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Publié par Christian Hivert

Signe des langues

Il lui en faudrait du temps et du temps pour pouvoir commencer à respirer au lieu de haleter. Marcher au rythme paisible des êtres ou des choses qui peuvent se passer de courir ou de fuir pour vivre et exister. Tel un vieux lutteur éreinté il aspirait au repos.

La paresse était furieusement en lui, s'étalant dans son corps, voluptueusement obscène. Il paraissait que c'était un des moteurs principaux de l'évolution humaine. La paresse ? Si l'homme n'était pas paresseux, il n'aurait pas découvert le progrès ni l'idée du bonheur.

Il ne se serait pas asservi lui-même à la mécanisation de sa vie. Il ne se soumettrait pas à l'ordre figé de l'évolution industrielle. Il n'aurait inventé ni le fouet, ni le licol, ni les instruments de contrainte qui émaillaient son histoire et ses plaisirs seraient restés fades. Manger, boire, dormir et se reproduire.

Mais il avait inventé le plaisir des siestes langoureuses et des gestes improductifs. C'est cette paresse ou l'espoir de vivre paresseusement quelques instants qui permettaient à tous de courber l'échine. Malheureusement dans ces cités, très peu avaient la chance de cet espoir tant il fallait survivre avant tout.

Tant il manquait de structures qui leur auraient permis de se laisser bercer, aller à la paresse. Par moments, rares il est vrai, après un beau coup de détournement de valeurs, lorsque les trocs et palabres avaient réveillés ou fait veillés tard un îlot de barres, les placards et congélos emplis, alors des fêtes impromptues secouaient les torpeurs, les têtes, se vidaient des soucis, les gônes et les blêmes se laissaient aller sauvagement, paresseux splendides, ils semblaient vivre un instant.

Le temps que la mémoire revienne s'installer lâchement au fauteuil de commande. Alors tout était à recommencer. Les partages n'avaient pas été justes. Les trocs déséquilibrés. Il fallait se battre à nouveau pour ne pas se faire avoir, pour en avoir plus, pour qu'ils en aient moins, pour qu'ils ne nous maquent pas la vie,

pour qu'on leur apprenne à vivre, pour défendre notre territoire, pour agrandir notre territoire, pour consolider notre territoire, pour survivre à nouveau et pouvoir un jour se payer un bon moment de paresse, pour ne pas se déshonorer à ne pas leur ressembler, pour s'imaginer admirables, et s'admirer, en toute estime.

Alors il fallait bien que certains s'estiment plus que d'autres, sinon c'en était fini de l'auto-admiration, et du "droit" d'en avoir plus, et de la certitude de ne pouvoir faire autrement.

 

 

 

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