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Publié par Christian Hivert

La Chablisienne

 

 

 

 

 

Le gigantesque tracteur diésel sur rails hurlait et portait ses deux couleurs façon boule de glace vanille-fraise. Ainsi conduite par un nuage de pétrole brûlé et un bruit de panzer, la micheline traversait les campagnes de son train de sénateur, de Laroche-Migennes pour rejoindre Auxerre où un car, parfois la traction Citroën noire de Duchesne, coiffeur, le déposait à Chablis.

Les vacances de Pâques permettaient à Arthur de s'éloigner de l'ambiance familiale oppressive de la porte d'Italie, et de se rapprocher de cette vieille dame aimante qui avait vu le début du siècle industriel et guerrier :

— Tu sais Arthur, j'en ai vu des choses, l'arrivée du premier vélo, la première ampoule électrique au village, le premier train, les retours de tranchée…

Alors muni de sa petite valise en carton bouilli marron clair, Arthur franchissait  les derniers mètres de l'extrémité de la rue Jules Rathier et frappait au carreau du 19, tandis que le coiffeur Duchesne faisait demi-tour et retournait garer sa Citroën traction avant devant son salon de coiffure au 9, plus haut dans la rue :

— Eh bien rentre, je t'ai vu arriver, t'as fait bon voyage ?

— Oui, bien sûr ! alors sa vieille tante Angèle se levait de son fauteuil sis près de la fenêtre d'où elle avait une vue rayonnante sur les allées et venues des passants, sur la maison de retraite juste en face :

— Ils ne sont pas près de m'y trainer, je vais encore très bien, et puis je suis dans ma maison, j'ai mon jardin, avec ma pension de veuve de guerre j'ai tout ce qu'il me faut.

Alors ils s'embrassaient sur le pas de la porte :

— Tu es venu seul ?

— Oui, Fréderic a préféré un séjour en Corse…

— Bah, c'est tant mieux, je ne l'aime pas trop, il croit que je ne le vois pas quand il te fait des misères et qu'il me ment, il est toujours à essayer de désobéir et il t'entraine, tu ne peux pas lui dire non, j'ai bien compris, c'est un malfaisant, ta mère le protège tout le temps…

La tantine avait bonne vue et savait ne pas s'impliquer dans la complexité familiale :

— Tu sais moins on en dit, ta mère ne m'a jamais vraiment aimé, mais Chablis pour les vacances des petits, c'est pratique, pas loin de Paris, je ne suis pas dupe, elle m'a pris mon neveu et elle est jalouse que veux-tu !

Son mari était décédé en revenant de la guerre, la Grande guerre dont personne n'arriva à faire en sorte qu'elle fût la der des der ; Désiré fut fauché par un train en 1919 alors qu'ils se faisaient une toilette avec des amis au bord d'une voie, les autres s'étaient reculés, mais lui ayant été canonnier était devenu sourd, il n'entendit pas le convoi arriver : mort pour la France.

Il avait fallu batailler âprement pour que cette mort d'après démobilisation fût reconnue comme donnant droit à la précieuse qualité de veuve de guerre : le grand père de Arthur, instituteur, fils de hussard noir franc-maçon, avait démêlé les obstacles du dossier ; le fils de Désiré et de Angèle étant mort en bas âge, elle reportait son affection sur son neveu et son petit neveu, Arthur.

— Ben rentre donc, et va t'installer, c'est l'heure d'arroser mes pots, et puis je mettrai la soupe à réchauffer, je t'ai pris un petit bifteck et des pois du jardin, moi la soupe ça me suffit à mon âge, tu penses ben… alors les rituels se déroulaient, immuables et ordonnés, la radio à lampe serait allumée, un coup de pschitt contre les mouches du plafonnier, avant de mettre la table.

La maisonnette était petite mais agréable, enfin pour un gamin comme Arthur elle présentait tout le luxe nécessaire de l'époque : un téléviseur flambant neuf à gauche en entrant avait été mis sur l'antique machine à coudre escamotable à pédale, Singer bien sûr. C'était pour les petits, pour qu'ils ne s'ennuient pas, sinon pour les informations j'ai mon vieux poste à galène.

Face au téléviseur couleur, de l'autre côté de la table ronde de quatre places  — en se serrant on pouvait être six — un buffet à vaisselle hébergeait en effet un poste à lampes dans son meuble de résonnance en bois verni à bords arrondis, le plafonnier central avait six lampes enrobées d'abat-jour fait main au crochet, un napperon en dentelle maison trônait sur chacun des postes.

Deux fauteuils de part et d'autre du buffet complétaient l'ameublement, un poêle à mazout rempli manuellement chaque matin avec le bidon de 10 litres chauffait les journées froides, en haut du buffet une horloge ronde sur laquelle Arthur apprit à lire l'heure, entre chaque élément il n'y avait que la place de passer sans se croiser, surtout les bras chargés.

