en cause le fonctionnement de plus en plus totalitaire de l'économie de marché.

Arthur dériva dans ses nuits, il était majeur, il ouvrait ses fenêtres. Il était censé préparer son baccalauréat et échappait ainsi à l'obligation du week-end familial à la campagne, il attendait le coup de téléphone de surveillance du soir, le vendredi et le samedi, puis il était à nouveau libre, comme à Chablis, il descendait dans la rue, explorait toutes les rues parisiennes.

— Tout à coup, on s'y est tous mis, au karaté, à la savate, y avait des mecs avec des bâtons, des chaînes de vélo, des barres de fer, des boulons. On frappait avec tout ce qu'on trouvait, des fois à plusieurs sur une malheureuse caillasse qui ne demandait qu'à voler. Des potes avaient amené des cocktails, je te dis pas, bonjour l'apéro : on les a fait reculer d'au moins 200 mètres.

Le gars faisait cercle autour de lui, mimait ses vantardises devant des noctambules dubitatifs et narquois.

— On a libéré les copains, foutu le feu au car et tenu la rue jusqu'à dix heures du soir.

Les foyers immigrés de la Sonacotra étaient en grève de loyer depuis plusieurs années et la direction, refusant d'accéder aux revendications, avait fait expulser de leur taudis de marchands de sommeil trois mille résidents et, de juin à octobre 79, deux cents résidents du foyer de Garges-lès-Gonesse campaient devant leur foyer, régulièrement chargés par la police.

Arthur aimait bien Paris la nuit. Les gens étaient détendus, flânaient. Il se sentait bien. La marche lui permettait de mettre ses idées à leur place. Il y avait aussi des rencontres jolies, des rencontres curieuses, des rencontres troublantes, qu'on ne faisait pas dans la journée. Les propos étaient plus libres, les contacts plus faciles, les verrous sautaient.

Ce type là, l'anar, lui avait soûlé la tête et l'avait amusé, il ne le reverrait sans doute jamais, mais emportait de lui une infime partie de sa réalité. Et ainsi de rencontres en rencontres, construisant son être, modelant sa conscience. Au bout de l'avenue d'Italie, il attaquait les Gobelins, remontait la Mouffe aux mains des noctambules avides du jazz émanant des caves voutées.

Sur la place de la contrescarpe, trois ou quatre cafés, offraient largement leur terrasse aux touristes qui désiraient se rafraîchir. Des badauds passaient tranquillement, quelques joueurs de boule au milieu de la place profitaient de la lumière dispendieuse des cafés et du réverbère, disputant le terrain aux clochards qui semblaient faire de la figuration pour un film de Gabin.

Il traversait la place, les gens commençaient à sortir des théâtres de quartier avoisinant et du cinéma installé rue Thouin. Il se retourna et jeta un dernier regard. L'aspect de la place le ravissait. Poursuivant son chemin il passa devant l'ancienne maison pour tous, désormais fermée, se trouva bientôt caressant la butte Sainte-Geneviève en direction de Maubert.

Il y avait là le petit épicier qui laissait dehors ses bouteilles de soda qu'Arthur avait dérobées des années plus tôt. Puis bientôt la boutique de farces et attrapes rue des Carmes où ils s'approvisionnaient en gros pétards à faire exploser dans les caves du lycée. Enfin la place Maubert qui était déserte, on approchait de minuit, quelques rares voitures passaient encore.

Tout était calme, reposant, il se dirigeait vers les quais pour rejoindre Beaubourg où il savait qu'il y aurait encore du monde. Il arrivait rue du Petit Pont, à l'entrée d'un des quartiers piétonniers de Paris. Enfin un endroit où l'on pouvait échapper au bruit de la circulation. Il passa devant le petit théâtre de la Huchette qui produisait inlassablement Ionesco.

