La sainte de la grotte
Dans les montagnes profondes de la Kabylie, où les crêtes dentelées déchirent le ciel comme des griffes d'aigle antique, existait le Vide de la Tempête. Personne ne savait depuis combien de siècles, mais dans les contes rapportés par grand-mères vieillissantes, on murmure qu'elle fut découverte lors d'une sécheresse, lorsque la première pluie tomba miraculeusement là.
Ici réside la sainte.
Une sainte vivante, non point canonisée ni proclamée prophète, mais sanctifiée par le peuple qui gravissait péniblement les sentiers caillouteux, espérant voir ce qui transcende l'ordinaire. Les femmes venues avec leurs paniers remplis de figues sèches, d'amandes, d'huile d'olive ; les hommes chargés de sacs de noix, miel sauvage, bougies parfumées au jasmin montagnard.
Elle était assise nue à califourchon sur une simple chaise face à la paroi rocheuse naturelle où stalactites calciques pendouillent comme rideaux pétrifiés, à l'entrée. Son corps tourné vers l'extérieur dans la pénombre, c'était son dos découvert qui était révélation. Il était entièrement tatoué, sauf les gants blancs ornant ses mains posées sur le dossier de la chaise.
Ce n'était pas un simple tatouage. Ce serait trop banal. Non, cette fresque couvrait chacune millimètre de peau visible et semblait respirer légèrement sous la lumière dorée filtrant par l'entrée principale de la caverne. Un effet de clair-obscur accentué par les torches disposées stratégiquement autour d'elle, alimentées quotidiennement par les offrants eux-mêmes.
Une fresque surréaliste semblant raconter histoires et souffrances d'un monde à la dérive. L'histoire de sa vie passée que personne ne connaissait. On ne savait d'où elle venait. Un jour elle était là, depuis on venait la voir, prévenus de sa présence par les souffles et les murmures. Il paraissait que l'on pouvait lire sa propre vie sur ce dos saint, certains y voyaient leur avenir.
Dans la pénombre dorée de cette grotte kabyle où des pieds ne marchaient jamais, je sens aujourd'hui leurs ombres derrière moi. Ils arrivent en file silencieuse, ces pèlerins brûlés par l'espoir ou le désespoir. Est-ce leur souffle chaud sur mon dos nu ? Jamais ils ne touchent. Juste leurs yeux qui parcourent ma peau comme s'ils y lisaient leur propre histoire.
Je ferme les yeux mais je vois encore Montreuil. Le squat USINE avec ses planchers de bois usés par les pas de centaines d'autonomes, de punks, de jeunes skins qui voulaient un monde nouveau. Je me rappelle de Arthur, son regard interrogateur quand je lui ai déclaré que j'allais jouer dans un film porno. Il a pris son temps pour peser ses mots, trop longuement.
J'ai dit alors ce que j'avais compris avant lui : mon capital c'est mon corps. Les garçons, autour de moi, avaient beau parlé de révolution sexuelle, de libération, de morale bourgeoise à combattre, aucun n'a jamais eu le droit de me toucher véritablement. Même quand j'étais assise sur les genoux d'Arthur à seize ans. Même quand Ricks m'a invitée dans sa chambre.
Alors j'ai joué du porno. Les cinéastes avaient posé leurs caméras et leurs projecteurs pour régler les meilleures ombres sur mon dos. J'étais nue à califourchon sur une chaise, les cuisses écartées et les fesses tendues vers les caméras. Je faisais face à un grand miroir. Ils avaient pris soin de me maquiller et changer ma coiffure, que je ne sois pas reconnaissable.
Le metteur en scène vérifia d'un doigt grassement lubrifié si l'élasticité de mon anus était suffisante. Ce n'était pas moi, c'était mon outil de travail, je savais combien je toucherais. Il m'avait assuré que tout allait bien se passer, qu'ils étaient professionnels. C'était pour un public discret qui ne verrait qu'une vidéo glacée sur un écran de télévision dans une cave moisie.
Le type qui a pénétré ensuite bandait fort, comme on se l'imagine parfois quand on parle de femmes qui subissent. Mais que l'on ne sait rien de la douleur réelle. J'allais être payée l'équivalent d'un mois de salaire minimum alors j'ai laissé le type s'installer au plus profond de cette petite grotte et j'ai accompagné son exploration, cela me faisait rire de joie.
