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Publié par Christian Hivert

 NOUVEL AN CHEZ LE DUC DE BERRYLa sortie du capitalisme a déjà commençé par André Gorz

Publié le avril 13, 2007 dans Critiques sociales

La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle.  Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une  limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser (qui en fait un système mort-vivant qui se sur vit en masquant par des subterfuges la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital.


Cette crise de système tient au fait que la masse des capitaux  accumulés, n’est plus capable de se valoriser par l’accroissement de la production et l’extension des marchés. La production n’est plus assez rentable pour pouvoir valoriser des investisse ments productifs additionnels. Les investissements de producti vité par lesquels chaque entreprise tente de restaurer son ni veau de profit ont pour effet de déchaîner des formes de con currence meurtrières qui se traduisent, entre autres, par des réductions compétitives des effectifs employés, des externalisations et délocalisations, la précarisation des emplois, la baisse des rémunérations, donc, à l’échelle macro-économique, la baisse du volume de travail productif de plus-value et 1a baisse du pouvoir d’achat. Or moins les entreprises emploient de travail et plus le capital fixe par travailleur est impor tant, plus le taux d’exploitation c’est-à-dire le surtravail et la survaleur produits par chaque travailleur doivent être élevés. Il y a à cette élévation, une limite qui ne peut être indéfiniment reculée, même si les entreprises se délocalisent en Chine, aux Philippines ou au Soudan.


Les chiffres attestent que cette limite est atteinte. L’accumulation productive de capital productif ne cesse de régresser. Aux Etats- Unis, les 500 firmes de l’indice Standard & Poor’s disposent en moyenne, de 631 milliards de réserves liquides; la moitié des bénéfices des entreprises américaines provient d’opérations sur les marchés financiers. En France, l’investissement productif des entreprises du CAC 40 n’augmente pas, même quand leurs bénéfices explosent. L’lmpossibilité de valoriser les capitaux accumulés par la production et le travail explique le développement d’une économie fictive fondée sur la valorisation de capitaux fictifs. Pour éviter une récession qui dévaloriserait le capital excédentaire (suraccumulé). Les pouvoirs financiers ont pris l’habitude d’inciter les ménages à s’endetter à consommer leurs revenus futurs, leurs gains boursiers futurs, la hausse future de la valeur marchande de leur logement, cependant que la Bourse capitalise la croissance future, les profits futurs des entreprise, les achats futurs des ménages, les gains que feraient dégager les dépeçages et les restructurations, impo sés par les LBO d’entreprises qui ne s’étaient pas encore mises à l’heure de la précarisation, surexploitation et externalisation de leurs personnels.


La valeur fictive (boursière) des actifs financiers a doublé en l’espace d’environ six ans, passant de 80 000 à 160 000milliard de dollars (soit trois fois le PIB mondial), entre tenant aux Etats-Unis une croissance économique fondée sur l’endettement intérieur et extérieur, lequel entretient de son côté la liquidité de l’économie mondiale et la croissance de la Chine, des pays voisins et par ricochet de l’Europe.


L’économie réelle est devenue un appendice des bulles financières. Il faut impérativement un rendement élevé du capital propre des firmes pour que la bulle boursière n’éclate pas et une hausse continue du prix de l’immobilier pour que n’éclate pas la bulle des certificats d’investissement immo bilier vers lesquels les banques ont attiré l’épargne des par ticuliers en leur promettent monts et merveilles – car l’éclatement des bulles menacerait le système
bancaire de faillites en chaîne, l’économie réelle d’une dépression prolongée (la dépression japonaise dure depuis quinze ans).


« Nous cheminons au bord du gouffre », écrivait Robert Benton. Voilà qui explique qu’aucun État n’ose prendre le risque de s’aliéner ou d’inquiéter les puissances financières. I1 est impensable qu’une politique sociale ou une politique de « re lance de la croissance » puisse être fondée sur la redistribution des plus values fictive de la bulle financière. I1 n’y a rien à attendre de décisif des États nationaux qui, au nom, de l’impératif de compétitivité, ont au cours des trente dernières années abdiqué pas à pas leurs pouvoirs entre les mains d’un quasi-Etat supranational imposant des lois faites sur mesure dans l’intérêt du capital mondial dont il est l’émanation – Ces loi, promulguées par l’OMC, l’OCDE et le FMI, imposent dans la phase actuelle le tout-marchand, c’est-à-dire la privatisation des services publics, le démantèlement de la protection sociale, la monétarisation des maigres restes de relations non commerciales.


