Mardi 17 février 2009
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Programmes, libelles et manifestes voyaient le jour. De grands meetings avaient lieu.
Mais la plupart des gens ne se prononçaient pas, ne savait pas. Des empoignades avaient eu lieu et personne n’avait vraiment bien compris. Chacun réagissait par à coup en fonction de ses
convictions, ses motivations, ses intérêts. La solidarité, malgré des divergences d’opinion, subsistait et l’armée du midi, tentant de rejoindre l’armée du centre piétinait dans la vallée du
Rhône. Lyon et tout ses environs étaient depuis longtemps protégés par un parapluie de détection de charges explosives. Ce qui fait que là également, les armées processorales s’efforçaient de
s’avancer par des moyens de lutte anti-guerilla.
Mais bien souvent la population soutenait les rebelles. Ou en tous cas ne soutenait pas les forces processorales. Les affrontements et accrochages divers avaient malgré tout fait deux à trois
mille blessés et cent cinquante trois morts à ce jour. Bien souvent les armées étaient obligées de libérer le lendemain sous la pression populaire les quartiers qu’elle avait réquisitionné la
veille. En attendant, sur les indications de certains mouchards, ils procédaient à des arrestations et à des exécutions. Mais très peu en fait sur la globalité. Ils préféraient de loin se faire
passer pour des libérateurs.
Pour la propagande, ils avaient monté plusieurs opérations de sauvetage de quartiers résidentiels à grand renforts de blindés, hélicos, et de camions de déménagements. Les rebelles en rigolaient
à se tordre de douleur. L’armée procédait elle-même à l’expulsion des « friqués » de l’endroit. Ils pourraient bientôt être tranquilles sur tout le territoire.
Mais n’empêche que les rebelles n’en menaient pas large, quand ils voyaient avec quelle facilité l’armée investissait un quartier et y imposait sa loi pendant plusieurs heures, avant, il
est vrai de céder le terrain devant la manifestation émeutière de protestation qui ne manquait jamais de prendre rendez-vous pour le lendemain.
Ces mouvements de troupes, où rien de vraiment décisif ne se déroulait, ne faisaient que peu de dégâts par rapport à l’ampleur du territoire couvert à chaque fois et au nombre élevé de personnes
engagées dans ces opérations. Mais c’était là l’une des stratégies des forces de répression. Montrer constamment la supériorité de l’éfficacité militaire.
Montrer que l’armée pouvait attaquer où elle voulait et quand elle voulait. Puis elle se repliait. En sachant bien qu’en face, les dix à vingt-mille manifestants qui se déplaçaient à chaque
attaque surprise, s’épuisaient, aspiraient à la tranquillité, sautaient de moins en moins vite dans les transports en commun réquisitionnés par le conseil de coordination et d’autodéfense.
Par Christian Hivert
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Vendredi 27 février 2009
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03:51
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Charte du comité
des mal logés
Le comité des mal logés est un comité de lutte
sur le logement et non une association d'aide, parce que le nombre de logements vides, la préférence donnée à la construction de batiments luxueux (d'habitation ou de bureaux) dans les centres
villes, prouvent que les conditions misérables de logement ne sont pas une fatalité mais une injustice organisée.
Pour le Comité, chacun, quelque soit son revenu, son salaire, la taille de sa famille ou son pays d'origine, doit pouvoir disposer d'un logement salubre, spacieux, proche de son lieu de travail
ou de son lieu d'activité,et dont le loyer ou le crédit n'éxède pas 20% de ses revenus.
-cette revendication s'oppose aux hausses constantes des prix des loyers et des charges, aux expulsions pour non-paiement de loyer, aux expulsions sans relogement, aux conditions de vie sordides
dans les taudis, foyers, refuges divers, à la précaristion du logement, aux déportations de population vers des banlieues de plus en plus lointaines, à la destruction et dégradation des tissus
sociaux, à la discrimination raciste ou financière.
-cette revendication s'adresse aux responsables des conditions de logement: Gouvernement, Mairies, Préfecture, Office publics de HLM, et acteurs du secteur privé.
-cette revendication n'est pas une utopie, mais une lutte concrète et immédiate: relogement de membres du C.M.L., expulsions différées etc.
