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Publié par Christian Hivert

Grand Gégé

Les aventures étaient grandioses et ils en étaient tous des chevaliers, ivres de beuglantes et de fureurs, de grosses poilades, comme lorsqu’ils étaient revenus du Larzac en se vantant d’avoir caillassé le député de la Nièvre dont tous ignoraient encore le futur destin présidentiel. L’enfant sursauta, ce député de droite que l’on disait collabo et pétainiste, que foutait-il au Larzac ?

Le député de la Nièvre était évacué en tracteur par le service d’ordre paysan dans l’indifférence générale. L’enfant savait déjà ce qu’en disaient les paysans communistes du mouvement des exploitants familiaux, MODEF : il n’était que le faux nez des capitalistes et grands industriels français chargé de prendre la direction politique de la gauche ; toute le gauche ?

On avait soif, l’été était chaud, les prisons se mutinaient, l’été était brûlant ! L’enfant avait enfin réussi à se faire sortir de ce Henri IV où il devenait gentiment voyou. En ce printemps 1974 il se permit ses dernières dérives politisées dans cette rue chargée de stands au milieu d’affiches déjà vieillies appelant au Théâtre Mouffetard voir Jésus-Fric super-crack.

Grand Gégé lui confia un numéro d’un journal local auquel il participait : Le Cri du Vème vite lu et vite oublié. L’enfant avait son adolescence à remplir de rencontres et d’affections douces dans son nouveau lycée Claude Monet ; il avait encore le temps de croiser beaucoup de chevaliers ivres avant d’en être un lui-même, de devenir Arthur et de combattre l’injustice !

Pendant toute une période, les communistes libertaires se lancèrent dans la création de journaux de contre-information populaire, à l'échelle d'un arrondissement parisien ou d'une commune, d'une ville. C'était complètement expérimental et c'était un réel succès. Le principe était simple : amener une information à des lecteurs et la susciter auprès d'eux.

La parole était offerte aux lecteurs, qu'ils soient ouvriers, marins pêcheurs, locataires en lutte, parents d'élèves créant un terrain d'aventure sauvage pour les gosses ou habitants d'un quartier populaire. Les collectifs éditoriaux étaient ouverts à tous : on discutait sur le marché, donnait un petit texte, des nouvelles, prenait des journaux pour les vendre autour de soi.

L’enfant était orphelin d’une révolution : il était né trop tard pour suivre efficacement et à un niveau de responsabilité les différents secteurs côtoyés de lutte. Son esprit contestataire s’était nourri de toutes ces rencontres, il les avait admirées : il n’avait pas encore l’âge de les suivre ; il faudrait qu’il devienne l’un de ces chevaliers ivres : qu’il soit l’un de ces Arthur.

Arthur avait quelques jours pour lui, avant qu’on ne l’envoie en séjour chez une vieille tante à Chablis y passer un peu du temps dévolu aux vacances scolaires, les grandes classes patientaient dans l’incertitude, se préparant pour leurs examens, le cinéma de la rue Blainville passait 2001 Odyssée de l’espace, il avait du temps pour flâner, faire des rencontres.

Les couillus du quartier, ceux qui avaient quitté les culottes courtes, qui se pavanaient en pantalons pattes d’ef si caractéristiques des années d’après 1968 chez toutes les jeunesses du monde, passaient un moment au bar tabac de l’angle de la rue Descartes et de la rue Clovis, les lycéens d’Henri IV croisaient les élèves de Polytechnique et les nomades de la Mouffe.

Ce bar tabac servait à donner rendez-vous à quelque personne étrangère au quartier, venant de la Maube pour aller se couler dans la Mouffe à la recherche d’un bon plat crétois ou grec, aperçu d’un de ces voyages qui embrumaient les têtes et les chevelures, faisaient fourmiller les envies de marches les plus longues, tous se rêvaient globe-trotter, comme à la télé.

— C’est simple, tu sors à Maubert, tu vas pas vers la Mutu, mais quand tu l’as à ta droite, tu files en face et tu grimpes la montagne Sainte-Geneviève jusqu’à Polytechnique, c’est juste là à l’angle : Au Roi Clovis c’est facile, y a encore des marques anciennes sous la peinture : tabac–vins–liqueurs, si j’y suis pas tu laisses un message pour moi.

