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Publié par Christian Hivert

Les tapins du Parti Socialiste

Arthur fut rapidement déconnecté de la première partie de sa vie, le 13e n'avait rien à voir avec la Mouffe et ses alentours : la rénovation-embourgeoisement achevée, de nouveaux habitants au portefeuille correctement rempli s'installaient dans les tours ; tout l'ancien périssait graduellement au profit d'un moderne dispendieusement éclairé : les magasins de robes mauves.

Tout un marché de consommation à destination des plus jeunes — depuis l'enfance avec son Salon jusqu'aux adolescents les mieux formés — fut mis en place : Claude François faisait pleurer son téléphone tout les matins dans la salle de bain d’où s’échappait le son du petit transistor en plastique. Il y en eut pour tous les goûts et dans toutes les langues.

Cette année 1974 aurait pu se résumer en trois petits mots et puis s’en aller :

— À chacun ses ennuis, Nixon a l’affaire du Watergate et moi je vais mourir ! de Georges Pompidou peu avant sa mort en avril.

— Vous n’avez pas le monopole du cœur ! de Valery Giscard d’Estaing au cours du débat télévisé pendant la campagne présidentielle de mai.

— Je suis venu en tenant à la fois une branche d’olivier et l’arme du combattant de la liberté, ne laissez pas la branche d’olivier tomber de ma main ! de Yasser Arafat à l'ONU en novembre.

Trois petits mots et une avancée considérable en ce qui concerne le droit des femmes à disposer de leur corps, un progrès de santé publique, en permettant aux femmes d'accéder à l'interruption volontaire de grossesse dans des conditions sécurisées et encadrées, sans risque de sanctions pénales, de décès ou d'infections handicapantes : Simone Veil congédia les faiseuses d'ange.

Au lycée il y eut une lutte des classes, les classes écoutant majoritairement les Beatles étaient réputées sages et studieuses, celles où les Rolling Stones agitaient les dermes duveteux étaient brouillonnes et indisciplinées : on y consommait plus volontiers des produits nouveaux dont la distribution était garantie avec le kit de la beat génération américaine fraichement débarquée.

Trois ans plus tard, Odile passa devant Arthur, tenant la main de l'organisateur de boums, et devant son nez, là dans le couloir, avant l'entrée au cours, ils s'embrassèrent sur la bouche, Arthur cru défaillir et se précipita dans la salle pour masquer son émotion extrême, reprenant son souffle : il n'avait rien dit, n'avait pas pu parler depuis des mois, il n'avait plus rien à dire.

Ses notes descendirent au dessous de la moyenne et il redoubla. Sa belle Odile l'avait trahi avant même qu'il ne se dévoile, alors qu'il était manifeste pour tous qu'il n'avait d'yeux que pour elle. Ce garçon qui le charriait à chacune de ses interventions en classe — lorsque Arthur tentait, en prenant la parole, de se guérir de sa timidité —, avait finement joué ses cartes.

Laissant au loin le corps désiré de sa belle Odile finir la mue de son adolescence, Arthur ne pouvait s'empêcher de tourner son regard encore et encore vers le si beau visage qu'il eut aimé caresser joue contre joue, et la belle intriguée le regardait descendre lentement la file de la cantine dans l'escalier où chaque jour elle se tenait seule, Odile avait trahi : regrets.

Les filles se réunissaient entre elles pour parler de l'égalité homme-femme. Arthur écoutait aux portes se gardant bien d'intervenir. L'époque était propice pour acquérir de nouveaux droits. Il y avait eu une grève des femmes, trois ans plus tôt, Arthur s'en était amusé : tout était bon pour faire évoluer les mentalités masculines. Anne Zelenski était prof d'espagnol.

Discrètement elle faisait savoir aux élèves les plus réfléchies son nom de plume et de militante féministe : Anne Tristan. Elle côtoyait souvent Simone de Beauvoir, c'était comme si une histoire de France révolutionnaire entrait au lycée discrètement masquée dans son cartable, les filles en raffolaient, répandaient ses idées, parlaient du deuxième sexe, revendiquaient.

Comme Anne Sylvestre elles aimaient les gens qui doutent, peaufinaient une expression féminine sur les sujets du moment : échapper au patriarcat en tout lieu, toute circonstance. L'amour courtois était comme un graal, puisque la femme commandait et dirigeait la satisfaction de ses désirs, y compris sexuels, s'appropriant son corps : Arthur tentait d'apprendre.