Le pricipal moyen que se donne le Comité pour avancer et vaincre dans sa lutte est d'unifier au delà de leurs différences ceux qui souffrent de leurs conditions de logement.
C'est à dire regrouper sans cesse plus de Mal-Logés prêts à lutter, à s'organiser et à être solidaires les uns les autres.
A travers ses actions (réquisitions populaires, occupations, manifestations etc.) et à travers sa propagande, le C.M.L. dénonce les conditions de vie qui nous sont faites, il met en évidence les
mécanismes économiques et sociaux qui créent les conditions misérables de logement, il désigne et dénonce ses ennemis responsables de la situation.
Afin de maintenir son unité et son indépendance le Comité s'est fixé des règles de fonctionnement basées sur les principes de l'unité et de la solidarité en son sein. Ces régles sont donc
applicables à tous et dans tous les cas.
Il n'y'a pas de chefs au Comité, chacun est responsable des initiatives décidées collectivement.
Le Comité se donne les moyens d'être indépendant financièrement et ne veut subordonner son action à aucune force extèrieure (politique, religieuse, syndicale, humanitaire etc.) Pour faire partie
du Comité, il faut au minimum payer régulièrement ses cotistions (20Fr par mois), participer aux Assemblées Générales, participer aux initiatives centrales et faire respecter nos principes de
lutte.
Le Comité est structuré par secteurs géographiques. Ainsi chaque semaine, des permanences et des réunions se tiennent dans des quartiers afin de mettre en oeuvre les interventions qui ne
nécéssitent pas la convocation de tous les memebres du Comité. Ce sont les Assemblées Générales du Comité des Mal-Logés qui sont souveraines.
Elles sont les centre de débat et de décision du Comité. Donc, le plus souvent possible, tous les membres s'y réunissent, discutent, prennent des décisions et votent si c'est nécessaire.
Puisqu'il est impossible de réunir tous les membres pour toutes les décisions, un bureau est désigné, son rôle est de veiller à l'application des décisions de l'Assemblée Générale, de
répondre rapidement aux problèmes qui se posent, de coordonner les actions du Comité, de faire circuler les informations au sein du Comité.
Les membres de ce bureau sont régulièrement désignés à chaque Assemblée Générale parmi ceux qui ont montré leur intégrité et leur attachement à la lutte et aux principes du Comité.
Le Comité est donc ouvert à tous ceux et à toutes celles qui adhèrent à ces principes de lutte et de fonctionnement. Des dizaines d'autres associations existent pour ceux et celles qui conçoivent
différement la lutte.
S'organiser pour lutter
Lutter pour vaincre
document original de 1986, 67 rue des vignoles 75020 Paris
Par Christian Hivert
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Lundi 2 mars 2009
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19:31
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l’organisation d’un campement sauvage sur le futur emplacement de la Très grande bibliothèque à l’émergence et les premiers coups de main médiatisés
de Droit au logement (DAL), toutes ces actions ne sont pas sans rappeler une frange occultée de l’histoire syndicale, dont le « frasques » eurent pourtant un écho certain sur les contemporains.
En renouant avec l’action directe par le biais des réquisitions et autres occupations de logements vacants, ces organisations reprennent à leur insu un militantisme dont les origines furent
imprégnées de syndicalisme révolutionnaire.
De la ligue des antiproprios à l’Union syndicale des locataires
A l’aube du XXe siècle, de nombreux facteurs convergent pour renforcer la crise des logements. Celle-ci touche essentiellement le monde ouvrier, dont la condition a été assez bien résumée par
Jean-Marie Mayeur :
« l’insécurité, la vie au jour le jour, l’absence d’épargne, l’impossibilité d’accéder à la culture, voilà qui définit la condition ouvrière.[1] »
Dès les années 1880, les anarchistes parisiens se rendent célèbres en popularisant la pratique des « déménagements à la cloche de bois », qui consistait à vider in extremis l’appartement du
locataire s’il ne pouvait payer le terme. Fondée en 1886, la Ligue des antiproprios sévissait encore dans la région parisienne en 1892, cela en toute légalité car seul l’huissier avait qualité pour
agir (si un acte de saisie-gagerie avait été dressé[2]). A cette période agitée succèdent deux décennies relativement calmes sur le plan locatif, même si les déménagements à la cloche de bois ne
cessèrent jamais. Et pourtant ! De 1900 à 1910, les loyers les moins onéreux connaissent une inflation de 25 %, tandis que les autres restent presque stables. C’est dans ces conditions que se forme
le premier groupement sérieux de locataires[3].
