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Publié par Christian Hivert

bienAprès les grandes rebellions émeutières des années 2010-2013 et depuis la fin de la guerre contre les tyrans arabes en 2017, le processus avait réussi à instaurer un puissant système d’équilibrage des forces sociales et économiques et contrôlait finement l’ensemble de la Société Européenne de Glasgow à Wladivostock, de la Laponie à la pointe de la Sicile, de l’Atlantique aux marches de l’Empire Indien, l’Europe s’agitait, sagement régulée par les principes informatisés du Processus. Et Jojo savait que c’était le meilleur système jamais inventé par la civilisation humaine. Oui il savait que les Européens dont il faisait parti avaient tiré l’humanité de l’ombre et depuis des siècles étaient à l’avant garde de tous les progrès. Il en était furieusement fier. Et marchant sans coup férir, sans hésitation et sans appréhension, il marchait vers son destin.

 

Hier midi, il était sorti du gymnase club en Jojo qui faisait jouer tous ses muscles, il se sentait en pleine forme, la vie était belle, son boulot ne reprenait qu'à 14 heure, il était 11 heure, il avait le temps de se faire faire un petit massage sur la pelouse du trocadero, tranquillement en regardant les bateaux sur la Seine. Il héla une courtisane qui papotait avec ses collègues sur un banc, régla d'avance, comme il convient et ils allèrent s'installer. La courtisane sortit ses fioles d'huiles fines de sa besace, laissa tomber sa tunique et lui ôta son pagne. Il bandait déjà.

"Pas de souhaits particuliers";

"Non, conduis-moi !"

Il s'allongea sur le tapis d'herbe et elle commença à prendre soin de lui. Dans une heure il pourrait s'ébrouer paisiblement et se propulser jusqu'à un automatique qui lui fournirait les mets de son choix afin qu'il se rassasie. A quelques pas d'eux une jeune femme se faisait lécher le sexe par un collègue de sa masseuse. Il aurait pu rompre le contrat et se joindre à eux, mais il préférait toujours les solutions les plus simples. Les doigts fins commençaient leur oeuvre, il se détendit, ferma les yeux et chantonna.

 

Aujourd’hui encore comme hier, il avait la frite Jojo , il s'installa à la terrasse d'un café pour regarder les filles passer et se dit qu'il ferait peut-être l'effort d'en aborder une, il n'avait pas envie de passer la soirée seul et en avait assez de claquer toutes ses valeurs aux coupoles de verre des Tuileries.

 

Mais la vie était ainsi faite que Jojo finissait presque toujours par choisir la solution de facilité. Et beaucoup de solutions de facilité étaient mises à sa disposition. En quoi pouvait l’intéresser ce qui se passait dans le vaste monde et dont les journaux télévisés de toutes les chaînes étaient emplis. Une nouvelle catastrophe naturelle avait fait des milliers de victimes, juste avant hier, mais à des milliers de kilomètres de la terrasse où il était confortablement et paisiblement installé. Le problème de ces pays pauvres était immanquablement lié à la grande différence culturelle, à l’écart de civilisation qui éxistait entre le processus Européen et les autres peuples. Que faire pour réduire cet écart ? Ces peuples n’étaient manifestement pas prêts à se développer à l’instar de la civilisation dont lui Jojo faisait partie. Alors il fallait bien trouver des solutions d’accompagnement et d’aide au développement, il fallait bien les assister et les diriger lentement vers le progrès, les kouchnériser. Jojo était de gauche, paisiblement de gauche.

 

Pour lui, la kouchnérisation des pays du cartel des tyrans et des pays africains avait au moins réussi à recréer un équilibre dans ces pays défaillants et assurait bon an mal an le minimum de survie alimentaire nécessaire à maintenir en vie ces populations affamées et anciennement fanatisées. Jojo savait bien que les choses n’étaient pas simples et il savait bien que des êtres malfaisants et corrompus bâtissaient des fortunes sur le désordre et la destruction. C’est bien pour cela qu’il était de gauche. Il fallait bâtir, année après année, décennie après décennie, un nouvel ordre mondial, il fallait que tous prennent exemple sur le processus Européen. C’était la seule chance d’harmonisation de la civilisation humaine, mondiale. Et si pour cela il fallait utiliser la force démocratique, alors, bien que cela ne puisse pas représenter un idéal, s’il fallait en passer par là......

