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Publié par Christian Hivert

Charles Maclart
 

Arthur avait amorcé la plus longue dérive d’un être humain engendré dans une société européenne. Depuis son adolescence, il se souvenait, quand Dominique Premier avait répondu négativement à sa lettre. C’était la dernière fois où il avouerait ses émotions, il fuirait.

Lorsqu’on l’attendrait à pleurer, il sourirait. Lorsqu’on l’attendrait à rugir, il éclaterait de rire. Ses pleurs intérieurs jamais plus n’apparaîtraient. Jamais plus il ne courberait la tête, malheureux homme bafoué. Jamais plus son genou ne toucherait terre. Il avait aimé la seule, l’unique.

Lorsque dans la maison des pleurs, apeuré par les enfants plus âgés, irrité par les pleurs permanents des bébés, intrigué par le ballet des biberons, seul au milieu des cris des poupons, Arthur tenait en échec une armée d’auxiliaires de service et de soignants en blouse blanche, on ne lui disait pas je t’aime.

De cette habitude hébétée venait chez lui l’effroi de l’émotion, l’effroi de l’échec. Le sentiment que la terre tombait dans le vide. En suivant Kahina, Arthur était heureux d’être vu à ses côtés. Il se retenait de lui parler. Il l’aimait toujours et ne lui dirait pas.

  • À quoi joues-tu, Arthur ? (Dominique s’étranglait) Tu m’aimais comme cela ?
  • Je n’aimais que toi ! Tu sortais avec des garçons plus âgés !
  • Nous connaissons cette histoire ! Et maintenant Kahina ?
  • Je t’aime et tu n’es pas là !
  • Mets-lui la main !
  • Oh ça va, tu ne penses qu’à ça !
  • Que lui veux-tu ?
  • Être amis, amants, frère, sœur, ne plus souffrir !
  • C’est dans ta pouponnière qu’ils t’ont rendu comme cela ?
  • Je ne m’en souviens pas, on n’a pas de souvenirs, avant trois ans !
  • Ton corps se souvient !
  • J’ai des images, j’avais peur des grands, cela pleurait tout le temps, je ne savais pas parler, je ne comprenais pas, je n’avais pas mes parents. C’était une belle maison bourgeoise avec un perron, au milieu d’un parc. On m’avait mis dehors sur le gravier de l’allée avec des marmots qui savaient parler, et ils parlaient de leur papa. Ils en parlaient tous et je ne savais pas ce qu’était un papa. Je cherchais autour de moi pour trouver un papa. Les graviers ont crissé dans mon dos et je me suis retourné. Un monsieur s’avançait vers nous. Une petite fille s’est jetée sur lui, le monsieur a reculé. ‘Je ne suis pas ton papa. » Le monsieur était donc un papa. Une femme en blouse blanche se baissa vers moi et me poussa vers lui. C’était mon papa. Ce papa était un monsieur bien habillé, Dominique. La vie est ainsi faite, depuis mon plus jeune âge je n’ai pas vécu comme tout le monde. Il n’y avait pas de place dans l’appartement.
  • Et maintenant tu squattes ?
  • Oui, j’ouvre des immeubles pour tous.
  • T’es fou ?
  • Je ne le suis pas devenu. Pierre Selos était là, encore une fois. Quand je suis parti du lycée, je parlais aux arbres. Je faisais du stop et les clôtures électriques me communiquaient des informations secrètes. Si je les comprenais, inconsciemment la bonne voiture s’arrêterait et me conduirait où il fallait. Grâce à cette initiation discrète, j’allais acquérir la force de faire cesser le massacre, arrêter la souffrance, transformer le monde. J’étais attendu.
  • Tu débloquais !
  • Bien sûr, Dominique, je noyais ma souffrance, et Pierre Selos me l’a dit vigoureusement, m’a réveillé, je suis sorti du tunnel. Je voulais mourir et Pierre Selos m’a fait préférer la vie. J’étais fou et Pierre Selos m’a fait préférer la sagesse. Je t’aime et j’ai survécu. Je souffre toujours, je suis vivant, Dominique.
  • Je sais et tu sais que je ne peux pas, je vais être chercheuse !
  • C’est un autre monde, c’est un autre choix.
  • Pourquoi faut-il que nous vivions si loin ?
  • Pourquoi faut-il que nous vivions sans l’autre ?
  • Ta souffrance est l’autre versant de ma tristesse, et mes pleurs sont intérieurs.
  • Et tes larmes n’ont pas coulé, la vie rapprochera-t-elle nos pas ?