A Clichy, un groupe d’une dizaine d’ouvriers réactive vers 1907 la pratique des déménagements à la cloche de bois. Lorsque, en 1909, un certain nombre de propriétaires de la ville mettent sur pied
une organisation, la Bourse du travail locale, sous l’impulsion de son responsable, décide de doter les ouvriers d’une structure revendicative plus efficace. Ancien communard, secrétaire du
syndicat des ouvriers en voiture du département de la Seine (nombreux en banlieue nord) affilié à la CGT, secrétaire de la Bourse du travail de Clichy, Constant est un vieux routier des luttes
révolutionnaires. Elu en 1911 secrétaire de la Fédération nationale des ouvriers en voiture, il adhère la même année à la Fédération communiste anarchiste (FCA), nouvellement créée.
Un syndicat anti-vautours
Sous son impulsion, un groupe d’ouvriers se réunit en décembre 1909 à la Bourse du travail de Clichy. On y décide la création d’un syndicat des anti-vautours et Constant en est nommé secrétaire.
Mais c’est réellement en janvier 1910 qu’il expose son véritable projet et donne naissance à l’Union syndicale des locataires ouvriers de la Seine. En le dotant de statuts, Constant donnait au
syndicat un mode de fonctionnement calqué sur n’importe quelle organisation de la CGT. Son but était d’obtenir la réduction des prix des loyers, la réfection des logements insalubres, de s’opposer
aux expulsions en pratiquant le relogement forcé et les déménagements à la cloche de bois… A plus long terme, il visait l’organisation de la grève générale des loyers.
Le syndicat des locataires reçut un accueil enthousiaste. En 1912, il était fort de 3500 membres adhérant à des sections implantées dans les quartiers les plus ouvriers de Pars et de la banlieue.
Les actions spectaculaires qu’il impulsa alimentèrent régulièrement les colonnes des journaux parisiens, comme celle de la grève des loyers soutenue durant près de six mois par les locataires des
immeubles situés rue des Bergers à Paris. Début 1911, une nouvelle recrue du nom de Georges Cochon prend la tête du syndicat tandis que Constant devient secrétaire de la jeune Fédération nationale
des locataires.
Amélioration notable, le syndicat s’adjoint un avocat conseil qui lui sera d’un grand secours lors de ses démêlés avec la justice. Mais l’ambiance n’est plus la même. Sous l’influence et le
prestige grandissant de Cochon, et avec l’arrivée de militants socialistes, le syndicat s’éloigne des principes libertaires qui avaient prévalu à sa constitution. En 1911, Cochon tente de concilier
les deux pôles divergents des syndicalistes révolutionnaires et réformistes, tout en reconnaissant qu’« il n’y a rien de tel que l’action directe pour obtenir satisfaction ». Cependant, une
première décision d’envoyer un courrier aux élus au nom du syndicat est fortement contestée. A la fin de l’année, le conseil d’administration décide de révise les statuts et d’appointer un
secrétaire permanent en la personne de Cochon. Constant, sui jouissait encore d’une réelle influence, donne sa démission tandis que de nombreuses sections protestent.
Vie et mort d’un mouvement populaire
Grisé par sa popularité, Georges Cochin crée la rupture définitive lorsqu’il annonce sa candidature aux élections municipales en mai 1912. Les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes
décident d’amorcer son éviction, tandis que la Guerre sociale de Gustave Hervé, pourtant en plein rapprochement avec les socialistes, publie un article assassin.
Le mois suivant, Cochon est exclu de l’Union syndicale des locataires. Mais le mal est fait. Divisé, affaibli par les tensions internes, concurrencé par une nouvelle organisation créée par Cochon
et ses adeptes, les sections du Syndicat des locataires se vident. Celui-ci perd près de la moitié des dix mille adhérents qu’il comptait deux mois plus tôt et reste en sommeil jusqu’à la Première
Guerre mondiale[4].
