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Publié par Christian Hivert

 
 
La fabrique du crétin digital n’est pas une insulte mais un diagnostic, presque clinique, d’un processus historique précis par lequel des dispositifs techniques, économiques et symboliques produisent un type d’esprit parfaitement adapté au capitalisme numérique tardif. Il ne s’agit pas d’un manque d’intelligence naturelle mais d’une destruction organisée des conditions mêmes de la pensée : attention fragmentée, mémoire externalisée, langage appauvri, temporalité disloquée. Le crétin digital est fabriqué, non par ignorance, mais par saturation. Saturation d’images, de notifications, d’opinions prémâchées, de faux débats, de micro-indignations qui donnent l’illusion de la lucidité tout en empêchant toute élaboration réelle.
 
Ce processus repose sur une capture systématique de l’attention, devenue la ressource centrale de l’économie contemporaine. L’individu n’est plus considéré comme un sujet pensant mais comme un faisceau de réflexes exploitables, un ensemble de données comportementales optimisables. Les plateformes ne cherchent pas à convaincre, encore moins à instruire, mais à maintenir l’utilisateur dans un état de réactivité permanente. Penser exige du temps long, du silence, de la négativité ; le flux numérique, lui, exige vitesse, émotion, adhésion instantanée. La pensée critique est donc structurellement désavantagée, non parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle est improductive dans un régime fondé sur l’engagement quantifiable.
 
La fabrique du crétin digital fonctionne aussi par dégradation du langage. Le vocabulaire se réduit, les phrases se raccourcissent, la complexité devient suspecte. Ce qui ne tient pas en quelques lignes est disqualifié comme élitiste, ennuyeux ou inutile. Or, comme l’avaient compris Adorno et Orwell, la pauvreté du langage n’est jamais neutre : elle limite le champ du pensable. Moins on dispose de mots pour nommer le réel, plus on devient dépendant des catégories imposées. Le crétin digital n’est pas celui qui ne sait rien, mais celui qui ne peut plus formuler ce qu’il ressent confusément, et qui confond alors opinion et pensée, réaction et jugement.
 
À cela s’ajoute une illusion massive de savoir. Jamais l’accès à l’information n’a été aussi large, et jamais la compréhension n’a été aussi faible. Le savoir est consommé comme un produit, zappé, empilé, aussitôt oublié. La culture devient décorative, citationnelle, performative. On ne lit plus pour transformer son regard, mais pour signaler une appartenance, produire une posture, renforcer une identité. Le crétin digital peut citer, partager, liker, s’indigner, mais il est incapable de soutenir une contradiction intérieure, condition pourtant minimale de toute pensée digne de ce nom.
 
Ce qui est le plus inquiétant, c’est que ce processus se présente comme une libération. On parle d’autonomie, de démocratisation, de liberté d’expression, alors même que les formes de contrôle n’ont jamais été aussi fines, invisibles et intériorisées. Le crétin digital ne se sent pas dominé ; il se croit informé, éveillé, critique. Il confond le fait d’avoir une opinion avec le fait de penser, et l’instantanéité avec la lucidité. La domination la plus efficace est toujours celle qui se vit comme émancipation.
 
Résister à cette fabrique n’est pas une question de morale individuelle ni de nostalgie réactionnaire. Il s’agit de réhabiliter des pratiques concrètes de pensée : la lenteur, la lecture exigeante, l’écriture comme travail, le silence comme condition, la complexité comme nécessité. Penser aujourd’hui, c’est déjà résister. Non pas en se retirant du monde, mais en refusant la crétinisation joyeuse que l’on nous vend comme progrès. La véritable intelligence devient subversive dès lors qu’elle refuse d’être immédiatement rentable, visible ou partageable.
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