Il n'y avait qu'un seul point d'eau sommaire avec un évier dont l'écoulement se faisait directement dans la rue derrière la maison, le petit réduit que l'on nommait cuisine menait à l'escalier de l'étage où deux petites chambres accueillaient chacune un lit deux places et une armoire à linge, un autre réduit que l'on nommait cabinet de toilettes menait à l'escalier du minuscule grenier.

Sous le premier escalier était un wc chimique, dont on vidait le contenu hebdomadairement par un trou en dessous donnant dans une cave abandonnée d'un voisin, dans la cuisine une gazinière à bouteille faisait mijoter la soupe du soir et sous l'évier une machine à laver à manivelle patientait après le jour du linge, les casseroles se rangeaient dans le placard blanc.

Arthur aimait faire le tour rituel de la petite ville connue pour la qualité de son vin blanc. Cela démarrait le matin après le petit déjeuner composé d'une tartine de confiture trempée dans un bol de café, ils partaient alors en direction de la ville, car la rue Jules Rathier était dans le faubourg. Jules Rathier était un homme politique né en 1828  et décédé en 1887.

Il était viticulteur à Chablis. Il fut conseiller général, et député de l'Yonne depuis la Commune jusqu'à sa mort. Son frère Charles était maire de Tonnerre. Il siégeait à gauche, au groupe de l'Union républicaine. Arthur trouvait ironique qu'il portât le même nom qu'un militant anarchiste de la rue Mouffetard dont les autonomes parfois parlaient entre eux.

De formation individualiste, Jules Rathier était un vieux militant anarchiste du quartier de la montagne Sainte-Geneviève et de la rue Mouffetard. Cheveux longs et barbe imposante, sandales à lanières aux pieds, il était devenu au quartier latin de l’après guerre un élément représentatif de la bohème qui y vit du souvenir de Villon et s’adapte mal aux temps modernes.

A la fin des années 1940 et début des années 1950, il montait au local de la Fédération anarchiste, Quai de Valmy, souvent accompagné du charpentier Lefeuvre et de Lapin un autre compagnon de la rue Mouffetard, pour s’y approvisionner en Libertaire qu’il vendait à la criée dans le quartier des écoles entre la Mouffe et la Maube. Une sorte de Mouna.

Les autonomes de l’organisation révolutionnaire n’étaient pas tous d’accord, Arthur avait pu les entendre s’époumoner, entre ce qu’il parvenait à comprendre et ce qu’il complétait par la lecture de Front Libertaire, il avait discerné trois avis au moins, certains composaient avec les productions culturelles baptisées petites bourgeoises de la Maison pour tous en les politisant.

D’autres soutenaient les longues grèves des chemins de fer, des postes et des banques s’étoffant dans la durée, enfin beaucoup préféraient le soutien aux luttes d’émancipation des peuples sous le joug des derniers fascismes, Gégé disait qu’il fallait agir dans toutes les directions sans exclusive, sans perdre de vue les possibilités de récupération du pouvoir politique.

Tout en marchand à côté d'Angèle, sa tantine préférée, Arthur tentait d'ordonner le flot d'information reçu depuis ce début d'année tumultueux, ce n'était encore que le mois de mars et ses giboulées fraiches mais il avait l'impression que le monde s'apprêtait à craquer de toutes parts, n'était-il pas trop jeune du haut des treize ans qu'il aurait dans un mois.

Les trente glorieuses commençaient à s’essouffler et un mot fit son apparition dans les chiffres doctes de l’économie et des finances : le chômage — considéré encore comme un mauvais rhume que l’on parviendra à guérir par la politique adéquate — anime les débats, dessine les promesses électorales, sanctionne l’échec des politiques, fait et défait les présidents.

Du Georges Pompidou si un jour on atteint les 500.000 chômeurs en France, ça sera la révolution, aux 500.000 chômeurs de 1974 et au Valéry Giscard d'Estaing le gouvernement fera le nécessaire à temps pour vous protéger du chômage. Il en a la volonté et il en a les moyens, l’indicateur d’une éventuelle fièvre sociale grossissait et nulle révolution ne vint.

Le mouvement du printemps 1973 contre la Loi Debré marquait l’apogée d’un mouvement lycéen s’étendant — avec la présence importante d’élèves de troisième ou de quatrième, 250 villes touchées lors des manifestations des 22 mars et 2 avril — et reprit les années suivantes à chaque printemps pour mourir sur les vacances de Pâques : réformes Fontanet, Haby…

Cette fois, ce furent les lycéens qui entraînèrent les étudiants dans la grève. Une coordination s'était formée. Il se criait encore massivement à bas l’école des flics et des patrons. C'était des mouvements uniquement lycéens : au lycée Henri IV les élèves des grandes classes traversèrent la cour du petit lycée, l’actuel collège, en l’inondant de tracts entrainant les plus jeunes.