Tout se passe comme si le capital, après avoir gagné la guerre qu’il a déclarée à la classe ouvrière, vers la fin des années 1970, entendait éliminer tous les rapports sociaux qui ne sont pas des rapports acheteur/vendeur, c’est-à-dire qui ne réduisent pas les individus à être des consommateurs de mar chandises et des vendeurs de leur travail ou d’une quelconque prestation considérée comme « travail » pour peu qu’elle soit tarifée. Le tout marchand, le tout- marchandise comme forme ex clusive du rapport social poursuit la liquidation complète de la société dont Margaret Thatcher avait annoncé le projet. Le totalitarisme du marché s’y dévoilait dans son sens politique comme stratégie de domination. Dès lors que la mondialisation du capital et des marchés, et la férocité de la concurrence entre capitaux partiels exigeaient que l’Etat ne fût plus le garant de la reproduction de la société mais le garant de la compétitivité des entreprises, ses marges de manoeuvre en ma tière de politique sociale étaient condamnées à se rétrécir, les coùts sociaux à être dénoncés comme des entorses à la libre concurrence et des entraves à la compétitivité, le financement public des infrastructures à être allégé par la privatisation.


Le tout-marchand s’attaquait à l’existence de ce que les bri tanniques appellent les commons et les Allemands le Gemeinwesen, c’est-à-dire à l’existence des biens communs indivisibles, in aliénables et inappropriables, inconditionnellement accessibles et utilisables par tous. Contre la privatisation des biens communs les individus ont tendance à réagir par des actions communes, unis en un seul, sujet. L’État a tendance à l’empêcher et le cas échéant, à réprimer cette union de tous d’autant plus fermement qu’il ne dispose plus des marges suffisantes pour apaiser des masses paupérisées, précarisées, dépouillées de droits acquis. Plus sa domination devient précaire, plus les résistances po pulaires menacent de se radicaliser, et plus la répression s’accompagne de politiques qui dressent les individus les uns contre les autres et désignent des boucs emissaires sur lesquels concentrer leur haine.


Si l’on a, à l’esprit cette toile de fond, les programmes, discours et conflits qui occupent le devant de la scène politique paraissent dérisoirement décalés par rapport aux enjeux réels. Les promesses et les objectifs mis en avant par les gou vernements et les partis apparaissent comme des diversions irréelles qui masquent le fait que le capitalisme n’offre au cune perspective d’avenir, sinon celle d’une détérioration continue des conditions de vie, d’une aggravation de sa crise, d’un affaissement prolongé passant par des phases de dépression de plus en plus, longues et de reprise de plus en plus faibles. Il n’y a aucun « mieux » à attendre si on juge le mieux selon les critères habituels : Il n’y aura plus de « développement » sous la forme du plus d’emplois, plus de salaire, plus de sécurité. Il n’y aura plus de « croissance » dont les fruits puissent être so cialement redistribués et utilisés pour un programme de trans formations sociales transcendant les limites et la logique du capitalisme.


L’espoir mis, il y a quarante ans, dans des « réformes révolutionnaires » qui, engagées de I’ intérieur du système sous la pressions de luttes syndicales, finissent par transférer à la classe ouvrière les pouvoirs arrachés au capital, cet espoir n’existe plus. La production demande de moins en moins de tra vail, distribue de moins en moins de pouvoir d’achat à de moins en moins d’actifs; elle n’est plus concentrée dans de grandes usines pas plus que ne l’est la force de travail. L’emploi est de plus en plus discontinu, dispersé sur des prestataires de service externes, sans contact entre eux, avec un contrat commercial à la place d’un contrat de travail. Les promesses et programmes de « retour » au plein emploi sont des mirages dont la seule fonction est d’entretenir l’imaginaire salarial et marchand, c’est-à-dire l’idée que le travail doit nécessairement être vendu à un employeur et les biens de subsistance achetés avec l’argent gagné; autrement dit: qu’il n’y a pas de salut en de hors de la soumission du travail au capital et de la soumission des besoins à la consommation de marchandises: qu’il n’y a pas de vie, pas de société au-delà de la société de la marchandiseet du travail marchandisé, au-delà et en dehors du capitalisme.


L’imaginaire marchand et le règne de la marchandise empêchent d’imaginer une quelconque possibilité de sortir du capitalisme et empêchent par conséquent de vouloir en sortir. Aussi long temps que nous restons prisonniers de l’imaginaire salarial et marchand, l’anticapitalisme et la référence à une société au delà du capitalisme resteront abstraitement utopiques et les luttes sociales contre les politiques du capital resteront des luttes défensives qui, dans le meilleur des cas, pourront le freiner un temps mais non pas empêcher la détérioration des conditions de vie.


La « restructuration écologique » ne peut qu’aggraver la crise du système. II est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis 150 ans. Si on prolonge la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par un facteur 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le climat de l’ONU, les émissions de CO2 devront diminuer de 85% jusqu’à cette date pour limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum. Au-delà de 2°, les conséquences seront irréversibles et non maîtrisables.


