Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les incontournables

Chansons gratuites sur son site

       Les cons sont là

19 Tout s'arrange Tout s'arrange

06 Piste 06 12 Deux

Quinze-ans.m4a Quinze-ans

Mon amour Mon amour

Romans pdf gratuits:

Kahina,

De l'autre côté de la rivière,

Ne peut être vendu

Assemblée

 

 

 

Possible n°9 Possible n°9

Les mémoires d'un poilu de 14, par Gaston HivertLes mémoires d'un poilu de 14, par Gaston Hivert

brochure-comite-des-mal-log-s-1991Comite des Mal Logés:1991

DAL : les mensonges Dal : les mensonges

Les liens Opac du DAL Les liens Opac du DAL

 Réquisitions inflammables Réquisitions inflammables

QECSI.pdf Quelques Elements d'une Critique de la Société Industrielle.pdf

Guerin-Pour-le-communisme-libertaire Guerin-Pour-le-communisme-libertaire

Publié par Christian Hivert

Le Shamrock, tolbiac

 

 

 

 

 

Au début de cette année 1974 il semblait aux treize ans proches de Arthur qu’un monde ancien cessait d’exister par asphyxie et que le nouveau ne lui avait guère réservé d’autre place que de suivre les pas de ceux qui s’y opposaient, et c’était les derniers soubresauts d’une époque qui générait l’espoir d’un changement pour les droits humains des peuples du monde.

En Palestine les feddayin résistaient à l’envahisseur issu d’une extermination massive, cela suscitait débats houleux et coup de poing fracturant dans tous les rangs des extrêmes gauches du monde, interrogeait les pacifismes comme les velléités révolutionnaires violentes ; certains rejoignaient les kibboutz pour changer la société globalement et devenaient colons.

Les images télévisées de cette horrible guerre qui se poursuivait et se pérennisait au travers des décennies avaient marqué à vie Arthur et toute une génération, à peine eut il dix ans que les images en noir et blanc du petit téléviseur nouvellement acheté expliquaient : Septembre noir, Yasser Arafat, Georges Habache, la résistance palestinienne, le Liban, la Jordanie.

Ainsi le monde sortant d’une guerre mondiale, encore dans toutes les mémoires et références, était toujours en guerre et les peuples voulaient se libérer des oppressions ; Arthur à dix ans avait compris qu’il fallait faire la révolution, défendre les faibles et résister contre les puissants, changer la société et bâtir un monde de justice et de paix, il apprenait avidement.

Comment s’y prendre, comment participer à ce mouvement général d’émancipation, des peuples s’étaient levés, avaient combattu, s’étaient libérés et toujours la guerre progressait et les mouvements massifs de l’époque voulaient la paix, la révolution en cours au Vietnam épuisait les Américains, les Portugais avaient renversé leur dictature, c’était 1974.

Les puissances s’entendaient pour réguler les prix du pétrole dont l’approvisionnement devenait primordial pour toutes les nations, son contrôle générerait toutes le guerres à venir, sa production détruirait des pans entiers de territoires et sa consommation polluerait toute l’atmosphère : une civilisation mondiale se construirait en rond point commercial.

Mais à la rentrée scolaire en septembre 1974 un attentat monumental fit deux morts et trente quatre blessés au drugstore Saint-Germain, Arthur se mit à avoir des doutes sur l'utilisation des paquets transportés, des explosions nocturnes dirigées contre le nuisible ne l'inquiétaient pas, parfois l'amusaient, mais les attentats dirigés contre des personnes : c'était non.

Le lycée Claude Monet était un ancien lycée de jeunes filles dont la mixité devenue obligatoire remontait aux années précédentes, Arthur y retrouvait ses amis de l’école primaire dont l’obstination de son père l’avait privé, et les premiers garçons des classes n’étaient pas à parité avec les filles en surnombre : comparé au virilisme d’Henri IV Arthur savourait.

— Ils vont tous faire le tapin au PS : PSU, trotskos en tous genre, même le Krivine, qui a été le chercher à sa sortie de prison ? Hernu et c’est pas un tendre, il n’est pas pour l’insoumission ni l’objection celui-là, et Mitterrand, ministre de l'intérieur pendant la guerre d'Algérie, quand même, il n'a jamais gracié personne, des dizaines de têtes coupées, les tortures, tout !

Les débats se déroulaient au Shamrock et enflammaient les plus âgés de son nouveau lycée, les communistes du PCF étaient-ils d'accord avec les socialistes du PS, étaient-ils communistes, le PS était-il socialiste, Harlem Désir en bataillait avec les autonomes et les trotskistes, les maoïstes semblaient avoir disparu et les anarchistes procuraient casques et manches de pioches.

Arthur se faisait inviter par ses nouvelles copines avides de tout savoir de lui, le brouhaha hautement politique finit par disparaitre de ses intérêts habituels, il tendit moins souvent l'oreille : de toute façon c'était tous des gauchistes. Il redevint spectateur de cinéma, lecteur d'auteurs de renom, amateur de théâtre, cessa d'être cancre, écouta de nouveau ses professeurs.