Arthur respira à pleins poumons et fit un pas de plus. Kahina se retourna.

  • On va fumer dans le square ?

Place de la Réunion, il y avait un petit square rond. Arthur acquiesça, son Premier jour de liberté s’annonçait bien. Ce soir, Béa serait heureuse de le revoir et le lui montrerait. Personne n’avait dit à Arthur je t’aime, il ne craignait rien de perdre.

Sur la place de la Réunion, les bambins africains se tenaient aux jupes de leurs sœurs plus âgées. Ils les saluèrent comme on salue ses tontons en Afrique, puis ils filèrent effrayer les pigeons gras de leurs cascades de rires en nuées d’improbables futurs. Seraient-ils ministres un jour ?

Sur un des bancs, Charles Maclart dit Charly baston par les rescapés de son épopée, dit Charly boisson par les effrontés du présent, dit Charly Magloire pour nous qui l’aimions, Charly entamait une ultime discussion avec ses canettes de bière asséchées devant un jeune public de Punks irrévérencieux.

 

*/*

Arthur avait imposé la présence de son irréductible ami de l’Autonomie Parisienne dans l’immeuble du 67, dont l’altière façade donnait derrière le square. Magloire était dans son jardin, pouvait-on dire. Sa présence équilibrait le rapport de force déloyal imposé par le responsable culturel.

Charly avait commencé son baroudage politique chez les Katangais du comité d’occupation de la Sorbonne en 1968, version loubard bastonneur de base, responsable du mémorable comité sandwich et des approvisionnements nocturnes en tout genre. Une valeur sûre et fortement drôle.

  • Planquez-vous, voilà notre chef !

Les Punks s’esclaffèrent et firent la bise de bienvenue à Arthur et à Kahina. Ainsi se saluait- on, lorsque l’on partageait les mêmes bagarres. Charly éméché avait l’alcool affectueux et il serra Arthur fortement sur son cœur.

  • C’est toi le chef, Arthur. (Il se mit à beugler) Arthur c’est toi le chef. Le 67, c’est toi qui l’as ouvert. USINE c’est ton histoire. Nous, on te suit, tu nous dis d’ouvrir, nous ouvrons. Tu nous dis de tenir, nous tenons. C’est toi le chef.
  • Justement Charly, justement, calme-toi un peu, file-moi une bière.

Kahina et Arthur s’installèrent en compagnie hirsute, le temps de se mettre un peu au même niveau d’euphorie combattante que leur ancien préféré. Arthur laissa Charly déclamer ses prouesses. Il eut peur que son ego n’y trouve la voie d’une certaine mégalomanie. Le sketch était plaisant.

  • Comment tu vas, Arthur ?

— Ah ça y est, tu te calmes ? Bon, nous avons une nouvelle opération à lancer.

  • Tu sors tout juste de taule, calme-toi, toi !

Arthur fit le tour de la place du regard. C’était bien le meilleur endroit pour discuter sans être écouté par des indiscrets rémunérés.

  • Oui, la taule, c’est fini maintenant, les affaires reprennent.
  • Calme-toi, bois ta bière, souffle un peu, il n’y a pas que le squat !

Kahina sortait le matériel pour rouler un ou deux pétards. Les Punks en avaient déjà un à la bouche. L’après-midi valait le soleil l’éclairant, sortir un jour de fête.

