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Publié par Christian Hivert

Angèle de Chablis

— Personne n'a jamais su pourquoi nous avions été bombardés, il y a eu des incendies pendant cinq jours, il y avait des cadavres partout sur la terrasse de La Chablisienne, il y a eu plus de cent morts, la plupart étaient de pauvres gens en fuite, l'exode avait commencé, ce n'était pas des combattants.

Angèle était un livre d'histoire ouvert à toutes les pages, Arthur en raffolait. À l'angle de la rue du Maréchal de Lattre de Tassigny était un droguiste dont le capharnaüm recelait tout ce qui peut être utile à l'entretien d'une maison ou d'un jardin, tout un étal de nécessaire à pèche, baignade, protection solaire et articles pour vacanciers dépassait sur le trottoir.

Angèle avait toujours à y faire car c'était également le meilleur forum aux potins de la ville :

— Attends-moi là j'en ai pour cinq minutes !

Parfois c'était le jour du marché, au bout de la rue, sur la place du bistrot à terrasse La Chablisienne où avait eu lieu le massacre de juin 40. C'était un bar-tabac. Ils passaient la rue des Moulins où dominait l'hôtel Bergerand, meilleure table de toute la région. Angèle y avait été femme de chambre et son frère Antonin garçon d'hôtel, jusqu'à la guerre de 14.

Rendu à la vie civile du fait de la naissance de son quatrième enfant, Antonin avait été versé dans la réserve en tant que fournisseur de vin pour l'armée, c'est comme cela qu'il était devenu vigneron, et avait échappé aux affres des tranchées. Un bon héritage les avait tout deux fait propriétaires de leurs maisons, rue Jules Rathier et rue Jeanne d'Arc pour Antonin.

C'était une ruine illustre qui se nommait le prieuré Saint-Cosme, et donc une histoire illustre de même, mais en loques. La bâtisse construite au XIIe siècle par les chanoines prémontrés n'était pas encore inscrite au patrimoine. Une légende locale en faisait une halte pour Jeanne d'Arc en février 1429 alors qu'elle était sur le parcours de Vaucouleurs à Chinon.

La ville de Chablis fut donnée en 867 par Charles le chauve aux moines de l’abbaye Saint-Martin de Tours en fuite devant les Normands. Ce n'était qu'un bourg fortifié. Le prieuré Saint-Cosme de Tours, demeure du chanoine Ronsard, écrivain et poète de la Renaissance et le prieuré Saint-Cosme de Chablis étaient  historiquement liés, Arthur adorait s'y rendre.

Angèle ressortait du marchand de couleurs avec son emplette alibi — il manquait toujours une bricole pour la maison — et ils filaient au marché, en passant sur le trottoir d'en face La Chablisienne :

— Ne va jamais là-dedans c'est un repaire de fripons, cela a toujours été, et c'est encore pire depuis qu'ils ont mis le PMU, il y en a qui se ruinent à tenter leur chance, ils n'ont pas de quoi béqueter et ils passent toute leur pension dans des jeux imbéciles, seuls les patrons deviennent riches, et il y a toujours des filles qui en veulent à ton porte monnaie bien plus qu'à ta frimousse.

Ayant fait le tour de la ville en quelques dizaines de pas et deux ou trois achats, ils rentraient pour douze heures quarante cinq à la petite maisonnée et le poste à galène branché sur les ondes moyennes de France Inter laissait entendre la voix de Lucien Jeunesse pour le jeu des mille francs à la fin duquel il laissait la place au téléviseur flambant neuf pour le journal de treize heure.

Arthur mettait la table, ils mangeaient devant les informations présentées par Danièle Gilbert, en noir et blanc, qui se faisait gentiment chahuter par Jacques Martin ou une autre personnalité du monde du spectacle, le tout au milieu d'une émission de variétés destinée à faire connaitre les célébrités du show business et vendre leur production : l'ORTF vivait ses dernières heures.

Dans l'après midi, Angèle finissait sa sieste, puis ils partaient arpenter le faubourg Saint-Pierre, saluer Antonin l'oncle jovial, entretenir les tombes des disparus, bichonner le jardin, revenir avec des légumes frais du jour. Angèle s'occupait du linge de son frère, veuf depuis bien longtemps, il partageait sa propre production potagère, c'était le temps des asperges.