Ayant redoublé Arthur — connaissant le programme — fut à nouveau parmi les meilleurs dans sa nouvelle classe et Dominique Premier apparut dans sa vie, à partir de ce moment il fit une faute d'orthographe au mot Premier qu'il écrivit toujours avec une majuscule. Elle n'était pas la plus belle, mais elle avait tellement l'art de se faire voir que brillait une étoile.

Arthur, depuis sa violente déception odilesque, avait adopté une attitude de décontraction extrême — même pas mal — et inventait sketch sur sketch — en apparence l'inverse d'un timide ancien bègue, mais la timidité jamais ne se retire, elle ne fait que s'aménager —, et au vue de ses excellentes notes ses professeurs étaient bienveillants face à ses outrances.

Il y avait donc deux étoiles dans la même classe. Un cercle se forma autour d'elles. Arthur aimait ses copines, ne savait si c'était du désir. Ils étaient plus frères et sœurs qu'amoureux vraiment.
Le souvenir de l'une se rajoutait au souvenir des autres.
Leurs adolescences tardaient à s'éveiller. Leurs désirs n'étaient dit.
Leurs caresses timides en demandaient plus ?

Ils désiraient des rapports nouveaux entre les hommes et les femmes. Ils n'avaient pas confiance en eux-mêmes et leurs rapports ne furent pas nouveaux. Ils se le reprochaient mutuellement : subsistait l'envie.
Ils s'étaient toujours désirés, eux et elles et le désir qu'ils avaient de tous.
Leurs émois dansaient et ils buvaient, puis parlaient, puis soupiraient en partant.


Dans tout le lycée il n'y avait plus aucune référence à la moindre organisation révolutionnaire au programme en isme. Quelqu'un avait vent d'une mobilisation, il rédigeait une affichette appelant à une assemblée générale dans le hall du Premier étage, tout se décidait en démocratie directe, parfois des professeurs se joignaient à eux si le sujet concernait l'éducation nationale.

Arthur se laissa bercer par des douceurs nouvelles, beaucoup moins politiques. Il était régulièrement invité aux anniversaires de ses copines toutes très proches et demandeuses de sa compagnie : il savoura l'absence de toute virilité. Dominique Premier bien souvent était centrale, jalousée par les autres. Leurs jeux devinrent tendrement câlins, Arthur ne voyait rien, il dégustait.

L'insouciance était son univers, il connaissait le programme scolaire par cœur, ne faisait malheureusement plus aucun effort, découvrait de nouvelles sensations, de nouvelles attentes, entre envie et frustration, sans rien comprendre aux mécanismes humains : benêt bienheureux. Dominique l'entreprit un jour sur ce thème :

— On vit dans un monde protégé bordé de ouate, à l'extérieur c'est pas cool pour tout le monde !

Dominique Premier avait toujours son petit côté moraliste de classe de seconde. Elle connaissait déjà tout de son avenir. Elle avait tout prévu, tout calculé, voulait être scientifique comme papa, avoir une carte de visite à rallonge avec plein de postes et distinctions honorifiques, avoir son nom dans les journaux, faire partie de sociétés savantes, être chercheuse.

Elle le serait et Arthur ne faisait pas partie de ce programme, il ne le savait pas encore, il ne connaissait pas son avenir. Ils se frôlèrent ainsi durant toute une année. Arthur avait été le seul garçon invité à l'anniversaire des quinze ans de la belle. Il s'était moqué de sa manière de manger le fromage : avec un couteau et une fourchette, en laissant la croute au bord.

Arthur n'avait pas compris qu'il s'agissait là des codes d'un monde dans lequel il ne pourrait jamais figurer, la belle apprenait. Mais Arthur était tombé amoureux, cela lui donnait des vertiges, c'était encore plus fort que lorsqu'il montait sur les toits de la Mouffe, plus fort que lorsqu'il volait contraint par son frère, ses jambes flageolaient et la belle l'ignorait, se jouait de lui.

Mais dans chaque phrase, le faisait elle exprès, elle soulignait leur incompatibilité :

— Je crois que deux personnes de milieux différents ne pourront jamais s'aimer, il y en aura toujours un qui sera malheureux ! ou bien encore :

— Un homme et une femme ne peuvent jamais être amis, il y aura toujours des sentiments troubles ! ou :

— Moi je veux un mari Italien, les voix italiennes me font fondre complètement, un vrai Italien !