  • Il y a la fête, putain Arthur, prends le temps, bois, fume, on va tous au concert de ce soir sur le boulevard, il y aura les Bérus, les Endimanchés, arrête de réfléchir, lâche-toi, t’es un cérébral toi, faut toujours que tu organises, c’est bien, on est avec toi, calme, putain, relax, tu viens de sortir. Aujourd’hui tu laisses faire tes potes du Comité, c’est la fête, merde.
  • Okay Charly, okay, on en reparle plus tard.

Charly avait conservé les habitudes les plus spontanées des Autonomes de la villa Faucheur, où se réfugiaient parfois les obscurs bataillons du groupe Action Directe.

Dominique Premier feutra.

  • Il est rond, tu ne peux rien faire avec ce gars.
  • Tu rigoles, c’est le meilleur, et c’est dans la poche, il vient de le dire, le reste n’a que peu d’importance.

Arthur s’adressa aux Punks.

  • Un gros immeuble, cela vous dit, on refait le 67 en mieux, sans responsable.
  • Quand tu veux, où tu veux, tiens !  et on lui tendit un pétard.

Kahina s’amusa :

— C’est bien dehors ?

— C’est bien dehors, je vais bien m’amuser !

— Tu t’es toujours bien amusé depuis le PRO.GR.ES. !

  • Et ça va continuer ! Arthur tira une longue bouffée, cuisse contre Kahina.
  • Vous avez vu Rocky ?
  • Il t’attend pour son squat, il a les clés, il sera là ce soir, il voudrait ouvrir le plus tôt possible, il s’est fâché avec sa pineco, il dort chez Maxwell, c’est pas facile, il est parti chercher un groupe électrogène pour le cercon ce soir, il m’a dit que tu l’attendes.

Pétard servi et squat clés en main, belle la vie.

Arthur, après avoir bu quelques canettes de bière et fumé les pétards qu’on lui présentait, eut envie de quitter cette inactivité combattante de ses copains Autonomes et Punks. Il se leva et assura son équilibre. L’habitude aidant, il circulait gris et enfumé, régulièrement sans qu’il n’y paraisse.

  • Bon, on bouge un peu, je retourne sur le boulevard, moi, voir ce qui s’y passe.
  • Attends, on y va tous, il y a le concert, c’est pas prêt, le groupe électrogène est mort, t’aurais vu Rocky tout à l’heure, il était fou, il faisait des bonds, le temps qu’il revienne avec un autre, on a le temps.
  • Oui, mais je veux voir les autres.
  • Ah oui, ton comité, nous, on les soutient, c’est bien votre histoire, mais pas plus, nous, c’est le sponte, les réus tous ces trucs, les prises de tête, c’est pas pour nous, nous, on vous protège contre les keufs, chacun son boulot, Arthur, nous notre boulot c’est les keufs.

Ayant l’alcool autant affectueux que bruyant et répétitif, Charly se dressa de toute sa stature massive et harangua le sable du square. Un des Punks s’adressa à Arthur :

  • Je ienv veca oit.
  • Viens-tu Kahina ?
  • Non, je vais faire une petite sieste, je surveille mon teint pour ce soir, s’il y avait un prince charmant.

Avec l’euphorie des grands jours, Arthur, entraînant dans son sillage le jeune Punk fédéré depuis le squat USINE de Montreuil, fit le compte de ce nouveau démarrage de sa vie en fanfare, il perdait Montreuil et gagnait l’inconnu. Le futur se promettait d’être mouvementé.

  • Au moins tu ne t’ennuies pas.

En arrivant sur le boulevard distant de quelques minutes de marche, Arthur et son compagnon de l’après-midi virent un attroupement massif. Une militante l’apostropha :

  • Eh ben ça fait au moins deux mois qu’on t’a pas vu toi ?
  • J’étais en taule, je suis sorti hier !
  • Oh pardon, ça va ?

La Première assemblée du comité naissant avait décidé de fonctionner en fédération d’immeubles en lutte et en assemblée générale régulière de mal-logés. Cet immeuble nouveau serait donc fédéré comme tel au comité, sans pour autant qu’une telle revendication ne soit officielle.

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