Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Ne peut être vendu

écritures

la vie s'écoule la vie s'enfuit

 

Texte libre d'acces

 

Romans (Kahina, Destin majeur, De l'autre côté de la rivière, Ne peut être vendu)

Assemblée

Les mémoires d'un poilu de 14, par Gaston HivertLes mémoires d'un poilu de 14, par Gaston Hivert

brochure-comite-des-mal-log-s-1991Comite des Mal Logés:1991

DAL : les mensonges Dal : les mensonges

Les liens Opac du DAL Les liens Opac du DAL

 Réquisitions inflammables Réquisitions inflammables

NE-PEUT-ETRE-VENDU.doc NE PEUT ETRE VENDU:1984

de-l-autre-c-t--de-la-rivi-re.site.pdf De l'autre côté de la rivière

Pierre Selos

Les-cons-sont-la.mov Les-cons-sont-la.mov

19 Tout s'arrange Tout s'arrange

06 Piste 06 12 Deux

Quinze-ans.m4a Quinze-ans

Mon amour Mon amour

        Le passage, élté et Pierre

Possible n°9 Possible n°9

Bertrand Louart..etc

QECSI.pdf Quelques Elements d'une Critique de la Société Industrielle.pdf

Guerin-Pour-le-communisme-libertaire Guerin-Pour-le-communisme-libertaire

libre service

Publié par Christian Hivert

pere arthur ordre merite

 */*

En 1985 les nouveaux patrons de la rue Sainte-Anne veulent progressivement « nettoyer » leur clientèle de ses scories : les tapins de l’intermittence. Les petits truands et les clients trop sauvages sont de plus en plus pressés de changer d’adresse, remplacés par une jeunesse si possible bien habillée, polie et folle juste comme il faut.

Marchand puissamment la grande carcasse joviale du père Arthur poursuivait son rapport :

   Ils me racontent un peu leur vie, font semblant de me draguer, ont surtout envie de chaleur. Nous finissons où finit la rue, je ne dois pas les gêner dans leur travail, c’est à eux de décider, certains arrêtent de se prostituer dès que je peux les aider sur une autre voie, mais ils sont tous les agneaux du seigneur, et moi leur berger !

Dans ces bars à la clientèle huppée, la prostitution ne se prononce pas à moins de prendre le risque de rompre le « charme », à moins de vouloir que rien n’aboutisse. Tous les protagonistes un tant soit peu habitués le savent : énoncer les termes de l’échange, c’est mépriser autant les uns que les autres.

Pour Sylvain c’était son espace de sociabilité, à l’occasion aussi le lieu où il passait la nuit quand il n’avait plus d’argent. Parfois, un homme avec qui il avait précédemment sympathisé dans la salle montait avec lui ; il fallait toujours qu’ils aient parlé avant et que le courant soit passé, mais les patrons avaient changé !

Sylvain était méditerranéen aux origines multiples, il était clandestin en France. Il vivait de travail au noir, souvent dans le bâtiment. Au jour le jour, il essayait de survivre. Il était assez seul, avait peu d’amis à Paris. Il dormait souvent dans un hôtel à côté de « Chez Ralph », dont le nouveau patron lui refusait maintenant l’entrée.

Ces hommes de rencontre nocturnes payaient la chambre, parfois un repas avant ou après, ils auraient pu être des femmes : officiellement, il ne devait s’agir ni de sexualité partagée ni de sexualité payante, les femmes à marauder dans de puissantes voitures de luxe au ralenti étaient moins nombreuses, mais existaient.

Le père Arthur longeait les façades des marchands nocturnes de rencontres luxueuses et saluait chacun, présentant Arthur et Simon, ses nouveaux « gardes du corps » comme il aimait à le dire et continuait entre deux saluts  à leur expliquer la situation courante, les changements dus à l’exploitation forcenée du foncier parisien :

    Les nouveaux patrons font leurs expériences pour changer la clientèle : un videur désagréable, un groupe de musiciens « djeun’s » et très cacophonique, des « Toi je ne sers pas, va te changer ! », devenant obséquieux devant les « bien habillés » qui font la bise à un serveur inconnu, et ouvertement insultant envers les derniers blousons noirs de l’époque.

Un ami de Sylvain pousse son cri de ralliement parfaitement démodé et qui fait rire tout le monde « Sexe, drogue et rock’n’roll ! », en dépassant le Père Arthur, salué d’un signe de main. Le geste est gentil, comme un clin d’œil, le Père Arthur les encourage à passer une tête par l’entrebâillement furtif d’un bar en train d’ouvrir :

   Il va se faire virer lui, on va le retrouver au tapin à la Concorde ou au Bois, la rue est déjà pleine de tous les noceurs qui venaient se faire offrir un verre en échange de tendresse dans le bar de Mourousi, mais ils les virent tous, les rockeux et les blousons cuirs ! le Père Arthur soupira ajoutant :

   Enfin…

À la table près du comptoir, Romain est déjà là, avec ce garçon plus jeune dont il est tombé amoureux en connaissance du deal en sortant des toilettes, il est bien placé pour savoir qu’une partie des garçons viennent négocier ici un peu de leur beauté. Mais Romain est trop las pour croire encore que l’amour sans contrepartie lui soit accessible !

Rêver un peu, encore un peu ! Jouer le jeu du supplément d’âme, on dirait désormais ajouter du contenu original, faire l’hypocrite, posture obligée pour figurer en société. On ne dira pas que tu sais que je sais, que je sais ce qui coule dans tes veines et ne veut pas savoir quels sont tes cauchemars ni si t’as froid ou faim!

La porte fut brutalement repoussée, presque sur leur nez, Simon sursauta et se rengorgea semblant près à l’attaque. Tandis qu’il commençait à se ruer sur la porte, le père Arthur le saisit ferment au bras et lui souffla :

   Arrêtes tout de suite Simon, on travaille ici, il faut rester tranquille !

   Ouais non mais t’as vu comment ils nous traitent, on faisait rien de mal !

   Je sais mais tu te calmes, on n’est pas là pour les bistrots et leurs restaurants de maquereaux, on est là pour les gars, c’est suffisamment difficile comme cela pour être accepté dans cette rue, et pouvoir leur parler, ne me casse pas mon boulot de plusieurs années, de toute façons leurs consommations sont trop chères pour nous !

Et le père Arthur éclata de son franc rire tonitruant habituel, comme un cri de ralliement et poursuivit :

   Venez je ne vous ai pas encore présenté tout le monde. Il y a un petit là-bas, il a dix-sept ans, les flics sont au courant, il veut se transformer, ce manque de tendresse, c’est encore un môme, je l’appelle « fleur bleue », et pour lui en dehors de notre présence, je ne vois pas du tout ce que je peux, vous me direz votre avis !

   Mais tu veux dire, se transformer, il veut changer de sexe ?

   C’est cela, comme c’est impossible en France, il part à Londres, ça lui coute cher, pour le moment ils prends des médicaments pour se féminiser, il a même pas dix sept ans, les Flics de la mondaine sont au courant, ils le laissent, je crois qu’ils s’en serve comme indic…

   Mais pourquoi ? Arthur était sidéré.

À l’heure où les jeunes de bonnes familles et les autres programmaient leur future vie sociale et les études ou formations leur permettant d’y parvenir, pour les plus motivés, ou géraient au mieux leurs temps de latence adolescente en fêtes et autre distractions, sportives ou nocturnes, ce garçon là voulait être femme !

   Je ne suis pas bégueule, mais là vous n’allez pas être outillés, c’est du lourd ce genre de cas…

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article