La hasbara, littéralement « explication » en hébreu, est depuis plus d’un siècle l’un des instruments les plus constants et les plus sophistiqués du sionisme politique puis de l’État d’Israël. Le terme semble anodin, presque administratif : il évoque la pédagogie, le souci de clarifier un dossier complexe.
Mais derrière cette façade se déploie un appareil narratif immense, tissé dès les premières décennies du mouvement sioniste et devenu, après 1948, une véritable machine d’État. D’abord, il s’agissait de convaincre les puissances européennes qu’un « foyer national juif » en Palestine relevait de l’évidence morale et du progrès civilisationnel, quand bien même le pays était déjà peuplé d’Arabes palestiniens que les discours officiels s’attachaient à rendre invisibles.
L’Agence juive, au début du XXᵉ siècle, cultivait déjà un double registre : à l’extérieur, le langage de la modernité, de l’égalité, de la nécessité historique ; à l’intérieur, un discours autrement plus brutal, celui de la conquête d’un territoire vivant où il faudrait gérer la présence d’un peuple autochtone. Cette disjonction constitue le tout premier noyau de la hasbara : une narration lissée destinée à dissoudre les contradictions dans le regard occidental.
Avec la création de l’État d’Israël en 1948, la hasbara devient un organe officiel. Ministères, ambassades, radios, puis télévision et services de renseignement se coordonnent pour projeter une image singulière : celle d’une petite démocratie assiégée, éclairée, désireuse de paix mais constamment menacée par une masse arabe indistincte.
La guerre de 1967 consacre cette construction : la victoire éclair, admirée par l’Occident, s’accompagne d’un récit triomphant où les Palestiniens deviennent des figurants secondaires et où l’occupation des territoires apparaît presque comme un accident géopolitique, provisoire et non idéologique.
La guerre du Liban en 1982, les massacres de Sabra et Chatila, puis les deux Intifadas révèlent pourtant les fissures d’un discours qui ne colle plus à la réalité. C’est alors que les gouvernements israéliens renforcent la professionnalisation de la propagande : unités de porte-parole de l’armée, think tanks, ONG para-étatiques, réseaux de lobbying à l’étranger. La hasbara ne se contente plus d’expliquer : elle anticipe, neutralise, attaque.
Son fonctionnement repose sur quelques procédés constants. D’abord, la fabrication d’un cadre lexical destiné à conditionner la perception : les exécutions extrajudiciaires deviennent des « frappes ciblées », les destructions massives de quartiers entiers sont classées comme « dommages collatéraux », le mur d’annexion se transforme en « barrière de sécurité ». Ensuite vient la stratégie de renversement : Israël ne bombarde jamais, il « répond » ; il n’assiège pas Gaza, il « contient une menace » ; il ne viole pas le droit international, il « se défend dans un contexte exceptionnel ».
La hasbara est aussi une technique d’effacement. Effacement des Palestiniens en tant que peuple, effacement de l’histoire de la Nakba, effacement de la dimension coloniale du conflit. Quand elle ne peut plus effacer, elle noie : elle multiplie les informations contradictoires au point d’épuiser la vigilance du public et d’installer une fatigue morale qui finit par profiter au plus puissant.
Au XXIᵉ siècle, l’entrée en scène des réseaux sociaux transforme la hasbara en machine numérique. Après les bombardements de Gaza en 2008–2009, Israël investit massivement dans la communication en ligne : armées de volontaires, campagnes coordonnées, vidéos de l’armée soigneusement montées, influenceurs sponsorisés chargés de diffuser le récit officiel en temps réel.
Le ministère des Affaires stratégiques, créé pour lutter contre le mouvement BDS, mène des opérations d’opinion sur les campus américains, attaque les ONG internationales, finance des études destinées à discréditer journalistes, universitaires et militants. Dans ce dispositif, l’accusation d’antisémitisme devient un outil rhétorique central : elle sert à disqualifier non seulement les critiques d’Israël, mais aussi les institutions de défense des droits humains ou même les organisations internationales.
De nombreux chercheurs, comme Brian Klug ou Judith Butler, ont montré que cette confusion volontaire est devenue l’un des piliers de la défense israélienne dans les arènes occidentales.
Mais depuis la guerre de Gaza de 2023–2025, une crise profonde s’ouvre. Alors que l’armée israélienne mène des opérations dévastatrices, que les organisations humanitaires décrivent une catastrophe sans précédent et que la Cour internationale de Justice estime plausible l’existence d’un risque de génocide, la hasbara subit une perte de crédibilité sans équivalent dans son histoire.
Les récits officiels sur les « tunnels sous les hôpitaux », les « boucliers humains », certaines accusations spectaculaires démenties par des experts internationaux, tout cela se heurte à la multiplication d’images filmées par des civils palestiniens, diffusées instantanément à l’échelle mondiale. Le monopole narratif d’Israël, jadis presque total en Occident, se fracture. Là où quelques lignes d’un communiqué suffisaient autrefois à imposer une version, il faut désormais livrer bataille contre des milliers de témoins directs.
Dans ce vide laissé par l’effondrement du récit dominant, quelque chose d’inédit se produit : la solidarité internationale avec les Palestiniens atteint une ampleur inégalée, portée par une génération globalisée, connectée et moins sensible aux narratifs hérités de la Guerre froide.
Des centaines de villes manifestent, des syndicats, des artistes, des églises, des mouvements féministes ou LGBTQ+ rejoignent une même cause, et la Palestine devient symbole universel de justice refusée. Pour la première fois, le soutien aux Palestiniens n’est plus un marqueur marginal mais une norme émergente de la conscience politique mondiale.
Le basculement est même visible au cœur des États-Unis, bastion longtemps réputé imperméable à toute critique d’Israël. Les sondages montrent une tendance historique : chez les jeunes, la sympathie va désormais majoritairement aux Palestiniens, et une part croissante des électeurs démocrates juge les opérations israéliennes injustifiables.
Sur les campus, d’Harvard à UCLA, des coalitions d’étudiants juifs, arabes, noirs et latinos s’organisent pour dénoncer les bombardements, brisant un demi-siècle de conformisme imposé par la hasbara. Des organisations juives progressistes, autrefois marginales, prennent la tête de grandes mobilisations, signant l’effritement d’un tabou politique majeur.
La hasbara reste cependant une machine puissante : un entrelacs de ministères, d’ONG, de fondations, de réseaux diplomatiques, médiatiques et universitaires. Elle a modelé pendant des décennies la perception occidentale du conflit et occulté les réalités de l’occupation.
Mais à l’heure où chaque téléphone portable peut contredire un narratif officiel, où les institutions internationales prennent acte des violations massives du droit, où la société civile mondiale bascule et où même les États-Unis — autrefois bastion inexpugnable — voient leur opinion publique se retourner, la mécanique se grippe. Le récit fabriqué ne s’efface pas du jour au lendemain, mais il n’opère plus comme autrefois.
La hasbara, née pour contrôler l’image d’Israël aux yeux du monde, se retrouve soudain confrontée à son propre miroir : celui, inaltérable, de la réalité, désormais portée par des millions de voix qui refusent qu’on leur dicte ce qu’elles doivent voir.