Le lieu désormais est un immeuble dernier cri hébergeant des sociétés savantes comme la Société des Agrégés de l’Université ou la petite librairie-atelier l’émoi des mots à l’emplacement même de l’antique débit de boisson et tabac, cela fait tout de suite beaucoup plus sage de l’extérieur, Arthur n’y retrouverait plus le charme de l'agitation estudiantine.

Dans les années 70 c’était un rescapé vivant d’une époque ancienne, côté rue Clovis était indiqué en milieu de la façade de bois Au Roi Clovis cabaret historique des quatre sergents de la Rochelle, les lettres peintes montraient clairement la superposition des âges, cela avait été moult fois refait, mais l’intérieur était de l’époque récente, à neuf.

Fréderic, son frère, donnait rendez vous à Arthur devant le comptoir de vente de cigarettes, derrière le billard électrique, les jours où il lui demandait de dévaliser les poches de ses camarades nantis et Arthur se pliait aux ordres, n’avait jamais réussi à s’y soustraire, en gardait le secret pesant, en était malheureux, atrocement barricadé dans l’infamie salissante.

Arthur mettrait toute une partie de sa jeune vie au service de l’énergie nécessaire pour échapper aux injonctions immorales de celui qu’on lui disait frère, un jour il pourrait, un jour il dirait non, un jour il serait suffisamment grand pour refuser, un jour il pourrait tout dire de sa vie, un jour il n’aurait plus besoin de mentir, un jour simplement il serait lui-même.

En attendant il rusait, effilochait sa morale, se trouvait des excuses, gérait sa terreur de chaque vol et de ses conséquences s’il eut été pris : la somme rançonnée par Fréderic devait être remise Au Roi Clovis où Arthur ne devait se trouver plus que de passage étant donné son jeune âge, les surveillants du lycée Henri IV éloignaient les plus jeunes des envies de bar.

A la gueule des poteries roses de cheminée, plaquant son oreille, Arthur s’amusait à entendre ce qui se passait dans les appartements : tentait de démêler les bruits assourdis, captait les voix et se les rendait intelligibles, voulait comprendre ce que les gens vivaient, imaginait les individus, leurs habits, leur trombine ; souvent les langues étaient étrangères.

L’escalade lui dénouait les tripes un temps, il sentait ses hormones fluctuer, prenant garde que la moindre trace ou écorchure n’imprime à ses vêtements une marque de dénonciation de ses activités, il grimpait comme un singe avait rigolé un jour Gégé qui l’avait surpris, provoquant en lui une épouvante si jubilatoire qu’il en joua encore et encore des années durant.

Du haut de ses toits arpentés, fugue après fugue, il voyait au loin l’avancée des travaux de construction des tours du treizième d’ordinaire masqués aux yeux des  piétons par de hautes palissades supportant les publicités pour les produits industriels les plus récents — machines à laver, aspirateurs, électroménager — censés évoquer l’obligatoire confort moderne.

Bribe d’histoire de pauvres par bribes de misères, des immeubles étaient vidés de tout taudis — où s’entassaient moult familles nombreuses dans des meublés hors de prix —, détruits, et prenaient place d’incongrues façades aux larges fenêtres modernes que viendraient acheter quatre à cinq familles, chacune leur appartement neuf : à crédit sur vingt ans.

Arthur écoutait beaucoup les conversations des autres, les buvait tel un assoiffé, s’impatientait de vivre aussi une des ces vies racontées, voir toutes un peu pourquoi pas, le son des voix montait et Arthur était sur un toit trois ou quatre étages plus haut, la rue était bruyante, mais les automobilistes — peu nombreux encore en cette époque — évitaient de s’y perdre.

En effet ils n’auraient pu arriver à l’heure, seuls ceux qui s’engageaient dans ce ventre de Paris qu’était la rue Mouffetard étaient ceux qui avaient quelque chose à y livrer ou à venir enlever, achalandant ainsi depuis tôt le matin jusqu’aux heures des fêtards nocturnes venus animer les derniers cabarets et les premiers piano-bars, et jouter avec l’Irlandais rebelle au royaume.

Aussi Arthur s’emplissait de fragments de discussions anonymes, parfois Gégé avec ses potes militants commentaient la réunion qu’ils venaient de quitter à la Maison Pour Tous, face à la Garde Républicaine, où les gardes à cheval tous les matins aboutissaient, venus de Masséna, après avoir remonté en deux rangs parfaits l’avenue d’Italie suivie des Gobelins.

