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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

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C'est dans ta pouponnière qu'ils t'ont rendu comme cela, je ne m'en souviens pas, on n'a pas de souvenir avant trois ans, ton corps se souvient, j'ai des images, j'avais peur des grands, cela pleurait tout le temps, je ne savais pas parler, je ne comprenais pas, je n'avais pas mes parents.

 

C'était une belle maison bourgeoise avec un perron au milieu d'un parc, on m'avait mis dehors sur le gravier de l'allée avec des marmots qui savaient parler, et ils parlaient de leur papa, ils parlaient tous de leur papa, et je ne savais pas ce qu'était un papa, je cherchais autour de moi pour trouver un papa.

 

Les graviers ont crissé dans mon dos et je me suis retourné, un monsieur s'avançait vers nous, une petite fille s'est jetée sur lui, le monsieur a reculé, je ne suis pas ton papa, le monsieur était donc un papa, une femme en blouse blanche se baissa vers moi et me poussa vers lui, c'était mon papa.

 

Ce papa était un monsieur bien habillé, Dominique la vie est ainsi faite, depuis mon plus jeune âge je n'ai pas vécu comme tout le monde, il n'y avait pas de place dans l'appartement, et maintenant tu squattes, et maintenant j'ouvre les immeubles pour tout le monde, t'es fou, je ne le suis pas devenu.

 

Pierre Selos était là encore une fois, quand je suis parti du lycée je parlais aux arbres, je faisait du stop, et les clôtures électriques me communiquaient des informations secrètes, si je comprenais, inconsciemment la bonne voiture s'arrêterait et me conduirait où il fallait.

 

Grâce à cette initiation discrète, j'allais acquérir la force de faire cesser le massacre, arrêter la souffrance et transformer le monde, j'étais attendu, tu débloquais, bien sûr Dominique, mais je ne le savais pas, et Pierre Selos me l'a dit très fortement et m'a réveillé, je suis sorti du tunnel.

 

Je voulais mourir et Pierre Selos m'a fait préférer la vie, j'étais fou et Pierre Selos m'a fait préférer la sagesse, je t'aime et j'ai survécu, je souffre toujours, je suis vivant Dominique, je sais, mais tu sais que je ne peux pas, je vais être chercheuse, c'est un autre monde, c'est un autre choix.


Pourquoi faut-il que nous vivions si loin, pourquoi faut-il que nous vivions sans l'autre, ta souffrance est l'autre versant de ma tristesse, et mes pleurs sont intérieurs, et tes larmes n'ont pas coulé, la vie rapprochera-t-elle nos pas, Arthur respira à pleins poumon, et fit un pas de plus.

 

Reine se retourna, on va fumer dans le square, Place de la réunion il y avait un petit square rond, Arthur acquiesça, son Premier jour de liberté s'annonçait bien, ce soir Béa serait heureuse de le revoir et le lui montrerait, personne n'avait dit à Arthur je t'aime, il ne craignait rien de perdre.

 

Sur la place de la Réunion, les bambins africains se tenaient aux jupes de leurs soeurs plus âgées, ils les saluèrent comme on salue ses tontons en Afrique, puis ils filèrent effrayer les pigeons gras de leurs cascades de rires en nuées d'improbables futurs, seraient-ils ministres un jour?

 

Sur un des bancs Charles Maclart dit Charly baston par les rescapés de son épopée, dit Charly boisson par les effrontés du présent, dit Charly Magloire pour nous qui l'aimions, Charly entamait une ultième discussion avec ses canettes de bière asséchées devant un jeune public de punks irrévérencieux.

 

Arthur avait imposé la présence de son irréductible ami de l'Autonomie Parisienne dans l'immeuble du soixante-sept dont l'altière façade donnait derrière le square, Magloire était dans son jardin, pouvait-on dire, sa présence équilibrait le rapport de force déloyal imposé par le Responsable culturel.

 

Charly avait commencé son baroudage politique chez les Katangais du comité d'occupation de la Sorbonne, version loubard bastonneur, responsable du mémorable comité sandwich et des approvisionnements nocturnes en tout genre, une valeur sûre et fortement drôle.

 

Planquez vous voilà notre chef, les punks s'esclaffèrent et firent la bise de bienvenue à Arthur et à Reine, ainsi se saluait-on lorsque l'on partageait les mêmes bagarres, Charly éméché avait l'alcool affectueux et il serra Arthur fortement sur son cœur, c'est toi le chef, Arthur.


Il se mit à beugler, Arthur c'est toi le chef, le soixante-sept, c'est toi qui l'a ouvert, U.S.I.N.E., c'est ton histoire, nous on te suit, tu nous dis d'ouvrir nous ouvrons, tu nous dis de tenir, nous tenons, c'est toi le chef, justement Charly, justement, calmes toi un peu, files moi une bière.

 

Reine et Arthur s'installèrent en compagnie hirsute, le temps de se mettre un peu au même niveau d'euphorie combattante que leur ancien préféré, Arthur laissa Charly déclamer ses prouesses, il eut peur que son ego n'y trouve la voie d'une certaine mégalomanie, mais le sketch était plaisant.

 

Alors, comment tu vas Arthur, ah ça y est tu te calmes, bon, nous avons une nouvelle opération à lancer, mais tu sors tout juste de taule, calmes toi, toi, Arthur fit le tour de la place du regard, c'était bien le meilleur endroit pour discuter sans être écouté par des indiscrets rémunérés.

 

Oui mais la taule c'est fini maintenant, les affaires reprennent, calmes toi, bois ta bière, souffle un peu, il n'y a pas que le squat, Reine sortait le matériel pour rouler un ou deux pétards, les punks en avaient déjà un à la bouche, l'après midi  valait le soleil l'éclairant, sortir un jour de fête.

 

Il y a la fête, putain Arthur, prends le temps, bois, fume, on va tous au concert de ce soir sur le boulevard, il y aura les Bérus, les Endimanchés, arrête de réfléchir, lâches toi, t'es un cérébral toi, faut toujours que tu organises, c'est bien, on est avec toi, mais calme, putain, relaxe, tu viens de sortir.

 

Aujourd'hui tu laisses faire tes potes du Comité, c'est la fête, merde, okay Charly, okay, on en reparle plus tard, Charly avait conservé les habitudes les plus spontanées des Autonomes de la Villa Faucheur où se réfugiaient parfois les obscures bataillons du groupe Action Directe.

 

Dominique Premier feutra, il est rond, tu ne peux rien faire avec ce gars, tu rigoles, c'est le meilleur, et c'est dans la poche, il vient de le dire, le reste n'a que peu d'importance, Arthur s'adressa aux punks, un gros immeuble, cela vous dit, on refait le soixante sept en mieux, sans responsable.

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