J'allais être payée juste pour cette petite visite, j'allais pouffer de rire, aussi j'ai eu l'idée de me retourner et de l'embrasser à pleine bouche pour masquer ce fou-rire qui venait, ils ont dit que cela faisait très vrai. J'étais fatiguée de voir que chaque homme projetait sur moi son désir, son fantasme. Je voulais de la gentillesse. Une gentillesse d'être sans aucun visage.
C'est ça qui m'a manqué tout le reste de ma vie. Et puis il y eut Kenji-san. Le tatoueur japonais que j'avais trouvé par hasard dans une galerie du Marais, quelque part entre 1985 et 1990. Il travaillait avec une douceur infinie. Chaque aiguille était une question posée poliment : Est-ce que je peux continuer ? Est-ce que ça fait mal ici ? Voulez-vous parler, raconter ?
Pendant plusieurs dizaines d'heures de séances étalées sur des mois, il m'a laissée parler de tout. Des squats. Kenji dessinait ma vie sur ma peau sans jamais juger. Quand je parlais de la prostitution, il ne fronçait pas les sourcils. C'est votre corps, disait-il. Votre histoire. Je ne fais que traduire ce qui existe déjà. Les images se sont empilées : Montmartre la nuit…
Maintenant je suis ici. Nue à califourchon sur une chaise face à la paroi rocheuse. Mes mains gantées de blanc reposent sur le dossier. Les torches crépitent derrière moi. Les visiteurs approchent lentement, l'un après l'autre. Certains voient des visages. Certains rient en découvrant une scène familière près de ma colonne vertébrale. Certains se reconnaissent...
Ce tatouage couvre chaque millimètre visible de ma peau nue. Fresque surréaliste. Histoire fragmentée. Chaque pièce raconte une vérité que j'ai choisi de ne jamais prononcer à haute voix. D'ailleurs je me tais, parfois je chantonne. Je souris intérieurement tandis que le dernier pèlerin examine la section inférieure de mon dos. Là où se trouve la cavité sombre.
Ce sentier qui sépare mes deux rondeurs, les hommes le prendraient-ils ? Aucun ne toucherait le corps d'une sainte, aucun ne peut m'approcher, lorsque leurs pas s'éloignent, je remets ma jolie robe kabyle, j'entends leurs murmures, je ne comprends pas les mots, je ne comprends ni le kabyle ni l'arabe algérien, des fois un mot français survole, je n'ai pas besoin de parler.
Tout est là, ma première rencontre avec l'argent facile. Mon Premier vagissement de bébé dans un hôpital versaillais. Toutes ces vérités entrelacées. Ils partent bientôt. Rejoignant leur village. Reprennent leurs vies ordinaires. Moi je resterai ici. Jusqu'à ce que le prochain groupe arrive. Je me suis donnée comme marchandise quand personne ne me donnait d'option.
Puis j'ai transformé mon corps en livre pour ceux qui savent lire, on me donne des offrandes. Le soleil décline. Torches qui s'affaiblissent. Ombres qui s'étirent sur le mur opposé. Bientôt l'obscurité totale. Demain matin les nouveaux fidèles commenceront leur ascension depuis les villages voisins. Porteront offrandes : figues sèches, miel sauvage, ils ont un saint par village.
Mais les autres sont morts, sont mortes, sont des personnages historiques qui reposent sous des mausolées, comme la sainte Timezrit là-haut, qui était une guerrière. Moi on voit ma peau qui frissonne, mon dos qui respire. Parfois on entend ma mélopée. Si Arthur venait. Mais il ne viendrait jamais car Arthur n'empêche ni ne facilite. Arthur observe. Arthur réfléchit.
Je sens le froid monter de la terre fraiche. J’enveloppe mes pieds nus dans la robe kabyle. Le tissu blanc, brodé de fils d'ocre et d’or. Le poids de l’exil et le souvenir des fêtes berbères que je n’ai jamais connues. Je tire la ceinture autour de ma taille. Il reste encore quelqu’un. Une ombre n’a pas bougé depuis que la procession a pris fin. Un adolescent, un jeune homme ?

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