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Publié par Christian Hivert

Mort de Pierre Goldman

 

 

 

 

 

Un matin la sono de la rituelle camionnette bleue de la fédération anarchiste passait du Ferré, elle avait pris position face à la brasserie de la porte d'Italie Le Massena. De sa fenêtre, de l'autre côté du square Hélène Boucher, Arthur pouvait voir le rassemblement se constituer en cortège, des cars venus de Lorraine déversaient leurs manifestants et partaient se garer.

 Cinq cortèges devaient s'unir place de la République, et la manifestation devait se disperser place de l'Opéra, il y avait tellement de monde que le défilé avança lentement. Les autonomes qui se réunissaient devant la librairie proche du lycée se vantaient d'y foutre le boxon, histoire de se souvenir de mai 68 et du mouvement du 22 mars : une commémoration.

Arthur eut le temps de sympathiser avec les rebelles lorrains, qui n'aimaient plus leur directions syndicales jugées molles et collaboratrices du patronat, ils lui expliquèrent leur colère, leur radio libre, leurs luttes. Ils ne savaient pas encore qu'ils étaient vaincus. Il y eut des dizaines de milliers de licenciements. Le chômage devint massif, les régions sinistrées.

À un moment les yeux se mirent à piquer, des mouvements de foule eurent lieu, ce n'était pas encore la panique, des bruits sourds d'explosion retentissaient, des halos orangés semblaient indiquer des feux, ordres et contrordres fusaient, on leur conseillait de se mettre à l'abri, de se disperser : les casseurs foutent le bordel et attaquent les flics et les services d'ordre.

Dans la nouvelle classe de Arthur était une jeune fille aux cheveux blonds si longs qu'ils lui caressaient les fesses à chaque pas, il s'approcha, lui mit la main sur l'épaule. Pendant des mois ils furent souvent ensemble, elle sortait avec un garçon plus âgé qui fournissait un bon cannabis venu d'une contrée lointaine, leurs attentions caressantes restaient très habillées.

Mais Odile, Dominique et maintenant Sylvie : Arthur se préparait-il à demeurer puceau à vie, il ne savait plus, était souvent triste, s'était mis à fumer, se dégoûtait des études, recommençait à buissonner, mêmes les autonomes ne parvenaient à le motiver : il y avait dans la rue du lycée cette librairie devant laquelle à toute heure se pressaient des jeunes en blouson de cuir.

Le libraire fournissait aux élèves du lycée les auteurs demandés par les professeurs, et il fallait toujours franchir en forçant un rideau de jeunes adultes en pleine vantardise, racontant les exploits des manifs passées et futures, le meilleur point d'information sur les luttes en cours : des affichettes prévenaient d'une réunion, d'une assemblée générale, d'une occupation.

C'était confus et brouillon. Des assemblées avaient lieu à la Fac Tolbiac toute proche, mais les appariteurs en interdisaient l'accès à tout ceux n'étant pas porteur d'une carte d'étudiant. Arthur suivit de plus ou moins près certaines actions, mais du fait de la surveillance paternelle accrue, il ne pouvait pas tout suivre, son père aimait bien trop recourir aux services policiers.

Sylvie sautait au cou d'un jeune motard de leur classe, il était clair que leurs transports corporels ne restaient pas habillés partout. Le motard était un type chouette mais Arthur ne parvint pas à apprécier la désinvolture de la jeune schtroumphette pour qui il ne comptait plus, après toutes leurs connivences et confidences mutuelles, il n'était qu'un niais.

Sylvie préférait les trépidations d'une machine pétaradante aux préliminaires d'un amour courtois, la palpation gourmande d'un torse viril sous un blouson de cuir plutôt que le récit d'un dépucelage anal, l'amour courtois c'était bien pour en parler et paraître à la page, mais pour les frissons extatiques des corps elle préférait le kamasoutra et les exercices physiques.

Tout l'été il crut périr chaque jour noyé de souffrance. Son père l'agressait régulièrement sans raisons précises. Sa mère lassée de ce patriarcat débridé demandait le divorce. Arthur savait qu'il ne passerait pas le baccalauréat, son niveau avait trop chuté depuis de nombreux mois, tandis que Dominique Premier rentrait en faculté et démarrait ses hautes études.

À la rentrée Arthur était perdu, il savait qu'il allait craquer, il ne savait ni quand ni comment. Pierre Goldman fut assassiné à ce moment là, devant le dispensaire mutuel où Arthur se faisait soigner les dents : était-ce cela qui éveilla son attention, ou le parcours aventureux du militant baroudeur qui avait été acquitté de deux meurtres. Il se rendit à la manifestation.

— Ils ont tué Curiel, assassiné Goldman, front uni antifasciste !