Pour faire une visite à l'oncle ils prenaient la rue de Chichée jusqu'à la rue Jeanne d'Arc, puis lorsque l'oncle les avait mis en joie avec ses galéjades ils poursuivaient jusqu'au cimetière, les tombes étaient dans la première allée, le jardin à cinquante pas de là où étaient désherbés les fraisiers, ramassés les radis précoces et les salades, les endives fournies par Antonin.

La bâtisse religieuse avait été laissé en l'état de ses vieux siècles, l'oncle n'occupait que le rez-de-chaussée et les caves, l'étage menaçait de s'écrouler, il n'y allait plus jamais, mais les caves étaient suffisantes pour sa production personnelle de vin local, il était à la retraite, une partie de ces caves cisterciennes abritait la production annuelle d'endives dans des caissons de sable.

Dans une des cours longeant le jardin une cabane sur pilotis permettait de faire ses besoins au dessus du tas de compost recyclant tous les déchets végétaux. Des clapiers à lapin fournissaient l'hebdomadaire de viande. L'oncle était logé, avait son vin et sa pitance, il ne lui restait plus que d'inventer quelques pirouettes et drôleries qui agaçaient Angèle et ravissaient Arthur.

Le jardin était à l'angle de la rue du Tacot — plutôt chemin que rue — emmuré des quatre côtés, mitoyen d'une maison moderne ; une pompe à bras en fonte rouillée amenait l'eau d'un puits suffisant pour l'arrosage quotidien des jours sans pluie. Pour s'occuper Arthur grattait les rouilles d'un grand portail, et le préparait à peindre, le peignait, ou grimpait dans le cerisier.

Et le circuit routinier occupait les semaines hormis le dimanche réservé au Seigneur. Alors tôt levée, Angèle faisait sa toilette, mettait ses beaux habits et filait à pas menus jusqu'à l'église Saint-Martin où le curé en définitive dirigeait sa vie : si elle était malade elle lui demandait une dérogation, venir en semaine, pour qui voter, elle n'y entendait rien en politique.

D'autres fois le parcours était plus direct, il y avait moins de temps : une tarte était au four. Ils filaient rue de la Maladrerie directement à la rue du Tacot, le jardin n'aurait qu'un petit arrosage. La maladrerie avait accueilli les lépreux des temps anciens et était désormais transformée en dortoir pour indigents et autres retraités sans soutien, Angèle parlait d'hospice :

— Ils me mettront pas à l'hospice, jamais j'irai.

L'hospice dont l'entrée était face à sa maisonnée était monument historique depuis 1927 du fait de sa chapelle dont l'arrière mur dépassant sur le trottoir obligeait à descendre sur le chaussée : le monument historique et ses reliques vivantes blaguait Antonin. Du large portail s'échappait parfois Coco, vieillard courbé jusqu'au sol faisant la chasse aux feuilles mortes.

La voix aigre et puissante du père Duchesne retentissait le soir dans la rue, appelant un nom : comme premier abonné du téléphone de la rue il avait pour astreinte de recevoir les appels, faire venir les destinataires, permettre à tous de se servir de l'appareil, le salon de coiffure était cabine téléphonique. Pouvant être joint à tout moment Duchesne était donc également taxi.

Angèle racontait à profusion son enfance chez les Ursulines d'Avallon : étant mineures à la mort de leur père, deux filles avaient été placées par le tuteur chez les dames patronnesses, la jeune sœur d'Angèle était la grand-mère de Arthur, décédée en maison de retraite : libérant une chambre, le placement de la grand-mère avait permis sa sortie de la pouponnière.

— Chez les Ursulines d’Avallon, c’était très strict. Nous n’avions jamais de temps libre. Le jeudi, après la promenade, on faisait deux ou trois heures de couture, et on nous faisait la lecture... Il y avait les livres de la Semaine de Suzette... Et puis au réfectoire, nous n’avions pas le droit de parler, quelqu’un lisait. On nous lisait des vies de saints.

Le tour de Chablis était fait en tout sens, il faisait encore froid pour la baignade aménagée par une rampe de béton le long du Serein au bout de la petite rue du Moulin, à l'angle du quai de Reugny, Arthur avait malgré tout pu pécher un matin une friture — les meilleures étant composées de gardons, mais on pouvait se contenter d'ablettes — dans un des bras du Serein non loin.