La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, la décroissance risque d’être imposée à force de restrictions, rationements, allocations de ressources caractéristiques d’un socialisme de guerre. La sortie du capitalisme s’impose donc d’une façon ou d’une autre. La reproduction du système se heurte à la fois à ses limites internes et aux limites externes engendrées par le pillage et la destruction d’une des deux « principales sources d’où jaillit toute richesse » : la terre. La sortie du capitalisme a déjà commencé sans être encore voulue consciemment. La question porte seulement sur la forme qu’elle va prendre et le cadence à laquelle elle va s’opérer.


L’instauration d’un socialisme de guerre, dictatorial, centralisateur, techno-bureaucratique serait la conclusion logique – on est tenté de dire « normale » – d’une civilisation capitaliste qui, dans le souci de valoriser des masses croissantes de capital, a procédé à ce que Marcuse appelle la « désublimation répressive » – c’est-à-dire la répression des « besoins supérieurs » pour créer méthodiquement des besoins croissants de consommation individuelle, sans s’occuper des conditions de leur satisfaction. Elle a éludé dès le début la question qui est à l’origine des sociétés : la question du rapport entre les besoins et les conditions qui rendent leur satisfaction possible: la question d’une façon de gérer des ressources limitées de manière qu’elles suffisent durablement à couvrir les besoins de tous; et inversement la recherche d’un accord général sur ce qui suffira à chacun, de manière que les besoins correspondent aux ressources disponibles.


Nous sommes donc arrivés à un point où les conditions n’existent plus qui permettraient la satisfaction des besoins que le capitalisme nous a donnés, inventés, imposés, persuadé d’avoir afin de pouvoir écouler des marchandises qu’il nous a enseigné à désirer. Pour nous enseigner à y renoncer, l’écodictature semble à beaucoup étre le chemin le plus court. Elle aurait le préférence de ceux qui tiennent le capitalisme et le marché pour seuls capables de créer et de
distribuer des riches ses; et qui prévoient une reconstitution du capitalisme sur de nouvelles bases après que des catastrophes écologiques auront remis les compteurs â zéro en provoquant une annulation des det tes et des créances.


Pourtant une toute autre voie de sortie s’ébauche. Elle mène à l’extinction du marché, et du salariat par l’essor de l’auto- production, de la mise en commun et de la gratuité. On trouve les explorateurs et éclaireurs de cette voie dans le mouvement des logiciels libres, du réseau libre (freenet), de la culture libre qui, avec la licence CC (créative commons) rend libre (et libre: free signifie en anglais, à la fois librement accessible et utilisable par tous et gratuit) de l’ensemble des biens cul turels – connaissances, logiciels, textes, musique, films etc.. – reproductibles en un nombre Illimité de copies pour un coùt négligeable.

 

Le pas suivant serait logiquement la production »libre » de toute la vie sociale, en commençant par soustraire au capitalisme certaines branches de produits susceptibles d’être autoproduits localement par des coopératives communales. Ce genre de soustraction la sphère marchande : s’étend pour les biens culturels où elle a été baptisée « out-cooperating », un exemple classique étant Wikipedia qui est en train d’out-cooperate l’Encyelopedia Britannica. L’extension de ce modèle aux biens matériels est rendue de plus en plus faisable grâce d la baisse du coût des moyens de production et à la diffusion des savoirs techniques requis pour leur utilisation. La diffusion des compétences informatiques, qui font partie de la « culture du quotidien » sans avoir à être enseigniée, est un exemple parmi d’autres.


L’invention des fabbers, aussi appelés digital fabricators ou factories in a box – il s’agit d’une sorte d’ateliers flexibles transportables et installables n’importe où – ouvre à l’autoproduction locale des possibilités pratiquement illimitées. Produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons est la voie royale de la sortie du marché. Elle nous permet de nous demander de quoi nous avons réellement besoin, en quantité et en qualité, et de redéfinir par concertation, compte tenu de l’environnement et des ressources à ménager, le norme du suffisant que l’économie de marché à tout fait pour abolir. L’autoréduction de la consommation, son autolimitation – le self-restraint – et la
possibilité de recouvrer le pouvoir sur notre façon de vivre passe par là.


Il est probable que les meilleurs exemples pratiques alternatives en rupture avec le capitalisme nous viennent du sud de la planète, si j’en juge d’après la création, au Brésil, dans des favelas mais pas seulement, des « nouvelles coopératives » et des « pontos de cultural ». Claudio Prado, qui dirige le département de la « culture numérique » au ministère de la Culture, déclarait récemment: « Le ‘job est une espèce en voie d’extinction… Nous espérons sauver cette phase merdique du 20e siècle pour passer directement du 19e au 21e: L’autoprodiction et le recyclage des ordinateurs-par exemple, sont
soutenus par le gouvernement: i1 s’agit de favoriser « l’appropriation des technologies par les usagers dans un but de transformation sociale » si bien que les trois quarts de tous les ordinateurs produits au Brésil en 2004/5 étaient autoproduits.

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