Il leur avait fallu braver les autorités qui ne voulaient pas d’un tel mélange. Les manifestations étaient inquiétantes parfois, un lycéen, Richard Deshayes, s'était fait éborgner par une grenade lacrymogène : des manifestations de protestation avaient été massives, Arthur les avaient vu passer — il avait alors dix ans — dans la rue Clothilde, avec un masque blanc à l'œil sanguinolent.

Les revendications lycéennes n'était pas très intelligibles pour Arthur, il lui manquait trop d'éléments liés à l'expérience de la vie, mais cette foison de mouvements, cette ébullition annonçait à coup sûr de grands changements : il était dit que les chaines de télévision émettraient en couleur dans peu de temps, les peuples assemblés se libéreraient définitivement.

Les portes d'or de la Bourgogne ou porte Noël se profilaient à son horizon, de l'autre côté de la place du monument au morts, devant la mairie. C'était deux tours fortifiées du XVIIIe siècle, majestueuses.

— On prendra le pain avec des gougères en repassant, allons chercher des biscuits Duché — des petits gâteaux très secs et sucrés —, ils vendent en vrac beaucoup moins cher ceux qui ont un défaut. Arthur aurait droit à son petit verre de chardonnay local pour déguster les biscuits.

Angèle était routinière, elle faisait le tour des échoppes et boutiques, selon ses besoins du moment, de manière méthodique, cela faisait visiter la ville à celui ou celle qui l'accompagnait, il y eut la halte de court recueillement devant le nom de son mari sur le monument. Son Désiré avait bien failli ne pas y figurer dans l'ordre alphabétique, mais en 1919 le monument n'était pas fini.

Puis les imposantes tours et la rue des Juifs sur la droite. Cette rue était sans doute une des plus anciennes, elle avait survécu au bombardement de Juin 40 quand plus de 80 bombes avaient ravagé le centre ville tout proche. De part et d'autre de cet étroit chemin, des rigoles joliment pavées charriaient les eaux usées en direction de la rivière Serein, la rue était en pente.

Lorsqu'il n'accompagnait pas Angèle faire ses courses et qu'il pouvait se promener seul, Arthur préférait descendre cette ruelle à nulle autre pareille pour se rendre au ruisseau-rivière définissant la fin de la ville, cela sentait encore le moyen âge, c'était un saut dans le temps incomparable, la bâtisse du 10 12 14 en voie d'écroulement était semble t-il une ancienne synagogue.

Plus bas était à sa gauche les établissements du Domaine Pinson, cousins et donc fournisseur régulier en crus, grands et Premier, de la famille. Le lavoir désaffecté  barrait l'accès au Serein, enserré de deux berges herbeuses dont celle qui faisait face au lavoir était praticable à pied. Le long et fin bâtiment au toit de tuile rouge abritait parfois ses plaisirs de la peur d'être découvert.

Se glissant furtivement par le court escalier du quai Voltaire dans la masure — antique et fraiche en toute saison — Arthur jouissait d'une solitude incertaine. Le risque n'était pas si gros, le quai et les abords étaient souvent déserts, les seuls passages étaient motorisés et concernaient le Domaine Pinson. Arthur se cinglait les fesses nues d'une badine issue de la berge voisine.

Reculé dans le coin le moins visible de la berge d'en face, pantalon et slip sur les chevilles, les sifflements courts suivis de claquements sur sa peau nue harmonisaient ses pulsations, son ventre s'emplissait d'une délicieuse angoisse, une chaleur ouatée envahissait le haut de ses cuisses, un fin raclement de pas, même lointain, électrisait ses neurones.

Puis le front couvert de honte il se rajustait et sortait sur le quai où un passant finissait de disparaitre au loin, avait-il pu entendre et comprendre ce qu'il entendait : Arthur savourait le frisson enivrant et filait rejoindre la rue de la porte Noël, bifurquait dans la rue des Fossés, ne parvenant à déroger à la mission imposée par Fréderic : ramener de l'argent.

Cette rue contournait un bon pâté de maisons puisqu'elle débouchait sur la place du marché, face à la Chablisienne où les notables du pays venaient dépenser leur surplus en s'installant de manière ostentatoire à la terrasse, et où les démunis venaient tenter leur chance de pouvoir un jour s'asseoir à cette place. Des jeunes filles printanières ravissaient Arthur.

La ruelle ne permettait pas à deux véhicules de se croiser, elle était bordée de maison basses dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient au niveau du promeneur, si un porte monnaie trainait sur une table de salon ou de cuisine, il suffisait de tendre le bras, s'en saisir, rapidement le soulager de piécettes ou de billets, puis de vivement le reposer à sa place.

L'adrénaline envahissait Arthur, lui coupant le souffle, mais s'il ne voulait pas se faire taper en rentrant à Paris, il devait surmonter. Cette année là, il résista à son frère, une réalité lui était apparu : c'était des maisons pauvres, certaines étaient rescapées des incendies suite au bombardement de Chablis en 40, certaines étaient encore en ruines noircies, toutes lépreuses.

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