Il reste cependant un acquis de cette épopée en marge du syndicalisme officiel : le recours constant à l’action directe. Directement imputables aux libertaires et surtout à Constant, les
réquisitions de logement et autres occupations démontraient l’impuissance du pouvoir et de l’action politique traditionnels quels qu’ils soient face aux abus de la sacro-sainte propriété.
Organisé sur le mode syndical et fédéraliste, se voulant indépendant de toute emprise politique, le mouvement des locataires réussit (tant qu’il fut uni) là où les autres avaient échoués : attirer
l’attention de l’opinion publique et créer un vaste courant de sympathie tout en rendant un service inestimable aux familles les plus exposées.
Anthony Lorry
[1] Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la IIIe République (1871-1898), Paris, Seuil, coll. « Point histoire », 1973, p. 10.
[2] Cf. Roger-Henri Guerrand, Propriétaires et locataires, les origines du logement social en France (1850-1914), Paris, Ed. Quintette, 1987, pp. 215-224.
[3] Voir Suzanna Magri, « Les propriétaires, les locataires, la loi. Jalons pour une analyse sociologique des rapports de location, Paris 1850-1920 », dans la Revue française de sociologie, XXXVII,
1996, pp. 397-418.
[4] Sur Georges Cochon, voir le livre de Patrick Kamoun, V'la Cochon qui déménage ! Prélude au droit au logement, préf. de Louis Besson, Vauchrétien, Ivan Davy éd., 2000, 164 p.
Section : Le syndicalisme révolutionnaire en France - Logement
Titre : Les origines syndicalistes du droit au logement - Anthony Lorry
Pour citer cet article : http://www.pelloutier.net/dossiers/dossiers.php?id_dossier=131
Par Christian Hivert
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Mardi 3 mars 2009
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brochure-comite-des-mal-log-s-1991.pdf
Voici un texte qui n'a rien perdu de sa pertinence depuis vingt ans, j'avais participé à sa rédaction à l'époque, la finale concernant le parti n'avait pas reçu mon accord, mais pour tout le
reste, je revendique encore
Christian hivert
Par Christian Hivert
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Dimanche 8 mars 2009
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vendredi 28 mai 2004, par Claude
Guillon
Des mêmes auteurs
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Claude Guillon
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Ce texte a connu une fortune particulière, probablement due au malaise du milieu anarchiste, puisqu’il fut publié dans pas moins de trois revues anarchistes : IRL, journal d’expressions
libertaires de Lyon, où il est intitulé « Contre A.D. contre l’État » (n° 60, mars-avril 1985) ; dans Le Monde libertaire (n° 566, 13 mars 1985) ; dans L’Entr’aide, journal du Collectif
anarchiste de contre-information sociale et de solidarité (n° 5-6, mars 1985). La revue italienne A, rivista anarchica, se faisait largement l’écho de la publication dans IRL.
Après une longue éclipse, le groupe Action Directe a choisi de réapparaître en février dernier sur le devant de la scène du spectacle politique en assassinant un militaire français. Il confirme
ainsi son alignement sur ce qui reste en Europe des organisations de « lutte armée » (R.A.F. [Fraction armée rouge allemande], B.R.[Brigades rouges italiennes, crées fin 1970]). Libertaire, je ne
partage rien avec des groupes
- qui confondent la lutte des classes avec une guerre des gangs et l’action révolutionnaire avec une stratégie purement militaire.
- qui tentent de justifier une pratique avant-gardiste, étrangère à tout mouvement social, par une langue de bois archéo-léniniste.
- qui se font le bras armé de la diplomatie du Kremlin en Europe de l’ouest.
Qui pleurera un marchand de canons victime d’un accident du travail ? Il en faudrait davantage pour me réjouir. Par exemple que ses assassins avancent l’ombre d’un argument tendant à établir que
ce type d’action nous rapproche tant soit peu de la révolution communiste et libertaire pour laquelle je me bats. En fait, les seuls interlocuteurs auxquels s’adresse A.D., ce sont l’État et ses
flics. C’est à eux qu’A.D. veut montrer sa détermination, ses capacités militaires. L’État français a donc trouvé lui aussi ses bouffons sanglants ; il ne me fait pas rire pour autant.
