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Publié par Christian Hivert

Chaparov'n'porn
Chapitre 1 – Mère Brunet

 

 

 

 

 

Arthur venait de s’ébrouer d’un bien mauvais rêve semblant annoncer des époques pires et lointaines qui leur reprocheront à coup sûr de n’avoir su être encore plus furieux : le plancher de bois du grand squat USINE résonnait sous les coups redoublés des randjos ou des Docs Martens d’autonomes, de punks, de jeunes skins, militant pour un monde nouveau.

Ce rêve le poursuivait et s’inscrivait dans son être à chaque épisode nouveau de sa vie, quel nouveau départ cela lui annonçait-il ? De ces brouhahas menaçants et ces rassemblements feutrés, ces vociférations et sourires de traitres costumés, une fois même il s’était retrouvé en conversation avec le président de la République, le plus récent, en toute intimité et discrétion.

C’était longtemps avant, dans l’ancien siècle. Pour une fraction de la jeunesse d’alors, le rock le plus dur et hurlant habillait les dégaines opportunes aux prémisses d'aventures ou d'ennuis, en contestant toute soumission aux valeurs maitresses de la société. Pour beaucoup il s'agissait de faire la révolution ou de proposer une utopie politique alternative.

Arthur avait vingt quatre ans et aurait quarante ans en l’an 2000, il semblait l’un des plus âgés de ceux qui habitaient le squat ou y passaient leurs jours ; les plus anciens — ceux qui étaient reliés aux aventures les plus tumultueuses des années 70, les vieux guerriers, les briscards, les conteurs d’histoire — ne voyaient pas d’intérêt à s’y montrer plus que cela.

Mais de fait la plupart finiraient par avoir des aventures comparables au système, en marge, et ils rêvaient de se rendre heureux, tandis que leurs corps succombaient aux désirs de plaisirs et à leurs intoxications. Ils n’étaient pas retenus par le travail à plein temps, ni par gagner beaucoup d'argent, ni d'avoir du pouvoir, ils étaient sans talent monnayable.

Les possédants arborent leurs puissances : ils chériraient ne les devoir qu’à leurs vaillances personnelles et en rester les uniques pourvus. Comme les goûts, elles seraient consubstantielles aux qualités et aptitudes individuelles : rien ne pourrait les mettre en défaut et même pas l’école, pourtant le seul élévateur à disposition du pauvre, souvent en panne.

Et cette école, tous en cette période de 1984 la rejetaient pour son esprit de fabrique de formats utiles et de comportements nécessaires ; tous la rejetaient en ce qu’elle était l’école de la soumission aux valeurs anciennes d’une puissance impériale, violente, immorale et si souvent dans le passé génératrice de conflits guerriers, de tortures et massacres coloniaux.

À l’école, une foule de gens apprend à se taire, à penser au son de cloche, à se croire bête. Et jamais ils ne s’en relèveront. Alors c’est vrai qu’ils ont été moulés de façon à mettre leurs gosses à l’école et qu’ils le font sans se poser de questions, mais les cicatrices sont là… Catherine Baker : Insoumission à l’école obligatoire — 1985

Or Arthur avait profité de son passage dans les murs de l’école pour s’affranchir de l’ambiance oppressive qu’un grand frère jaloux et teigneux lui faisait subir ; dans la classe il était à l’abri des atteintes, recevait l’attention des maitres, apprenait avec volubilité, enfin délivré du poids insane de l’avilissement dévastateur et de la stérilisation fraternelle.

Là où beaucoup de très instruits indociles réprouvaient les voies usuelles de l’instruction, Arthur y avait saisi une grande chance de libération et de progression. A l’école enfin il n’était plus le benêt sujet permanent des moqueries de sa fratrie : il était celui qui comprenait le plus vite, qui pouvait expliquer aux autres ; il devenait intelligent, se construisait, assoiffé.

Chaparov, elle, semblait ne jamais aller en cours à son Lycée Autogéré de Paris, tous les après-midis en compagnie de Gina ou bien seule, elle cherchait les compagnies de passage, une fois son choix fut Arthur. Tous les groupies et musiciens des bandes de punks s’étaient transportés de concert chez un producteur de films pornos, le squat était vide de cris et de sons.

Au retour, ils en avaient tous parlé comme des adolescents gênés de parler de sexe — les plus provocateurs s’étaient mis en slip, n’avaient pas été plus loin —, tous s’étaient moqués de tous : une routine amicale ; tout en dénigrant la morale bourgeoise sur la sexualité, ils n’allaient pas au bout de leurs prétentions libertines : n’assumaient pas plus que d’autres.

— T’en penserais quoi toi Arthur, si je jouais un rôle dans un film porno ?