 

Pour que le processus puisse tirer l’humanité de l’obscurité, il fallait qu’il s’impose, se renforce et s’étende. Il n’y avait pas le choix. Si pour cela il fallait briser les structures économiques d’un pays fanatisé derrière son tyran, alors tant pis. La reconstruction prendrait, prenait du temps mais grâce aux programmes de kouchnérisation, les populations démunies pourraient survivre, peu à peu se faire défanatiser, et reconstruire leur pays sur le modèle exemplaire du processus. Jojo, franchement, ne voyait pas d’autre solution !

 

En attendant, Jojo savourait ses moments. De temps à autre il se sentait un peu seul et désoeuvré, alors il s’occupait de son bien-être avec la plus minutieuse des attentions.

 

Ce soir peut-être irait-il à cette soirée privée où sa cousine l’avait invité. Comme cela il n’aurait pas à se faire à manger lui-même, et puis ça le changerait un peu de ces soirées passées seul à pianoter sur son visiocom pour d’éphémères rencontres entre câblés du réseaux de télé-convivialité. Elle était un peu fofolle sa cousine, toujours à la traîne de personnages les plus marginaux et les plus extraordinaires qui soient. Une ribambelle de peintres, poètes, rebelles et contestataires en tout genre. En général, il s’éclatait bien parmi eux, et puis ça ne prêtait pas à conséquence. Peut-être y reverrait-il Marion !

Il avait déjà vu des jolies filles, mais jamais son appétit libidineux ne s’était autant aiguisé qu’à son contact. Ce n’est pas qu’elle puisse prétendre rivaliser avec les courbes parfaites des filles de cristaux liquides qui s’affichaient sur les panneaux publicitaires, mais dés qu’elle lui apparaissait, c’était comme si son sang se mettait à faire des folies dans ses veines. Son seul problème était de réussir à retenir son attention. Comme elle était un peu artiste, sculpteur entre autre, il avait bien tenté de potasser des revues d’art sur son écran, mais ça l’avait passablement endormi. Et il avait déjà deux ou trois fois eu du mal à soutenir une conversation intéressante sur ce sujet. Si l’occasion se représentait il faudrait qu’il trouve autre chose. Mais quoi ! La dernière fois, il avait appris incidemment que la belle fréquentait les entrepôts et les bureaux squattés par les artistes dans le quartier en réfection de l’Opéra. Pourquoi ne pas se prendre d’intérêt pour ces lieux si « fascinants par leur côté sauvage et la perversité de leur utilisation ». Tiens, à voir, il faudrait peut-être qu’il tente une incursion de côté là. On ne sait jamais. Sa décision du coup était prise. Il irait à cette fête où il avait été invité.

 

Marion, cependant, loin de se douter à quel point elle poussait à la réflexion les garçons qu’elle croisait était en train de bien se prendre la tête à coller un nénuphar en résine algophtylique sur le front d’une sculpture de bois qu’elle venait de finir. Le titre en serait « idée absconse » mais pour le moment cela ne tenait pas. Elle fit une nouvelle tentative, puis laissa tout tomber pour aujourd’hui. Il faisait beau et peut-être que Pat-Lou passait l’après-midi dans son atelier. Ses petits seins durcirent d’un coup à l’idée d’aller le surprendre et que là dans quelques minutes si elle le souhaitait elle se ferait prendre, couchée dans la sciure de l’atelier, sous le regard impavide du vieux moustachu du sixième en face, dont la fenêtre se reflétait dans la monumentale glace de l’armoire sur laquelle travaillait justement Pat-Lou. Il suffisait de.....

 

Pat-Lou était bien là, mais le vieux n’était pas à sa fenêtre. Elle le quitta au bout de quelques instants et s’en fut en baguenaude rêveuse le long des rues. Elle avait une décision importante à prendre pour sa vie et cela la hérissait de partout. Décidément rien n’était simple. Rien n’avait jamais été simple pour elle et rien ne le serait jamais. Mais il fallait qu’elle arrive à se décider et vite, l’échéance était fixée à la fin de la semaine. D’ici là il fallait qu’elle prépare sa réponse, et depuis des mois elle tergiversait.