— Goldman assassiné, résistons au fascisme !

— Halte au racisme et à l'antisémitisme ! l'internationale tentait en sourdine et par intermittence de faire valoir le rôle d'encadrement des foules que s'assignaient les infiltrés des orgas d'extrême gauche.

Derrière deux premières rangées de drapeaux rouges et des photographies de Pierre Goldman, encollées sur des panneaux de bois, de nombreux gauchistes des années 60 — devenus avocats, intellectuels travaillant dans l'édition, la publicité, la presse ou enseignants —tentaient de prendre la direction des manifestants plus jeunes dont de petits groupes d'autonomes.

Peu avant vingt heures, arrivés place Denfert-Rochereau, ces manifestants, dont Krivine de la ligue contre révolutionnaire, se dispersèrent rapidement. Des petits groupes commencèrent à jouer avec les forces de l'ordre selon l'habitude, projectiles divers contre jets de grenades lacrymogènes. Crânes ouverts contre trois crs blessés, plus un officier et deux gardiens.

Arthur était arrivé devant une voiture de police abandonnée portes ouvertes et bouchant l'accès au boulevard, des manifestants criaient gare :

— N'approche pas, c'est un piège, c'est pour les journalistes, qu'ils puissent dire n'importe quoi sur la manif et ne plus parler de l'assassinat facho, ils font souvent ça, des fois ils y mettent même le feu ! le gars semblait sérieusement molesté, du sang commençait à sécher sous ses cheveux :

— Ils m'ont visé exprès, j'ai vu un flic en civil aller parler à une escouade de crs, en me montrant du doigt, ils ont chargé tout de suite, heureusement les autres autour ont réagi, ils m'ont donné juste trois quatre coups, j'ai cru qu'ils voulaient me tuer, je suis du mouvement algérien pour la paix et les libertés, le mapli, nous aussi on a des fachos au pouvoir, on est solidaire des antifascistes quels qu'ils soient, et toi ?

— oh, beh je suis lycéen.

— ok, bon je rentre me faire soigner par ma copine, salut on se reverra… les rencontres au cours de manifs généraient des contacts réguliers, on s'y reconnaissait au bout de deux-trois fois, parfois des groupes se constituaient.

Arthur contourna précautionneusement la voiture et se rendit au café du rendez vous de l'autre côté de la placette vers l'avenue du général Leclerc où toute la troupe des journalistes et de quelques gauchistes désirant se mettre en vue s'étaient réfugiés quelque peu à l'abri des lacrymogènes : boire une bière, s'informer des mœurs, écouter les exploits.

Une dizaine de personnes s'agglutinaient autour de deux téléphones dans un escalier tournant descendant aux toilettes :

— La manifestation a été attaquée sans raison non ? Les flics ont chargé sans raison ?

Un type pas très grand et carré d'épaule s'esclaffa du haut du petit escalier, jouant des coudes pour avancer :

— Tu rigoles, t'as pas tout vu, devant il y avait les trotskos qui faisaient semblant et qui bloquaient tout, mais sur les côtés on leur en a mis plein la tronche, caillasses, pavés, molotovs et compagnie, tenez voyez ! et il montra ses grosses paluches toutes salies des objets qu'il avait propulsé contre les forces du désordre.

— Ouais mais on peut pas dire ça, cela voudrait dire qu'ils ont eu raison d'attaquer le cortège, il faut qu'on présente ça différemment !

— Ah mais vous les journaleux vous racontez ce que vous voulez, c'est votre boulot, moi Charly Baston, katangais depuis la Sorbonne, je sais ce que j'ai fait et j'étais pas tout seul !

— C'était qui Pierre Goldman pour toi ?

— C'était un katangais dans l'occupation de la Sorbonne, c'est un frère qu'on a tué, c'est les fachos du pouvoir, je suis katangais, je laisserai pas faire, nous les katangais t'en touches un tu nous touches tous, on se vengera, pagheranno caro, pagheranno tutto, aujourd'hui c'est les cokes, demain on verra, bon j'vais m'laver les mains, qu'on ne me prenne pas comme cela.

Il y avait toujours plusieurs lectures d'une manifestation, selon que l'on se trouvât sur un côté ou un autre, devant ou derrière, désireux de quelque chose ou seulement convaincu, face aux crs ou en observateur dans un bistrot latéral. Arthur aimait compléter l'après manifestation par des témoignages sur le vif, ne pas rentrer tout de suite : et puis rentrer où ?

Il séchait massivement, au début avec du remord et de l'espoir, persuadé que cela ne durerait qu'un temps, qu'il allait se reprendre, rattraper son retard et passer son examen, mais il avait désappris à apprendre, il faisait semblant, trimballant son stress de cours en cours, tentant de vivre ses derniers mois de lycée de la manière la plus riche possible : il fumait du cannabis.