Rien ne devrait induire les révolutionnaires dans l’illusion qu’ils peuvent s’abstenir de penser l’époque qu’ils vivent jusques et y compris dans ses péripéties les plus embarrassantes et
qu’ayant pensé ils peuvent se taire.
Les aventures militaro-judiciaires de Frédéric Oriach [1], il est arrêté à plusieurs reprises pour détention d’armes, puis condamné sans preuves pour participation à des attentats. et des
militants d’A.D. emprisonnés ont montré une fois de plus l’extraordinaire confusion mentale qui règne dans les milieux « révolutionnaires » (le terme est vague ; je n’en connais pas de plus
précis).
Ainsi Oriach est-il condamné fin 1983 à 5 ans de prison pour avoir rédigé un texte dont la formulation peut donner à penser qu’il a participé à une série d’attentats commis durant l’été 1982.
Oriach rejette cette interprétation et se borne à manifester une approbation critique de ces actions. En l’absence de tout élément matériel, les juges considèrent que quelques phrases valent
participation directe à des attentats. Il ne s’est d’abord trouvé que quelques avocats pour dénoncer cet italianisme [2] judiciaire. Quatre personnes (Alain Moreau, Yves Le Bonniec, Catherine
Baker [3] et moi) ont cosigné un texte intitulé « Oriach et le silence des autres » que seul le journal Tout a publié. Depuis, l’innocence d’Oriach a été reconnue par la justice, un non-lieu
ayant été prononcé dans les affaires d’attentats qu’il était supposé avoir commis ! Il reste néanmoins détenu à l’heure où je rédige ce texte.
Il est intéressant de savoir pour quelles raisons presque tout le monde s’est tu lors de la condamnation d’Oriach (ce n’est qu’après le non-lieu qu’un deuxième manifeste a été publié). Certains
ont décidé de se taire parce que, paraît-il, Oriach lui-même exigeait d’être « soutenu » sur l’ensemble de ses positions politiques ! Cette prétention extravagante aurait dû faire rire. Elle a
suffi à imposer le silence. D’autres ont argué des positions défendues soit par Oriach, soit par des gens qui le soutenaient et qu’il n’a pas désavoués. Une feuille intitulée Moyen-Orient
révolutionnaire expliquait ainsi pour justifier les attentats antijuifs que tant qu’une tendance nettement anti-impérialiste ne s’est pas manifesté dans la communauté juive, il est légitime de la
considérer comme globalement complice du sionisme et de la frapper comme telle. Ce genre d’ordures appelle, selon les circonstances, le crachat ou la rafale, sûrement pas le silence. Il est assez
navrant de voir des révolutionnaires raisonner comme un journaliste bourgeois : « Si nous les critiquons, nous leur ferons de la publicité ; taisons-nous ».
D’autres encore ont utilisé le vieil argument des ambulances sur lesquelles il est malséant de tirer. Pour parler d’Oriach, il aurait fallu le critiquer, or il est poursuivi par la justice
bourgeoise qui serait trop contente de [nous] voir étaler nos divergences. Est-ce que par hasard l’idée que le débat public sert la bourgeoisie ne serait pas un peu stalinienne ? D’où tire-t-on
l’idée idiote que la situation d’Oriach est sa propriété privée ? Où donc est-il écrit que l’on doive « soutenir » un individu dont on dénonce le sort judiciaire ou carcéral ? Le moins que je
puisse dire est que je ne considère pas Oriach comme un ami, mais je ne suis pas indifférent pour autant à ce qui lui arrive et qui peut m’arriver demain. C’est assez simple, non ? Il ne s’agit
nullement de je ne sais quelle faiblesse « humaniste » envers un taulard, mais plutôt une réaction égoïste (ô mânes de Jean-Paul, l’égoïsme est-il un humanisme ?). M’intéressant à ce que les
hommes ont en commun, rien de ce qui est inhumain ne m’est tout à fait étranger, ne me laisse sans réaction, et la prison moins que tout. La condamnation d’Oriach est une dangereuse saloperie ;
elle le reste quelles que soient les idées et la personnalité d’Oriach. Nous disions dans notre texte : « On ne renonce pas impunément à la maîtrise des idées. Ceux qui aujourd’hui se lavent les
mains quand les grilles se referment sur Oriach préparent d’autres défaites, d’autres victimes. » Il ne s’agit pas de « principes moraux », mais de l’analyse concrète d’une situation qui ne l’est
pas moins, et des risques très réels que fait courir à chacun de nous l’installation de telle pratiques policières et judiciaires.