— Ma foi, c’est délicat, cela dépend de toi, comment tu vois ton corps, ta pudeur, ton sexe, c’est délicat, le sentiment de pudeur nous atteint tous mais pas de la même manière, il y a plein de situations différentes, si tu aimes le sexe ou non…

La jeune Chaparov avait posé la question calmement, ce jour là elle était sérieuse, elle avait attendu que tous soient partis et que la pièce fut vide. Pas d’ironie ni de complicité égrillarde comme avec sa pote Gina ; une question froide, une bouche sérieuse, un menton appliqué, un œil sec dans un regard franc : Chaparov le défiait, l’œil vif, le testait-elle ?

Il prit le temps de soupeser ses mots, toutes ces questions le renvoyaient à loin en arrière : en flots irrespectueux de toutes limites symboliques ou barrières morales, lui parvinrent aux berges de la conscience toute une série d’évènements qu’il pensait avoir oublié ; Chaparov sans le savoir mettait l’accent sur une partie de ses premières découvertes des corps.

Les toutes premières fois où il avait entendu parler de prostitution avaient eu lieu au lycée Henri Quatre, dans la cour de ce que l’on appelait le petit lycée, le collège dirait-on désormais. Les matins où la main d’un père affairé le lachait apeuré devant le grand portail double de la rue Clotilde, en avance, il voyait les exercices des Saint-Cyriens en tenue.

La plupart de ses camarades étaient des petits cons arrogants issus de milieux aisés, ils tenaient à le montrer. Ils racontaient à la volée leurs exploits de sport d'hiver, de voile, leurs voyages en avion et leurs péripéties touristiques à profusion. Désagréables et méprisants. Elté était différent, comme lui cancre, cancer de la classe, ils étaient devenus amis.

C'était par Elté qu'il avait rencontré Pierre Selos un vieil anarchiste, poète, chanteur, psychologue et pédiatre sur ses entêtes de courrier ; il avait monté un petit mouvement avec des mômes : Des Enfants et des Hommes, DEH. Le programme était ambitieux, l'ambiance détendue : les mouflets pouvaient s'exprimer en liberté : enfants avec des mots adultes ?

Arthur avait été séduit, on y parlait de donner la parole aux enfants, de les affranchir des us et coutumes des parents, de leur laisser la liberté sexuelle, de leur donner le droit de vote, de leur laisser choisir leurs études. Un petit journal avait même été fait, entièrement par les gosses. Il y avait participé avec enthousiasme, se séparant d’avec sa tristesse habituelle, son inutilité.

Les années 1970 à 1980 ont vu se déployer toutes sortes d'opinions et d’actions protestataires dans tous les usages du vivant humain et de ses structures sociales — singulièrement dans le domaine éducatif, sexuel et familial —, avec un souci permanent d’autonomie et de remise en cause de tous circuits de domination, en rupture des traditions de patriarches.

Pierre avait tenté de l'orienter sur une école libre de type Summerhill, l'école et la ville, qu'il était en train de monter avec un professeur de faculté. Mais c'était une école privé, cela n'avait aucune chance d'intéresser ses parents : mère communiste, père fils et petit fils d'instituteur, il ne fallait pas brader la laïque, et on n'avait pas les moyens des bourgeois.

Cette École et la ville — alors en projet et négociation avec les ministères concernés — accoucherait dix ans plus tard d’un Lycée Autogéré de Paris, suite à l’arrivée d’une prétendue gauche au véritable pouvoir — Georgina Dufoix encadra et normalisa les velléités, on se soumit pour exister — ; Chaparov en devint l’une des meilleures élèves buissonnières.

— Les écoles parallèles, sauvages, obliques, ne permettent pas de résoudre les inégalités sociales. Elles ne sont pas un instrument de l'égalisation des chances dans le système, pas plus que l'école publique. Au contraire, elles favorisent certains enfants, ceux dont les parents s'occupent, ceux des bourgeois : le critère n'est pas forcément l'argent mais le niveau culturel.

Dans cet extrait d'interview paru dans Des Enfants et des Hommes Pierre Selos n'était pas tendre vis à vis des orientations de la plupart des écoles parallèles. Leurs objectifs politiques paraissait être de préparer des enfants à devenir de futurs militants pour faire la société que ne sont pas arrivés à faire leurs parents : initiative récupérée parce que récupérable dès son origine.

— L'utopie éducative qui semble répondre d'abord aux frustrations du monde adulte est plutôt une utopie politique. La suprême récompense n'est-elle pas l'agrément et le contrat avec l'État ? Faire mieux que l'école tout en s'y référant. C'est le contraire de l'invention. On peut être snob, se croire de gauche et offrir à ses enfants un morceau d'existence entre parenthèses.

— Si l'école parallèle ne s'inscrit pas dans un processus plus vaste où les parents eux-mêmes sont engagés en tant que militants, l'alternative n'est qu'un objet de plus destiné à la consommation. En ce qui me concerne, le savoir est un outil de révolution. Il faut un minimum de formation pour vivre dans une société que nous n'avons pas encore transformée.