Ses escapades à la Mouffe s'espacèrent, il n'y croisait plus jamais Gégé et le quartier changeait, les pissotières de la place de la Contrescarpe avaient été retirées, la place était en rénovation, le clochard emblématique connu de tous était décédé dans le courant de l'été pendant la vague de chaleur du mois d'août ; cela lui faisait loin de sa nouvelle base : le 13e et ses copines.

Les deux dernières visites qu'y fit Arthur furent pour le tout petit cinéma de la rue Blainville, le Studio-Contrescarpe, une salle d'à peine une centaine de place et un écran minuscule comparé à ce qui se mettait en place par ailleurs. À l'affiche deux films d'anticipation qui devinrent des expressions populaires : 2001 Odyssée de l'espace et La planète sauvage : il changeait de quartier.

Pierre Selos était venu au devant de lui avec Élté à la sortie du lycée Claude Monet : Arthur était gêné, son père voulait porter plainte pour détournement de mineur, il avait découvert dans ses affaires un des premiers numéros de la revue Possible, était allé voir des services de police :

— Nous n'allons plus pouvoir nous voir pendant un moment, ils viennent d'abaisser l'âge de la majorité, ça tombe bien, on se reverra quand j'aurais 18 ans, désolé Pierre, j'ai pas envie qu'on t'envoie en taule…

— Bon de toutes façons je suis dans l'annuaire en cas de besoin ou pour le plaisir !

Arthur s'en souviendrait-il lorsque des Chaparov — au teint si sage, bien plus tard, en vacance d'intégration éducative, buissonnières d'un illustre lycée autogéré — voudraient explorer cette matière étrangère aux instances officielles : le cinéma porno dont le développement sous couvert de liberté sexuelle venait de démarrer et s'afficherait criard sur les boulevards.

À cette époque de l'adolescence de Arthur, il n'y avait pas encore eu des Éxhibitions avec Claudine Beccaria ; Émmanuelle avec Sylvia Kristel venait de sortir avant les grandes vacances, Giscard élu en Mai 74 avait aboli la censure concernant les films de fesse, toute une industrie cinématographique qui œuvrait en catimini put apparaitre au grand jour.

Le cinéma Galaxie au 104 avenue d’Italie se mit à passer des films de ce genre. Les règles de l'abolition de la censure n'avaient pas encore été définies au sujet de la fréquentation du public et laissées à l'appréciation des ouvreurs. Le frère de Arthur, gourmand de ce genre de chose, voulut l'épater et le fit entrer un jour : la crudité des pénétrations exposées le fit vomir.

— Viens nous voir au Salon de l'enfance, je tiendrai un stand pour Des Enfants et des Hommes, ton père ne pourra rien, j'ai toutes les autorisations, je connais le directeur du salon. C'est en octobre, fin octobre, je peux te filer une place !

Ils se quittèrent alors sur cette promesse, Arthur fit une visite à ce Salon :

— "Par une affiche massivement exposée, année après année, près d'un million de Français supposent qu'il y a, à Paris, un Salon de l'enfance ; c'est à faire songer à tout ce que l'on désire, tout ce que l'on souhaiterait y recevoir : le plaisir, la découverte, la création, l'aventure. Et l'on entre dans le Palais de la Défense.

 Premier stand, le Crédit lyonnais : Avant de jouer en Bourse, jouez au billard japonais. À gauche, la Caisse d'épargne de Paris, un anneau autour du cou de l'emblème écureuil et l'on gagne un livret de Caisse d'épargne de 5 francs. Ce n'est que l'entrée, les merveilles vont suivre. Le robot-cyclone pour faire des jus de fruits : les enfants boivent, les parents achètent.

Et le pire arrive vite. Tout d'abord, l'armée, la police, la gendarmerie. Une présence écrasante, insidieuse parfois. Au rez-de-chaussée, la tour de parachutisme : 16 mètres. Un saut, un brevet, un insigne de para — métallique ou brodé, au choix pour 5 francs —, un livre, Qui ose vaincre, à la gloire des paras, pour 28 francs. L'Indochine, la Corée, le Tchad, chef !

Il y a le jeu des messages grâce aux services des transmissions de l'armée de terre, le jeu votre armée, qui a pour mission de faire connaître nos trois armées. Jeu simple, il suffit de répondre à des questions sur la force nucléaire stratégique : C'est propre, chef ! C'est utile, mon adjudant !

Il faut voir ce que propose la marine, l'armée de l'air : des carrières ; les chasseurs alpins : de l'escalade ; la gendarmerie nationale : le code de la route pour vélo, pour moto ; les crs : la piste de ski ; la police nationale : la conduite auto. À croire qu'au dernier conseil des ministres, Michel Debré et Raymond Marcellin se sont vus confier les enfants des Français…

On cherche le stand de l'Education Nationale : absent. A peine quelques mètres carrés réservés à l'Office national d'information sur les enseignements et les professions. Le ministère de la Culture : vide. Quatre affiches, un bas relief mésopotamien, une table basse. A côté, un stand où les enfants peuvent faire un bout d'essai pour la télé, le cinéma, la publicité.