Action directe
Un certain nombre de militant(e)s d’A.D. venant de l’anarchisme, les milieux libertaires sont plus mal à l’aise encore vis à vis d’eux. On retrouve les attitudes déjà énumérés, mais teintées de
gêne. Elles n’en sont que plus irrationnelles.
Le silence est parfois paré des vertus de la thérapeutique. « En refusant tout “soutien” (voir plus haut sur l’ambiguïté de cette notion) aux militants d’A.D. grévistes de la faim, en refusant
simplement de prendre position à leur sujet, nous leur faisons comprendre leur isolement, leur erreur, et leur offrons ainsi une occasion de rédemption ». Je crains que cette stratégie
d’isolement ne rejoigne fâcheusement celle de l’organisation Action Directe (ou A.D.-R.A.F.) elle-même, qui enferme bel et bien ses militants détenus dans l’obligation du soutien aveugle à une
stratégie qu’ils n’ont pas choisie. Les détenus d’A.D. n’ont été consultés ni sur la revendication de la « bavure » de Trudaine [4] (dont la publication a entraîné l’arrêt immédiat de la première
grève) ni sur l’assassinat [du général] Audran. Contrairement aux stratèges d’A.D. en cavale, je n’éprouve aucun goût pour le terrorisme psychologique ; or c’est la même logique que reprennent à
leur compte les libertaires qui se taisent (d’autres font l’effort de s’exprimer. Cf. L’Entr’aide ; nov. 1984).
Certains qui ne se privent pas de manifester en privé leur opposition totale à A.D. se refusent à rendre publique leur position. Ce serait rendre service à la police ! La vérité qui, dans nos
catéchismes, était la seule révolutionnaire, servirait donc la police ! Qu’est-ce qui a donc changé camarades ? La police ? La vérité ? ou bien l’idée que vous vous faites de la révolution ? Les
raisons qui font que les événements présents nous concernent tous sont, me semble-t-il, assez évidentes. L’État utilise et utilisera davantage dans le futur le prétexte du « terrorisme » pour
renforcer son arsenal répressif judiciaire et policier et pour criminaliser toute opposition. Ceux qui ne trouveront comme parade qu’un silence paranoïaque, hantés qu’ils sont par le risque
d’être pris pour ce qu’ils ne sont pas, sont en vérité mal partis. Si l’affaire Oriach devait faire jurisprudence, il y aurait de quoi fourrer au bloc tous les militants de France ; les lois de
1894 « ayant pour objet de réprimer les menées anarchistes » figurent toujours dans le Code pénal [ce n’est plus vrai depuis 1994], il suffit de les appliquer.
Après l’« humanisme », l’« affectif »
Parmi les membres d’A.D. détenus, il en est une dont le sort me touche particulièrement parce que je la connais ; il s’agit d’Hellyette Bess. C’est une femme pour laquelle j’éprouve de la
tendresse et de l’estime. « Et pourquoi tu dis ça ? Tu la soutiens par amour alors ? » Là encore, c’est un joli merdier dans les têtes, quand les choses me paraissent à moi assez simples. ; ou
plutôt : juste aussi compliquées que la vie, pas plus. On devrait être un peu habitués quand même !