 

Voyons, qu’est-ce qui était le plus important pour elle ! Jusqu’à présent elle avait toujours mené sa vie à tâtons, sans trop y réfléchir, sans pour autant faire n’importe quoi, mais aucun choix qu’elle avait fait n’avait présenté d’engagement total, en profondeur comme celui qu’on lui demandait de faire maintenant. Elle n’arrivait pas à s’y résoudre. Si elle suivait sa logique de vie, ses principes, ses engagements moraux, elle ne pouvait pas reculer, il fallait qu’elle accepte. Si par contre elle suivait son instinct, son caractère, ses lubies et ses fantasmes, si elle n’était pas prête à rompre avec ses envies de l’instant, si elle ne se sentait pas de se contraindre à une trop grande discipline de vie, il valait mieux qu’elle refuse, incontestablement. Mais en refusant, elle heurtait profondément son éthique personnelle. Pourrait-elle vivre comme cela. Jusqu’à présent le problème ne s’était jamais posé . Elle avait toujours pu mener ses bagarres, ses luttes sans se contraindre, en continuant sa vie de plaisirs, sans jamais se refuser quoi que ce soit que son corps ou son âme n’ait envie. Alors pourquoi maintenant. Qu’est-ce qui ne collait pas ?

 

Elle marchait lentement en ruminant et plus elle ruminait, plus elle s’embrouillait, mais la réponse, claire et lucide, survenait. Comme elle passait devant la gare St Lazare elle eut une idée qui peut-être aiderait à la résolution de son tourment.

Grâce à sa carte « travailleur toutes zones », elle pouvait se rendre partout où elle voulait dans toute la région Ile de France, sans achat supplémentaire de crédit transport, ni justificatif de déplacement. C’était un privilège assez peu partagé, mais avec des parents cadres à la Société Publique de Transports Urbains, cela n’avait rien d’extraordinaire. Depuis la grande rationalisation et les petites qui en découlaient, il était devenu très ardu pour tout un chacun de pouvoir circuler où bon lui semblait. Des postes de contrôles électroniques étaient installés partout et seuls ceux qui étaient munis des cartes d’autorisation d’utilisation du transport public pouvaient les franchir sans risque. Peu à peu la rationalisation de l’utilisation des transports public s’est mise en place. A chacun une autorisation en corrélation avec son activité et son utilité dans la société. De la même manière avait été rationalisée la circulation automobile. Seuls pouvaient emprunter les tunnels automobiles à bord d’un véhicule privé ceux qui occupaient un rang supérieur et avaient une activité indispensable au processus. Selon des critères déterminés par les gros ordinateurs processoraux et la caste de ceux qui les géraient. Les autres se contentaient de remplir les wagons dans les tunnels ferroviaires de transports urbains. Et leurs autorisations de transport, en dehors des va-et-vient domicile-lieu de travail étaient déterminés en fonction de la catégorie socio-professionnelle à laquelle ils appartenaient. Pour exemple un père de famille, travailleur de classe A, (travail sans responsabilité ), la plus répandue, ayant de la famille dans l’agglomération des trois Paris avait une autorisation pour un aller-retour par week-end. S’il en désirait plus il devait faire une demande spéciale et remplir un dossier avec justificatifs, les frais de transports supplémentaires (très élevés) étant déduits automatiquement de son crédit salarial mensuel. Tout un système complexe de dérogations et d’exonérations pour les situations les plus diverses assuraient un minimum de fluidité à l’ensemble.

 

Mais, là, Marion, elle, n’avait pas de souci à se faire de ce côté là, ce qui était très agréable. Elle pouvait se rendre où elle voulait dans les limites horaires de circulation soit de 5h du matin à 1h du matin tous les jours. Elle en profitait.

 

Et ce privilège représentait justement une partie du problème qu’elle avait à résoudre.

 

Au moment où Marion montait dans le train, Jojo se leva et s’étira et Omar de la bande des Milles, l’un des seuls qui puisse se dire ami intime avec Miro, sortit de la salle de prière, comme chaque jour à la même heure, régénéré.

 

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