Une trentaine d'enfants, prêts à devenir des singes savants, défilent sous l'œil glauque des magnétoscopes. Assis, debout, marche, prends un bonbon, assis, mange, dis que c'est bon. Ravis, les parents laissent leur adresse. Puis il y a Coca-cola, les chaises qui grandissent, les machines à coudre, la barbe à papa, les maisons individuelles, les chalets de montagne.

Les fabricants de chewing-gum, des loteries faites pour que vos enfants vous demandent de les mener au Printemps ou aux Galeries Lafayette. L'éléphant des cafés de Côte d'Ivoire, les poulains du chocolat Poulain. Les enfants s'amusent : c'est le but ! Un enfant s'amuse avec une clef et une serrure, un morceau de bois et un ruisseau. Dans les petites têtes, que restera-t-il ?"

Ce qui blesse l’œil blesse l’âme. Arthur était effaré, il ne connaissait pas encore le terme de contre-révolution, mais il comprenait que des forces massives et coordonnées ne voulaient pas du même monde que Gégé, Pierre ou lui-même. Pierre, comme un grand pied de nez, avait fait construire une grande cage-prison, entièrement vide, en rouge vif : son stand.

— C'est cela l'enfance, c'est la prison que vous bâtissez pour eux.

En quittant Pierre Selos et cette enfance kidnappée contre rançon par ce Salon, Arthur sentit ses futurs quatorze ans s'installer dans sa vie, son frère partait en pensionnat et pour les vacances occuperait une pièce-soupente dite chambre de bonne au septième étage, lui récupérait la chambre commune pour son usage exclusif, sa libération commençait là.

Et il redevint bon élève, l'un des meilleurs de la classe, les jeunes filles, les professeurs et le lycée Claude Monet le célébraient. Tout d'abord il y eut Odile : deux yeux sombres et curieux qui se fixaient parfois sur lui tandis qu'il cherchait le visage adoré au loin, et les regards se croisaient, s'interrogeant, la timidité était encore l'émotion la plus partagée, admise.

Arthur ne parvenait pas à se guérir de cette affolante entrave à ses espoirs et les jeunes filles étaient encore entrainées dès la naissance à la plus étroite des réserves, il était encore majoritairement dit, bien avant que cela ne fut une chanson, que c'était au garçon de faire le premier pas. Pour aller avouer son goût pour la fessée, son dégoût du sexe cru ?

Il lui fallait déjà avoir confiance, et au milieu de tous ses petits camarades adolescents, encore enfantins pour certains, parfois truculents, parfois offensants, parfois d'une maturité précoce, la différence entre le jeu et la construction d'une amitié fidèle n'était guère bien définie. Arthur était nouveau, eux se connaissaient depuis plusieurs années, son acceptation fut longue.

De nouveaux termes apparaissaient dans le langage d'une jeunesse pas encore terriblement libérée d'une surveillance parentale à la sévérité variable d'une maison à l'autre. Certains organisaient, sous un œil adulte bienveillant, des boums : un film en serait issu. Arthur n'y fut jamais convié. Odile allait au catéchisme avec un des organisateurs réguliers.

Arthur soignait sa timidité, s'entrainait à l'intervention verbale sans peur et sans complexe, il savait qu'il devrait avouer, qu'il devrait parler, il singeait les insolences entendues, les nouvelles manières libérées. Toute l'époque qui se mettait en place quémandait et construisait libertés nouvelles, fantaisies, humour, esprit rebelle et anti-autorité de tout genre.

Le film Les Valseuses n'avait encore été vu que par les plus âgés et avait été largement et très diversement apprécié et commenté. À sa sortie en mars il était interdit aux moins de 16 ans, mais tous les grands frères en révélaient la teneur : l'absence générale de morale au milieu d'une fuite en quête de plaisirs et transgressions agressives pour toute revendication.

Chez les rebelles ordinaires deux lignes de fuite majeures commençaient à se dessiner : les adeptes du fun intégral, à la drôlitude monnayable, installés depuis quelque temps dans des café de la gare, quittaient rapidement toute tentative de changement global et adaptaient leurs structures libertaires aux interstices administratifs du moment : ils fédèrèrent large.

Les autres plus férus de littérature sèche et scientifique rameutaient toutes les troupes disponibles pour étudier les justes analyses permettant au prolétariat d'avoir la conscience de sa force assemblée en vue d'un renversement historique massif des forces économiques et politiques dont mai 68 ne fut pour eux que les prémisses révolutionnaires : ils lassèrent large.

Mais les deux tendances firent largement les putes, l'une d'elle se retrouva à la télévision et dans les salles de cinéma à animer la consommation culturelle ordinaire : bouffons ; l'autre se négocia des places dans les instances politiciennes les plus à même de les accompagner à des postes de pouvoir où ils pourraient valoriser leur savoir technique et universitaire : rois.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article