Donc, j’aime bien Hellyette ; je suis loin d’elle aussi : par exemple, dans aucune circonstance je ne cautionnerais par mon silence des actions avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Se pose
comme ça la question de savoir jusqu’où va l’amitié (ou l’amour aussi, voyez l’aventure de Paula Jacques [5] ). Je ne sais pas répondre à toutes les questions que je pose. Ce que je sais c’est
qu’elles sont importantes, et que je suis prêt à me battre pour conserver le droit d’en discuter avec les gens que j’aime (et les autres), fussent-ils étiquetés « infréquentables » par l’État ou
qui que ce soit d’autre. Ceux qui pensent que « c’est de l’affectif » sont les mêmes qui croient injurier un homme en le traitant de femme. Non, c’est de la vie, et jusqu’à changement, dont je ne
manquerai pas de vous faire part, je me bats pour ça : vivre comme je l’entends, comme on peut s’entendre. Et pour ça : se parler de jusqu’où va l’amitié, jusqu’à combien de silences, de
différence, de mensonges, de vérités... ?
Dire qu’Hellyette Bess est mon amie et que je me sens aussi loin des dangereux connards qu’elle tient pour ses « camarades » que des flics qui les pourchassent, ça fait le jeu de qui ? de la
police ? du terrorisme international ? « Et si ça lui faisait dire qu’elle n’est plus ton amie ? » Eh bien au moins on trancherait comme ça clairement, pour nous deux au moins, le problème
politique de l’amitié. Débattre publiquement ne signifie pas que l’on prenne pour interlocuteur l’État ou les « médias » (définition : institutions s’interposant entre les hommes pour les
empêcher de communiquer). Il s’agit de reprendre l’habitude de la parole. « Les communistes dédaignent de faire un secret de leurs idées et de leurs intentions » (Manifeste de 1848).
Au moment où j’écris ce texte, Hellyette et ses camarades ont interrompu leur deuxième grève de la faim. À chaque fois, elle risque sa peau. Si elle l’y laissait un jour prochain, la merde que
les « révolutionnaires » ont dans le crâne ajoutée à la mauvaise conscience produiraient encore du silence. Elle crèverait vraiment pour rien.
Le silence, ça détruit tout, l’amitié, l’amour, la communication.
Tu parles !
Voilà, justement. Je parle. Contre A.D. et contre l’État.
Le 18 février 1985.
Notre livre Suicide, mode d’emploi ayant servi de prétexte à l’adoption, en décembre 1987, d’une nouvelle loi de censure interdisant toute information sur les méthodes de suicide, nous mîmes un
point d’honneur, Yves Le Bonniec et moi, à en susciter la première application en déposant plainte pour « provocation au suicide » et « non assistance à personne en danger » contre le ministre de
la Justice Albin Chalandon (Cf. le texte intégral de la plainte dans Le Monde libertaire, n° 698, 10 mars 1988) . Celui-ci refusait en effet, en février 1988, de satisfaire les revendications de
quatre militants d’A.D., traînés quotidiennement en fauteuil roulant devant leurs juges, après 80 jours de grève de la faim. « Demi-grève, assurait le ministre, ils sont encore en vie parce
qu’ils continuent de se nourrir de vitamines », indiquant du même coup un moyen de suicide commode à des individus très affaiblis. Nous serons déboutés, n’ayant pu faire état d’un « intérêt
personnel » dans cette affaire .
Lire l’avant-propos inédit du livre Le droit à la mort. "Suicide, mode d’emploi", ses lecteurs et ses juges
Pour se procurer le livre Pièces à conviction via Amazon, cliquez ici.
[1] Militant de divers groupes maoïstes (Gauche prolétarienne, Noyaux armées pour l’autonomie populaire)
[2] Allusion aux méthodes expéditives et exorbitantes du droit volontiers utilisées par l’État italien dans la répression du mouvement révolutionnaire.
[3] Respectivement éditeur (il a publié Ni vieux ni maîtres et Suicide mode d’emploi) ; coauteur des deux livres précités ; écrivain. J’ai cessé toute relation avec C. Baker (février 1997), en
raison de son approbation des thèses historiques de Roger Garaudy.
[4] Fusillade (31 mai 1983) au cours de laquelle, pour échapper à une arrestation, des militants d’AD tuent deux policiers et en blessent deux autres.
[5] Journaliste et romancière un moment détenue, accusée d’avoir loué un appartement pour un militant d’A.D. avec lequel elle était ou avait été en amour.
Par Christian Hivert
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