Partager l'article ! Trentes glorieuses, trentes piteuses: La population pauvre française avait tant pris l'habitude de détourner son attention des désh ...
La population pauvre française avait tant pris l'habitude de détourner son attention des déshonneurs massifs, durant ces longues années de guerre, ignorant les rafles et les enfants en pleurs, jugeant et soupesant le degré de propreté de ceux à qui l'on réservait la boue et les sales boulots.
Arthur était un militant des causes perdues comme disait sa mère, la Rouge de la famille. Il se savait issu culturellement et familialement, pour ne pas dire idéologiquement, de ce monde de taiseux révoltés, de laborieux indignés, souvent dans la misère, toujours dans la solidarité.
Des centaines de milliers d'hommes et de femmes seront déplacés d'un pays à l'autre en fonction des besoins de main d'œuvre, sans aucune compassion pour les difficultés rencontrées, sans aucune considération pour les conditions de vie, reçus dans des terrains vagues boueux loin de tout.
Cette exploitation moderne n'est peut-être pas pire que d'autres vagues déferlantes d'exploitation du travail humain pour la construction des empires, mais elle se déroulait au moment même de l'officialisation et définition internationale des droits humains, ne regardez pas sous les tapis de l'histoire
.
Alors Arthur voulait bien que l'on s'occupa du jeune fugueur Mendes, rejeton de l'infamie mondiale, habitant non visible des caches et des vides interstitiels de la société moderne. Mais légalement il fallait demander à sa mère et être supervisé par un juge pour enfant connu du père Hervet, prêtre efficace.
Pour cela il avait rendez vous avec Simon qui se faisait le guide pour accéder à la bienveillance de la Maman de Mendes. Un "numéro" l'avait prévenu Simon. La Sagres était bien fraiche, il lui suffisait d'attendre et de voir. D'où venait donc le petit Mendes et que fuyait-il donc depuis ses six ans?
A l'âge où d'autres bambins exhibent fièrement leurs cartables neufs et leurs divers attributs de scolarisation prochaine, Mendes avait disparu et avait déjoué des années durant toutes les tentatives de l'intégrer à la moindre structure éducative ou même simplement d'accueil. Il avait fui, fui, fui.
Raisonnablement, redoutablement, efficacement fui. C'était devenu un exemple extrême de la difficulté de l'exercice d'intégration des jeunes en difficulté. Toutes les obédiences éducatives et toutes les écoles de Chicago et ailleurs s'y étaient cassé la rhétorique, le petit avait déjoué tous les plans.
Qu'avait-il donc bien pu faire toutes ses années là? Quel avait été ce parcours hachuré? Quelles blessures avaient été reçues, quels savoirs avaient été acquis? Quelle était donc cette mère qui ne savait retenir son enfant? Et que pouvait-on faire de lui à quatorze ans et analphabète?
Car il apparaissait de suite que le jeune Mendes avait défié toutes les lois républicaines et laïques. Il n'était jamais rentré dans une école de son plein gré, et il en ressortait dès qu'il le pouvait. La surveillance exercée sur lui ne pouvant être constante, c'était souvent. Alors il errait où?
Et sa mère, arrivée à seize ans, directement de la boue de son village à la boue du terrain vague mis à disposition aux Francs Moisins, après un long et périlleux voyage aux conditions antiques de transport de fortune. Elle n'avait pas pu payer les passeurs, elle s'était faufilée à l'aveuglette grâce à Marx.
En France c'était les trente glorieuses avaleuses de main d'œuvre. Les Trente Glorieuses les avaient attirés, les Trente Piteuses les refouleraient. Cette autoroute qu'ils avaient construite menait à l'avion du Bourget qu'ils ne prendraient jamais, et charrieraient leurs voitures les ramenant au Pays.
En une décennie, de 1960 à 1970, le nombre de Portugais en France est passé de 50 000 à plus de 700 000. Leurs bidonvilles et leurs méthodes de survie en territoire étranger sombreraient dans l'oubli des générations suivantes, ainsi en est il des peuples laborieux. Les vaincus n'ont pas d'Histoire.
Une hémorragie pour ce petit pays qui perd un dixième de sa population. Une aubaine pour la France qui gagne des travailleurs non syndiqués, prêts aux travaux les plus durs. Les sociétés émergeant de la guerre sont des camps de misère. Maria De Sousa en profita alors pour tenter sa chance.
L’arrivée massive des femmes portugaises accompagne de peu celle des hommes. Il s’agit des épouses, des sœurs ou d’autres femmes de la famille, du voisinage. Leurs enfants accompagnent les épouses ou restent à la garde de la famille. De nombreux enfants de ces jeunes femmes naissent en France.
Beaucoup font le périlleux "O salto" seules. Beaucoup deviennent ouvrières, domestiques, concierges, femmes de ménages, ou salariées agricoles, surtout en Ile de France. Mieux que paysannes, ce qui leur permet de revenir la tête haute, en vacances. Maria préféra rester en France.
Aux premiers beaux jours, le bidonville des Francs-Moisins devenait comme un village paisible sans mouchards. Quand le printemps revenait, la boue commençait à sécher. Le dimanche il y avait des bals, les familles se retrouvaient. Il flottait dans l’air un parfum de jouissance populaire et bon enfant.
Si ce n'est le désastreux souvenir de la haine des maitres envers leurs paysans, les artisans n'étaient guère mieux traités, Maria avait des bons souvenirs de la vie de son enfance à Sao Joao. Mais les patrons chassaient les rouges. Les rouges c'était les hommes qui se cachaient. Elle avait caché Marx.
Elle n'avait pas eu peur, sa seule peur était de se faire coincer par son père. Toutes ses sœurs avaient crié, pleuré, gémi, et puis n'avaient plus jamais rien dit. Elle, elle était encore trop mouflette, fluette, pas assez formée, mais elle l'avait entendu siffler à son passage. C'est pour bientôt, t'es grande.
Un jour Marx était en nage, Marx courrait, les chiens et les hommes étaient après lui. En tant que capitaine estropié chez les nègres, son père disposait d'un cheval et elle voyait au loin les lourds sabots de l'animal arracher par mottes éclaboussées ce sol si ingrat pour les pauvres qui appartenait aux maitres.
Tout appartenait aux maitres, le sol et l'air, la vie et leurs morts, leur travail et leurs rêves, et son père était avec les maitres, un des pires, il faisait pire, du zèle pour toutes horreurs, il valait mieux ne pas être dénoncé rouge, ni être sa fille, ni en général se montrer sur son chemin, gare aux sabots.
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