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Publié par Christian Hivert

 

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L'idéologie de la peur

 

À quoi reconnaît-on le discours de la peur ? Akermann, Dulong et Jeudy donnent une grille d'analyse. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) Résumons-la.

 

« Toute agitation gouvernementale, médiatique ou politicienne » ayant pour objet l'insécurité doit être scrutée à la loupe, seule façon de départager ce qui procède vraiment de la volonté d'assurer la protection des personnes et des biens de ce qui n'est que volonté de faire de la peur des citoyens le moteur de l'action.

 

Par exemple, entretenir et renouveler la peur, le tout au service de la conservation, voir du rétablissement d'un ordre antérieur. Quand l'insécurité est utilisée pour masquer le social en lui donnant la peur comme motif unique, comme seul mode de relation, on se trouve manifestement en présence d'une manipulation du politique.


Selon les trois sociologues, les discours de l'insécurité théâtralisent, dramatisent les rapports sociaux, ils se renvoient les uns aux autres dans un tel jeu d'équivocité qu'ils deviennent porteurs de l'angoisse collective, de sa circulation à travers le corps social. L'insécurité, notion équivoque et applicable à tous les secteurs de l'activité comme à toutes les pratiques de la vie quotidienne, est manipulable aisément.

 

« La peur des citoyens, argument du politique, ce n'est rien de plus qu'une métaphore référentielle qui s'intègre au jeu circulaire du discours de la peur. La gestion des risques, comme la victimisation généralisable à tout le corps social, présentent les avantages de légitimer toutes les entreprises politiques, sociales et économiques qui s'y réfèrent. Une telle démarche apparaît comme une idéalisation de l'organisation optimale de la société, au-delà des tendances politiques contradictoires. »

 


Citant les sociologues Domenack et Montain, Bonnemaison apporte un autre point de vu  ( Gilbert Bonnemaison - La sécurité en libertés - Éditions Syros ) : « Quand une instance politique n'a d'autre enjeu que de récupérer le pouvoir, quand elle n'a pas, au sens large, de projet de société, elle use du discours de l'insécurité. » Il ajoute que « le discours politique de l'insécurité est celui pour lequel le maintien de l'ordre économique et social est une fin en soi qui justifie tous les contrôles et tous les débordements que devrait s'interdire un État libéral au sens plein du terme. »

 


Ackermann, Dulong et Jeudy, pour y revenir, nous dévoilent un autre volet particulièrement significatif du discours de la peur. Ils affirment que l'expression « peur des citoyens » est à double tranchant. Certes, constatent-ils, les citoyens ont peur. Mais le pouvoir a peur des citoyens ou plutôt peur du sens que la notion peut signifier : les citoyens sont des personnes conscientes, autonomes, qui agissent.

 

« Lorsque la mentalité est étriquée il est toujours plus rassurant pour un pouvoir politique de régner sur un peuple d'individus frileux, barricadés et séparés les uns des autres par des systèmes de protection plus ou moins efficaces que de devoir, sans trêve, négocier avec des collectivités et des communautés organisées, cherchant à transformer leur environnement. »

 


Un peuple d'individus frileux, barricadés, séparés les uns des autres... Creusons encore un petit peu. Pour Defrance, pédagogue, la resocialisation suppose tout un tissu de relations extrêmement complexes, de réseaux de solidarité spontanée, de possibilités de rencontres, une participation à l'élaboration ou à l'évolution du cadre de vie lui-même, l'engagement dans une vie associative et de loisirs suffisamment diversifiés. ( Bernard Defrance - La violence à l'école - Éditions Syros )

 

Bref, une socialité dont on constate aujourd'hui qu'elle est détruite, voire qu'elle n'a jamais pu exister. « Et quand cette socialité se reconstitue, explicite-t-il, tout est fait du côté des pouvoirs pour en entraver le développement. On met ensemble des gens de sorte qu'ils ne soient pas ensemble. Le logement social est d'abord pensé comme un moyen privilégié d'hygiène sociale, de normalisation des comportements, de discipline des moeurs, selon les valeurs héritées de la bourgeoisie. »

 


On ne le répétera jamais assez : l'osmose fait peur au pouvoir politique et à sa police. Tout à coup que ces citoyens décidaient collectivement de passer aux choses sérieuses : s'occuper enfin de leurs affaires ? Mais n'est-ce-pas exercer un droit démocratique ?

 

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