La caserne possédait deux larges portes monumentales à deux ventaux, l’une non loin du repaire d’anarchistes et d’artistes de la Maison Pour Tous et l’autre donnant sur la place Monge, parallèle à la rue Mouffetard, Arthur voyait donc l’enfilade des box de chevaux, la grande allée menant d’une ouverture à l’autre et les gardes de service, le début de la rue Ortolan.

Il se faufilait, se dépêchait, regardait sa montre, ne pas être en retard au cours, arriver dans la cour du petit lycée avant la sonnerie, jusqu’à la petite porte du 1 rue Clothilde, dont la clé reposait sous le lierre, il en avait pour à peine 7 petites minutes, moins s’il courait, le surveillant concierge disparaissait un temps de sa guérite durant les interclasses, puis le couloir.

Parfois Gégé l’apostrophait en le voyant sortir de la courette de l’immeuble dont les fenêtres étaient presque toutes murées sur rue, il aimait bien le charrier, l’espièglerie et la débrouillardise d’Arthur l’émoustillait, voyait-il en lui un futur militant, il lui avait déjà conseillé la lecture de Front libertaire des luttes de classe, le canard communiste libertaire de l’ORA

— Et tu le laisses dans ton cartable, tu le lis pas devant tout le monde, à Henri IV ils vont te charcler ces petits bourges de merde, s’ils savent que tu t’informes petit…

— N’aie crainte Gégé, je planque tout, je dis rien, si jamais t’as besoin de mes services, je suis muet comme une tombe, mais sous la torture j’avoue tout ce qui n’est pas vrai, demande à Pierre Selos, y m’connais…

— Je t’ai vu sortir du Roi Clovis hier, qu’est-ce que t’y foutais, tu vas quand même pas voir ces putes de trotskistes qui appellent à voter pour cette salope de la cagoule de la Nièvre…

— T’en fais pas Mitterrand on le connaît dans la Nièvre, il a toujours été à droite, c’est l’ennemi de toute la famille coco…

Arthur lui expliqua pour le racket de son frère :

— Il est quand même crado ton frangin, j’irai bien lui foutre un taquet mais ça retomberait sur toi, prends ton mal en patience et méfie toi des ces putes qui font réunion dans l’arrière salle du Roi Clovis, dès leurs études finies ils seront ministres et adieu prolétariat, c’est des putes, prends le bigot de la Mouffe : (Gob)elin 59 77 ; Arthur était son petit protégé.

Le fait de savoir qu’il lui suffisait d’appeler ce numéro de téléphone et de demander après Gégé en cas de problème l’avait rassuré et lui avait donné une petite importance qui lui faisait cruellement défaut, pouvaient bien pleuvoir les quolibets de son frère et ses malveillances despotiques, il avait la clé du lycée, ses planques aux arènes et l’amitié de Gégé.

Arthur ne savait quoi répondre à Chaparov à part des platitudes sirupeuses de circonstance. Avait elle eu de mêmes aventures d'adolescence ou tout du moins similaires qui font que l'on se rencontre bien souvent par la suite dans de mêmes endroits avec les mêmes préoccupations ou vertiges, prédestinés à glisser éternellement sur les miasmes d'un passé.

Il avait lui-même tenté de louer ses fesses il y a peu dans la rue et ne l'avait pas fait, ne s'en était pas vanté, avait rencontré le Père Arthur en maraude rue Sainte Anne ; le faire devant une caméra rendait-il l'affaire plus protégée, il n'avait pas de morale en rapport avec la vénalité de l'opération, seule comptait pour lui l'éventuel risque pour la sécurité du corps incertain.

En sortant d'U.S.I.N.E, pour se rendre à son rendez vous habituel avec le Père Arthur, il se demandait s'il devait prendre conseil par rapport à cette discussion surréaliste qu'il avait eu avec Chaparov, cette buissonnière audacieuse et avide de rémunération rapide. Arthur n'avait jamais vraiment apprécié les atteintes à son corps nu et Chaparov mettait le sien en location.

Pourtant elle était si prude et ne dévoilait jamais rien de ses peaux juvéniles. Elle semblait ne participer à rien et devenait l'âme de cette grande pièce où tous atterrissaient, touristes ou chevaliers ivres. Devait il raconter cette dérive constitutive de ses respirations, aucune expérience ne peut se substituer à l'expérimentation personnelle de chacun, alors ?

 

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