Ses copains devenaient sérieux, apeurés par l'approche du fatidique examen, motivés par une vie future dégagée des ennuis matériels propres aux catégories sociales les moins instruites, il n'y aurait pas de révolution avec eux, la fête était finie :

— T'as vu les chiffres du chômage, on commence à dire que même avec le bac beaucoup s'y retrouvent, ne trouvent pas d'emploi ?

— T'inquiètes, cela ne nous concerne pas, nous avons nos parents derrière nous, leurs carnets d'adresse et leur compte en banque, on pourra faire des études aussi longues qu'il nous sera nécessaire, recourir à des cours privés et payants, obtenir de très bons métiers très correctement rémunérés… ils ne se sentaient pas visés, pas encore.

Le chômage avait largement dépassé le million et dépasserait les deux millions deux ans plus tard, ne redescendrait plus jamais :

— Pour bac + 5 maintenant t'as plus rien…

— Pour cent briques non plus ! Arthur fuyait dans des volutes vaporeuses de brumes dérivant sur des angoisses sirupeuses.

De groupe à groupe, régulièrement des mots d'ordres et des idées simples se diffusaient, en dehors de toute centrale ou hiérarchie, mises bout à bout toutes ces idées et ces impertinences agissantes finiraient par gripper tellement le système qu'il ne pourrait que s'effondrer devant la société nouvelle, toutes les insoumissions étaient mises à l'honneur.

Chacun devait s'activer dans son secteur, la somme de toutes ces vitalités s'effectuerait automatiquement plus efficacement qu'avec une caisse enregistreuse, le vieux monde était foutu, il n'était plus question de participer en aucune façon à son organisation, les marges encercleraient les citées bétonnées des gestionnaires de l'ignoble : pourfendraient leurs certitudes.

Les groupes naissaient, se dissolvaient, pour se former à nouveau en fonction des désirs et objectifs spécifiques basés sur la fédération entre groupes autonomes ayant les mêmes affinités, refusant tout leader, donc tout conflit de nature autoritaire : telle était la FLAM, fédération des luttes et actions marginales. Arthur y avait pris sa part, il s'était bien amusé.

— Les chefs se sont engueulés, c'est foutu la Flam, mais on s'en fout, pas besoin de nom, on continue, nous on est les jeunes autonomes du lycée Claude Monet, on pourrait s'appeler collectif truc-bidule, faire des réunions, avoir un programme, mais on s'en fout, c'est pas ça le truc, on agit, c'est tout, on se croise dans les couloirs, j'ai une idée, je te la file, tu rencontres un autre, tu lui files, on a besoin d'être cinq, six, on se branche, et voilà on agit.

Jean-François ne se faisait pas encore appeler Chooz, il prendrait ce surnom quelques années plus tard suite aux manifestations émeutières de Chooz auxquelles il participerait après l'arrivée de la gauche au pouvoir. Il était le lien entre l'extérieur politisé du lycée et ses petits et fluctuants comités actifs. Par lui passaient les mots d'ordres inventifs de lutte.

Ils volaient de la super glue au BHV, en garnissaient les serrures des agences toxiques, banques, intérim, crédit étaient bloquées jusqu'à l'arrivée d'un serrurier qui racontait aux clients forcés d'attendre sur le trottoir la recrudescence de ce mode de sabotage local. Plus simplement ils dégonflaient à plat les roues des voitures de luxe des patrons repérés.

Il y eut la campagne de sabotage des parcmètres — qui se généralisaient dans tout les quartiers — aux résines extra fortes du moment, les portillons de la RATP furent régulièrement forcés, une pastille verte indiquant la possibilité d'un passage discrètement gratuit, beaucoup sautaient lestement par dessus, un candidat de droite à la présidence fut même photographié.

Tout le monde vivait encore du souvenir de quelque fait historique. Les plus jeunes tentaient de s'emparer de la geste révolutionnaire récente, un mot devint massivement utilisé : soixante-huitard. Les plus anciens tentaient de se trouver des histoires honorables découlant de leurs années de guerre mondiale : la résistance. Les plus radicaux mêlèrent les deux.

Nous sommes les nouveaux résistants, francs-tireurs de la guerre de classe, le camp de peuple est notre camp, nous sommes les nouveaux partisans, le refrain de Dominique Grange devint le nouvel hymne de toute une jeunesse refusant toute forme d'encadrement. Eurent-ils tord, eurent-ils raison : ils furent vaincus de toute part. Mais ils y prirent beaucoup de plaisir.

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