 Il se rappela ses essais infructueux d'apprenti-saltimbanque. Il y avait à peine quelques mois, un de ses amis Nicolas lui avait proposé de s'intégrer à un petit groupe de musiciens qui voulaient révolutionner le théâtre. Il avait dit oui, pensant que cela le sortirait de son ennui, que cela lui permettrait d'extérioriser tout un tas de choses qu'il sentait confusément en lui.

Il avait donc accompagné Nicolas un soir après le lycée. Le rendez-vous était dans un vieux château frigorifique abandonné par la SNCF au quai de la Gare. Plusieurs associations d'animation de quartier y avaient déjà trouvé refuge. Ils y avaient trouvé Michel, le frère de Nicolas, et Michel le gros qui monologuait à perdre haleine, mais il ne perdrait jamais haleine.

Il y avait également Philippe qui s'était fait réformer de l'armée en se faisant passer pour fou et qui rusait de nouvelles excentricités pour montrer qu'il s'était affranchi des servitudes de la dure condition humaine, qu'il était bad boy. Ils jouaient tous d'un instrument, mais insuffisamment pour prétendre se produire en public. Ils parlaient de jazz, de free, de jams.

Arthur avait appelé Élté, se souvenant de ses prestations impromptues d'adolescent dans la cour du petit lycée Henri IV. Élté était venu, ils s'étaient revus, ils pouvaient se revoir sans crainte désormais, ils étaient majeurs et à l'abri des outils judiciaires utilisés par des pères pris en défaut de leur autoritarisme. Mais Élté devait jouer dans la Cantatrice Chauve.

Chaque fois que l'un d'eux improvisait quelque chose, le gros Michel, dégoulinant de sueur, se lançait dans une interminable tirade sur le mode :

— Oui ! C'est très bien ce que tu fais là, mais je crois que par rapport à ce que l'on va faire plus tard et en replaçant ce que tu fais maintenant dans la vision de ce que l'on fait nous et de ce que l'on fera... et l'on ne faisait finalement jamais rien.

Il s'était pourtant investi dans ce projet. Il ne connaissait rien à la musique, mais sa tête fourmillait d'idées de mises en scène, de sketchs, d'improvisations. Il voyait bien le jazz rythmer les différentes expressions dont ils se serviraient. Mais toute volonté d'avancer était immédiatement anéantie par le flot lamineur du moulin à paroles qu'était Michel.

Michel et Nicolas avaient monté un groupe, exclusivement de musique, ils progressaient. Philippe était partit en Angleterre à l'invitation d'un millionnaire excentrique rencontré dans une fête de bourges. Il l'avait payé cinq mille francs pour descendre à ski l'escalier principal d'un grand hôtel international londonien en jetant des vessies emplies de pisse.

Le millionnaire avait des relations, il s'occuperait de lui si les choses tournaient mal. Les choses avaient mal tourné et il était resté à l'ombre un peu plus longtemps que prévu avant de se faire expulser. Seul Michel était demeuré dans le château frigorifique à monologuer dans les anciennes chambres froides qui lui renvoyaient son écho devant un public fantôme.

Il se débarrassait de la cohue gluante s'étant approprié le quartier St Michel et approchait du deuxième quartier piétonnier s'étendant de l'autre côté des quais, derrière la rue de Rivoli, à l'orée de la plate-forme Beaubourg. De tous les chemins menant au parvis il préférait la rue Quincampoix, c'était comme un frisson, de longs fouets dépassaient des dentelles.

Chaparov aurait-elle des frissons, avait-elle des frissons, ne s'intéressait-elle qu'à l'argent, avait-elle envie de porno comme un feu érotique, un fantasme, elle qui vampirisait le cœur des garçons et les laissaient sur leur faim ? N'était-elle que vénale, une vénale non jouissive, comme ces femmes dans les encoignures de la rue, qui proposaient de fouetter les hommes contre argent ?

Serait ce son scénario de cinéma porno, une maitresse ?

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