Venait alors le moment de faire sa valise pour rentrer, les vacances étaient finies. Arthur n'avait aucune connaissance ou ami à Chablis à part son oncle et sa tante, et c'était bien ainsi, la parenthèse étanche était comme une serre préservant son éclosion au monde, il pouvait s'échapper dans toutes les landes rêveuses que son imaginaire pouvait créer : un temps il était libre.

Le bus n'était pas véritablement aux normes modernes, c'était un rescapé pétaradant des années d'avant guerre aux vitres détériorées et aux banquettes trouées réparées au gros collant tissé : au milieu de ces vieilleries une jeunette en robe fleurie apparut à Arthur déjà installé, les bras potelés nus jusqu'aux aisselles découvertes, il l'avait déjà vue au bout de la rue des Fossés.

Elle était souvent à traverser la place, semblant connaitre chacun, elle devait être la fille des patrons de la Chablisienne, Arthur rougit et s'essouffla, il la trouvait très belle, et la belle lui fit sentir ses dessous de bras, puisque s'asseyant à ses côtés elle avait placé son sac sur le porte bagage du dessus de leurs têtes, en prenant place elle lui avait frôlé bras et cuisse.

Trois arrêts plus tard, après s'être pressée contre Arthur se tenant coi — surpris et interdit, il sentait la souplesse musclée du jeune corps, le faisait elle exprès, s'en rendait elle compte, c'était agréable — elle s'élança, reprit son sac et sortit du bus, se retournant espiègle elle avait lancé :

— Moi, de toutes façons, c'est de l'argent que je veux ! avec un grand sourire.

Arthur aurait juré qu'il n'avait pas rêvé. Un transistor à pile — ils étaient de plus en plus petits, celui là avait la taille d'un paquet de cigarette — dont l'utilisation mobile se répandait partout crachotait les informations sur Radio Luxembourg : Le président Pompidou est décédé hier 2 Avril à 21h…

Une poignée de capitaines audacieux ressuscita l'espoir des jeunesses du monde le 25 avril 1974 : il y eut une révolution des Œillets qui effraya la classe dominante portugaise et ébranla l’Europe en construction durant un an et demi. Le Front libertaire des luttes de classe qui annonçait la nouvelle fut négligemment abandonné dans le métro à la vue de tous

La toute jeune révolution portugaise ouvrait un espoir infini, les Lip se réappropriant leur production en autogestion devenaient un modèle. Gégé soutenait les Lip pour leur réappropriation autogestionnaire mais avait été en désaccord avec la candidature de Charles Piaget, leur porte parole, à la présidence de la république : on s’en fout du pouvoir d’État.

Mais l’été arriverait, Arthur quitterait enfin ce lycée de fils des maitres, fielleux et méchants, sûrs de leur caste, sachant leur chemin tracé, certains de leur carrière professionnelle future, connaissant ou apprenant tous les codes et attitudes leur garantissant l’accès immédiat à l’exclusivité des avantages sociaux réservés à l’Élite fade de toutes les nations exterminatrices.

Le régime fasciste des Colonels grecs chuta laissant la place à une droite conservatrice mais respectueuse des droits républicains : le parti communiste grec fut rétabli, on arrêtait de torturer dans les geôles, les bannis des îles de la mer Égée purent revenir. Arthur rentrait d'une colonie de vacances où il poussait ses petits camarades à chanter Les bourgeois de Jacques Brel.

Chaparov ne parlait jamais de son enfance ni de sa famille, de ses modèles, de ses doutes. Elle semblait être une page vierge, mais passé seize ans toute virginité s'interroge. Arthur s'était posé beaucoup de questions, entre deux moments d'effervescence et de sociabilité joviale il pouvait se figer telle la statue de sel antique condamnant l'éternité à être vécue.

Que voulait véritablement Chaparov ? Quel était le sens caché de sa question surprise ? Que savait-elle de l'exploration de son propre corps ? Quelles avaient été ses attentes de plaisirs, ses éventuels désirs ? N'avait elle donc aucune confiance dans la possibilité d'une plénitude sexuelle ? Pourquoi donc seul l'argent semblait compter dans son équation nouvelle ?

La médiocrité constante des forts et des puissants dégoûtait Arthur. Il fallait résister, il fallait créer ; lutter toujours et oser vaincre ! Chaparov, Allons !

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