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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

bien
 

Les réunions suivantes eurent lieu dans les environs de l’école où il officiait. Les occupants rénovateurs repartaient sur d’autres projets et en attendant ils fermaient leurs portes, fortement désireux de ne plus jamais les rouvrir à la bande Alternative et Autonome, marre des bagarres et des menaces.

D’autant que le fonctionnement gaulois des tribus parisiennes avait fait éclater en bandes rivales et violemment opposées les deux termes de cette expression. Un certain nombre de tribus avaient fini par se ranger sous la bannière alternative, nommées par les autres du doux nom d’Alternos.

Ils se retrouvaient dans les coopératives ouvrières de production aussi diverses que des librairies, des ateliers de photocomposition, des imprimeries, des bars, tous fermés à cette époque-là, des boutiques de droit, de gestion, de produits bio, des ateliers de mécanique, des crèches.

La défense des intérêts matériels de leurs projets les poussait à avoir une position négociatrice et politicarde qui leur attirait les foudres des autres tribus radicales, les Autonomes précédemment désignés sous le nom de Totaux, et la guerre faisait rage, brisant les chaînes de solidarité, les amitiés.

Cela permettait à l’État PS, déjà aveuglément répressif, d’expulser tranche par tranche tout squat organisé. Les dernières grosses expulsions remontaient à l’automne 83 et avaient soldé le compte des dépits et des disputes. Alternos et Totaux s’étaient retrouvés à la rue.

Chaque bande s’était retranchée derrière l’éphémère possession de petits squats d’habitations. Ceux du quatorzième, ceux de Sèvres, ceux du vingtième, ceux du dix- neuvième, ceux d’Aubervilliers. Ceux du dix-neuvième avaient écouté Arthur et l’avaient renvoyé à ceux du vingtième.

Ainsi, cette nouvelle bande constituée au Père-Lachaise à l’issue des manifestations syndicales du Premier mai 1984 avait déboulé, tolérée, rue des Vignoles au local loué en bail précaire par les squatters associatifs expulsés six mois plus tôt du 116 rue des Pyrénées.

Si une rue à Paris mérite une place à part dans le souvenir des habitués des rues populaires parisiennes, c’est bien la rue des Vignoles. Traversant de l’ouest au nord-est le quartier Réunion, c’était une des dernières poches de résistance à l’embellissement petit-bourgeois de Paris.

Sous l’appellation projet grands espaces, le PRO.GR.ES., association loi 1901, organisa le désœuvrement alcoolique des zonards des impasses et passages squattés de la rue. Et le 17 rue des Vignoles, endroit magique et pauvre, modifia la vie d’Arthur pour les dix ans à venir.

Le bar éphémère et sauvage ouvrit ses portes un des Premiers samedis du mois de mai et dura deux mois. Rien de ce qui fut prévu, hormis d’y boire un coup, ne s’y fit. Là, tout recommença. Ce fut devant ce lieu qu’il la vit pour la toute Première fois. Et sitôt vue, elle fut sa reine.

Il faisait très beau. Le printemps virait à l’été. Ils s’étaient installés sur le trottoir, assis autour d’une table formée d’une porte isoplane et de deux tréteaux. Il était plus de midi et ils commençaient une partie de tarot à cinq. Il y avait Mourad, le patron du bistrot kabyle de l’angle de la rue.

Thierry l’anarchiste veilleur de nuit, Julio le taoïste ancien toxico, amateur de bières de qualité, voisin squattant le passage derrière le local et Robert, c’était son nom de guerre, squattant la cave en dessous du local, plus ou moins gardien responsable des lieux, presque chef.

Ils étaient là depuis trois semaines. Ils connaissaient déjà tout le quartier, enfin toutes les personnalités faisant l’histoire momentanée et événementielle d’un quartier parisien, parce qu’elles ne se contentent pas seulement d’y rentrer dormir en rasant les murs isolés. Elles y vivent.

Mais parce qu’elles y vivent, les trois quarts du temps dans la rue et dans ce quartier pauvre, désœuvrées, elles se connaissent toutes les unes les autres. En raison du beau temps et aussi par tempérament, leur allure était décontractée pour ne pas dire dépoitraillée, poils à l’air.

Le patron Mourad arborait une chemisette aux boutons éclatés et sa bedaine jonglait avec un tissu à la blancheur dépassée. On lui voyait le nombril entouré de poils grisonnants. Aucun d’eux ne s’était rasé depuis au moins deux jours. Le plus classe était sans conteste Julio.

Avec sa tenue de commando, ses randjos noires et son bandana dans les cheveux, sans surprise on pouvait l’entendre parler de l’astrologie chinoise, du qi, prononcer tchi, ou de l’énergie des contraires. Ses bagues et ses badges étaient sculptés de signes du tao dans de l’os.

Des bouteilles de Jeanlain, de Chimay et d’Eku 33, fraîchement sorties du réfrigérateur du bar, allaient les aider à se remettre de leur biture de la veille et les prépareraient à celle du jour. Pourquoi ne pas dire qu’ils avaient fière allure? Arthur portait un costume trois-pièces vert.

Ce jour-là, étant donné la douce chaleur de leur jeune après-midi, il avait déposé la veste, retiré la chemise et remit le gilet vert pomme par-dessus son tee-shirt jaune citron. Il était printanier, acide, fruité, cuité, et magnifique. Pour compléter l’assemblée, Thierry était discrètement vêtu.

Robert, les cheveux tirés en arrière en queue-de-cheval, tentait de se donner l’aspect Libertaire façon fin XIXe. Il venait de finir de rouler son pétard et l’accrocha, pendouillant, à la boutonnière de son gilet noir, le temps de décapsuler sa bière et de prendre ses cartes en main.

Arthur vit cette fille au bout de la rue, elle s’avançait vers eux. Il trembla. Il rougit. Il prit garde contre le chien avec cinq atouts dont le petit à sauver. Kahina s’était engagée dans la rue. Il en était certain, elle ne passait jamais par là. Fatalement on en aurait parlé, commenté, bavé.

Il appela un roi sans classer ses cartes. Arthur avait pour habitude de désirer ardemment la moindre jeune fille de visage agréable et de corps harmonieux passant quotidiennement dans son champ visuel, sans jamais oser aborder ni même sourire. Jamais à ce point, jamais comme cela.

À se remâcher silencieusement les termes de son ambivalence émotionnelle. Il n’avait aucune coupe franche pour lui permettre de prendre la main et au Premier tour il était le dernier à jouer. Un roi audacieusement jeté lui retira tout espoir. Les autres joueurs devenaient rayonnants.

 

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