Arthur n'osait plus la déranger, il perdait ses pas dans les grands couloirs déserts, ne rentrait plus dans les classes de cours, participait à chaque charivari, chaque activité venue de l'extérieur : il fallait lutter contre la tenue de pré-conseil dont les représentants des élèves et parents seraient exclus, derrière Harlem Désir ils firent tant de bruit que les profs ne purent s'entendre.

Ils ouvrirent un foyer autogéré par les élèves dans un fond de couloir désaffecté : Brice Lalonde vint y parler de consentement et de démocratie, auréolé de l'image de résistant écologiste vu à la télé ; il avait tenté de s'opposer aux essais nucléaires de Mururoa à bord d'un petit voilier, puis il était devenu spécialiste en réparties insolentes dans des émissions d'information.

Dans une autre salle un autre jour ce fut Guy Gilbert, le curé éducateur de rue qui vint leur expliquer le monde souterrain des exclus du système éducatif. Vêtu d'un blouson noir décoré de badges multicolores, le père vint les émoustiller par son langage cru, emprunté aux loubards parisiens des quartiers défavorisés. Ils culpabilisèrent un peu, puis ils oublièrent.

Puis il y eut la mise à l'arrêt totale du lycée durant trois jours. Il s'agissait de forcer les autorités à mettre en œuvre une nouvelle politique du temps scolaire : dix pour cent des activités devaient être consacrées à des apprentissages hors programme. Entre les odeurs de barbecue et les fracas des djembés improvisés, les lycéennes explorèrent un peu plus les lycéens.

Certains essayaient d'autres modes d'action : à Montparnasse, en mars 1976, en marge d'une manif lycéens-étudiants — on disait les inorganisés, un an après la presse trouva autonomes — les services d'ordre des racketteurs politiques avaient pourchassés les inorganisés rue de Rennes ; l'un de ceux-là fut photographié pillant un automate à billets au pied de biche.

Les assemblées générales sur les sujets du moment étaient l'occasion de capter les regards posés sur leur personne, de mesurer leur popularité. Des jolies filles mettaient cette popularité au service d'une organisation extérieure : au Shamrock elles attiraient à elles de nouveaux militants. Arthur en avait suivie une : ils étaient organisés comme des voyageurs de commerce.

Il y avait un tableau d'honneur récompensant les meilleures rabatteuses, en effet ce n'était que des filles réparties lycée par lycée, les garçons organisaient eux la réunion politique, qui n'était qu'un décompte des nouvelles recrues et une hiérarchisation hebdomadaire des niveaux de conscience, les plus élevés étant appelés à diriger la conscience collective.

Les filles n'avaient d'yeux que pour le plus conscient et les garçons rusaient d'éloquence pour voir leur niveau s'élever et ainsi accéder aux sourires féminins dont la centralisation démocratique convergeait sur le chef. Arthur n'y remit jamais les pieds et se garda bien d'aller vérifier le fonctionnement interne des organisations révolutionnairement concurrentes.

Il semblait bien à Arthur que le règne des organisations révolutionnaires avait cédé la place à une effervescence autonome intervenant sur tous les sujets, bien souvent en liaison avec les mobilisations anti-nucléaires dans beaucoup de régions. Les plus âgés en mesure de voyager se rendaient dans ces manifestations parfois festives parfois violentes : ils racontaient.

Arthur et les lorrains avec qui il venait de passer l'après-midi à marcher pour sauver leur emploi dans la sidérurgie se réfugièrent dans un petit bistrot. Les grenades explosaient tout autour, on entendait des bruits de vitrines s'effritant sur les trottoirs. L'ambiance était à l'émeute, pleine de bruits et de fureurs. C'était le 23 mars 1979, Arthur serait majeur dans quelques semaines.

Chaparov pouvait bien choisir à loisir sa date de naissance sur ses papiers d'identité, la majorité n'avait aucun sens pour elle, ce n'était plus qu'une entrave. Parfois elle cherchait Arthur, elle le happait, elle se pressait, le mettait à part des autres, avait une attention distinctive, il était son héro. Mais Arthur était bien incapable de démêler ce que cela pouvait dire.

Des années plus tard il n'en saurait pas plus.

Où irait elle se retirer, sur quelle montagne kabyle serait elle sainte ermite ?

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