Les plus âgés du lycée de Monsieur Quatre, dit Henri, se vantaient d’avoir eu des rapports avec des filles qu’ils avaient payées, l’ambiance étaient viriliste et l’éducation de ces futurs joyaux de l’organisation élitiste républicaine faisait souvent référence aux apprentissages dans des bordels : ambulants au service militaire, ou maison close en ville de garnison.

Elté avait une belle voix et savait des chansons par cœur : il venait de chanter sur l’enregistrement des deux derniers disques de la carrière de Pierre Selos ; il n’avait que douze ans et Arthur guère mieux. Leur questionnement mutuel sur l’intérêt de poursuivre une vie si indigne les avait rapprochés ; l'escorte de l’oreille affable de Pierre fait vivre, espérer une vie.

Alors goguenard et vivement critique, Elté, au passage de leurs prétendues prouesses de corps de garde, s’amusait à leur chanter d’une vois forte et claire : Au suivant de Jacques Brel, ou La complainte des filles de joie de Georges Brassens, deux amis ou connaissances de Pierre : les futurs joyaux de l’ordre se révélaient teigneux, étaient des brutes humiliantes.

Arthur prit son souffle, regarda Chaparov et soutint son regard ; il savait pertinemment ne pas devoir juger : Chaparov sortait de l’adolescence, jouait avec ses limites et ses possibilités, testait la révélation de ses charmes, son jeune corps rendait malheureux certains garçons, ne voulait pas travailler, et se proposait d’enrichir l’industrie du sexe. Il lui parla délicatement :

— Je n’ai pas d’à priori sur les relations sexuelles, pour moi chacun doit pouvoir faire de son corps ce qu’il souhaite. Tu sais que je vais rue Sainte-Anne avec le Père Arthur tous les lundis, on rencontre plein de gens qui se prostituent et d’autres associations qui essayent d’agir pour que ça aille mieux. Le porno on te demande d’avoir des rapports sexuels et on te paye, tu peux presque te dire comédienne ou actrice, ton film et ton cul sera vu par tous les recalés des vies affectives qui viendront se branler dans des placards à balai après avoir mis une pièce dans la fente...

— Oui, mais ça c’est pas mon problème, je ne suis pas responsable de ce monde là… Je suis comme toi, je préfèrerais un monde où on aurait pas besoin de bosser. Je préfèrerais un monde où les femmes auraient autant de pouvoir que les hommes dans la société. Ce n’est pas le cas, en attendant mon capital c’est mon corps.

— Et puis de toute façon tu as le temps d’y réfléchir, tu m’as dit toi même que tu étais encore mineure, les actrices doivent être majeures…

— J’ai juste un 8 à transformer en 6 et le producteur il y verra que du feu, je suis née en 1968, je me vieillis de deux ans, c’est facile, regarde…

En effet en grattant finement le carton jaunâtre ne peluchait pas trop et le petit jambage pouvait s’effacer...

— Oui, mais bon, après c’est quand même toute ta vie sexuelle que tu risques d’handicaper !

— Tout dépend du scénario !

— Ouais, mais le scénario il est toujours fait par le gros mâle qui t'emploie pour se faire un max de blé et qui n'en n'a rien à foutre de ta tronche !

— Peut-être pas forcément, il suffit peut-être de négocier, de toute façon baiser, c'est toujours un peu la même chose, non ?

— Ben je sais pas, je n'ai peut-être pas les goûts de tout le monde, mais moi voir les grosses queues pénétrer des filles maquillées comme on n'en voit jamais, je n'ai vu cela qu'une fois, le porno venait de sortir, ça m'a fait vomir, et j'avais un peu l'impression d'assister à un viol, si la fille n'avait pas eu besoin d'argent elle ne l'aurait sans doute pas accepté, c'est comme pour la prostitution…

— Je ne suis pas obligée d'accepter tout, les pénétrations non plus, on a un copain qui a du matériel pour filmer et enregistrer, on peut faire notre propre scénar et vendre le film ensuite…

— Ah, si vous gardez le contrôle sur ce qui est fait de vos corps, mais c'est quoi l'objectif ?

— Gagner du fric en s'amusant !

— Ouais, vu comme ça, m'enfin le milieu est quand même un peu maffieux, c'est dangereux non ?

— Tout est dangereux, on apprendra à se défendre voilà tout.

— Tu sais que c'est comme cela que le milieu désigne l'activité de leurs femmes elles se défendent…

— Je verrai bien !

C’était une journée ordinaire au squat USINE du 15 de la rue Kléber à Montreuil. Heureusement sur la série de tables — dérobées au self universitaire le plus proche et assemblées en grande table de banquet —, des paquets de croissants — soustraits d’une camionnette d’épicier de quartier — attendaient l’attention fine de leurs gourmandises.

 

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