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On entendait les prisonniers hurler parfois en plein jour de marché, tout au long des rues et des courettes biscornues, et leurs gémissements rebondissaient de flaques boueuses en seuil de terre battue de maisonnées proprettes et démunies. Maria savait qu'il ne faisait pas bon courir devant ces sabots là.
Marx avait beaucoup d'avance, Marx ne s'appelait pas encore Marx, et Marx était exténué, il allait se faire prendre. Le cheval du capitaine disparut au loin à la faveur d'une déclivité naturelle et d'un bosquet de fruitiers. Il fallait faire vite. Elle cria à celui qui n'était pas encore Marx: "Couche toi !"
L'homme s'écroula fourbu et haleta. Maria ne s'approcha pas de lui. "Reste là ! Ne bouge pas ! Je suis la fille du capitaine. Je vais te cacher quand il sera passé. Il ne peut pas te voir. Il est derrière les fruitiers, les chiens sont devant lui. Je vais lui montrer que t'as pris le chemin de l'étang."
"Il faut tromper les chiens, cache toi dans le fumier ! Ils ne sentiront plus ton odeur." Au loin la silhouette sombre du capitaine chevauchant réapparut à l'horizon de Maria. Il fallait qu'il la croie, il fallait absolument qu'il la croie. L'homme avait disparu dans le tas de fumier, elle avait besoin de lui.
Maria avait tout de suite compris que cet homme serait le seul à pouvoir la faire fuir loin de son viol programmé. Ce ne fut que bien plus tard qu'elle le nomma Marx, par dérision. C'était un rouge et il ne parlait que de Marx qui allait tout arranger avec les forces productives et la masse laborieuse.
Le gouvernement portugais avait signé un accord en décembre 1963, mais il continuait de freiner l’émigration légale, tiraillé entre des exigences contradictoires. Et autour de Salazar bientôt malade deux clans s'affrontaient, les latifundiaires voulaient des paysans pauvres et payés en nature.
Et les modernes voyaient l'évolution nazie du monde. Il leur faut des automobiles, du Fordisme et des autoroutes. Il faut que ces paysans boueux aillent trimer sur les autoroutes françaises et deviennent des ouvriers envoyant une partie de leur paie pour développer le Portugal et fortifier son économie.
L’illégalité de la fuite devient solution possible, car le gouvernement français multiplie les récépissés de séjour provisoire. Un drame humain monstrueux, dans une situation de tyrannie cacochyme, de boucherie coloniale obstinée et dispendieuse de vies, de misère dans les campagnes.
Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants quittent le Portugal et passent illégalement deux frontières, sur près de 2 000 km, pour beaucoup dans des conditions difficiles, parfois dramatiques et mêmes mortelles. Un voyage coûteux et risqué, rendu possible grâce à la corruption.
Des passeurs portugais, espagnols et français, des logeurs et fournisseurs de papiers et contrats de travail, vrais ou bidons. Les immigrés viennent principalement des provinces situées au nord du Tage. Ils sont généralement des paysans ou de petits artisans, très peu ou pas du tout scolarisés.
Ils arrivent et se concentrent massivement dans quelques grandes régions industrielles, en Région parisienne pour la moitié d’entre eux. Là ils constituent le plus gros contingent d’immigrés formant les équipes de construction du boulevard périphérique et du RER, de la tour Montparnasse, de la Défense.
L'exode pitoyable du peuple Portugais, venu chercher les moyens de sa survie économique sur les prodigieux chantiers de la reconstruction d'après guerre en France, fut le plus grand déplacement de population jamais observé en Europe au cours du siècle. Un pays fuyait son dictateur.
Les empires ont bien souvent déplacé les peuples de laborieux en fonction de leurs besoins, par milliers, par millions. Ce fut toutefois l'exil le plus gigantesque qui ne fut pas encadrée. Les gens, les pauvres gens disait-on en les voyant passer, ces pauvres gens fuient, savez vous bien ce qu'est de fuir?
Maria arriva à ce moment là, au terme de son périple harassant, dégoutée à vie d'entreprendre jamais plus le moindre voyage, si elle s'était méfiée de son père, il y avait de solides raisons, aucun autre homme ne pouvait plus représenter le moindre danger, elle s'adossa aux garçons, ils lui firent une place.
Au cours des années soixante et jusqu’à la chute de la dictature de Salazar et la fin de la guerre coloniale en Angola, Guinée Bissau et au Mozambique (1961-1974), de nombreux jeunes hommes, de plus de 18 ans, puis de plus de 16 ans fuient le Portugal pour se soustraire au service militaire.
Ce n'est pas pour s’opposer au régime ni à sa guerre coloniale, mais parce que cette guerre n’est pas la leur. Ils quittent un pays qui ne peut pas assurer leur avenir. Pour tous ces jeunes gens, les retours au Portugal ne seront possibles qu’après la chute de la dictature et l’amnistie complète de 1975.
Marx l'insoumis, celui qui l'avait aidée tout au long de ce voyage à pied, lui avait présenté deux amis. "Tu verras avec eux il ne t'arrivera rien, tu trouveras un petit travail et tu leur fera la cuisine, ils n'ont pas de femme, ils n'y tiennent pas, ils te protégeront des autres, tu ne dois plus avoir peur."
Elle n'avait plus jamais eu peur, mais elle n'avait plus jamais bougé, même le jour de l'incendie, elle aurait grillé, mais elle n'avait pas fui, le petit Mendes était né ce jour là. Cela faisait deux ans qu'elle faisait la cuisine pour tous les célibataires et ceux de passage de ce petit coin du bidonville.
Elle lui avait donné le nom de son village d'origine. Trois masures misérables entouraient les installations agricoles dédiées à la cueillette et transformation des fruits, les paysans de Sao Joao étaient payés par leur libre accès à un petit potager familial et le droit de dormir dans les masures.
Sa première case des Francs Moisins y ressemblait, en dehors de ce pâté de cabanes améliorées c'était le pays La France, l'étranger. Elle se tenait coite et discrète, elle savait aller à pied au marché pour faire les courses pour tous, et elle rentrait à l'abri pour cuisiner. Mais Marx lui avait dit "Et tes papiers"
Les immigrés portugais arrivaient directement depuis leurs villages dans un pays dont ils ignoraient tout. Ils ignoraient complètement les pratiques administratives et leurs droits, la langue même. Leurs conditions d’entrée en France les confinent dans des chaînes de dépendances étriquées.
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