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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

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Elle n'avait plus jamais eu peur, mais elle n'avait plus jamais bougé, même le jour de l'incendie, elle aurait grillé, mais elle n'avait pas fui, le petit Mendes était né ce jour là. Cela faisait deux ans qu'elle faisait la cuisine pour tous les célibataires et ceux de passage de ce petit coin du bidonville.

Elle lui avait donné le nom de son village d'origine. Trois masures misérables entouraient les installations agricoles dédiées à la cueillette et transformation des fruits, les paysans de Sao Joao étaient payés par leur libre accès à un petit potager familial et le droit de dormir dans les masures.

Sa première case des Francs Moisins y ressemblait, en dehors de ce pâté de cabanes améliorées c'était le pays La France, l'étranger. Elle se tenait coite et discrète, elle savait aller à pied au marché pour faire les courses, elle rentrait à l'abri pour cuisiner. Marx lui avait dit :  et tes papiers ?

  Les travailleurs portugais arrivaient directement depuis leurs villages dans un immense pays dont ils ignoraient tout. Ils ignoraient complètement les pratiques administratives et leurs droits, la langue même. Leurs conditions d’entrée en France les isolaient dans des chaînes de dépendances étriquées.

Arthur réfléchissait à tout cela seul devant sa Sagres en regardant les pas des autres chevaucher la rue. Enfin seul, Arthur n'était jamais seul. Une jeune fille occupait ses pensées depuis si longtemps, blottie dans ses neurones, omniprésente, en conversation imaginaire perpétuelle, Dominique Premier.

 

—   J'aimerais bien me réveiller le matin et ne pas t'avoir dans la tête, j'aimerais bien pouvoir marcher sans espérer que tu me regardes,

—   Avec qui parlerais tu alors ? Avec qui confronterais-tu tes nobles idées, je suis en toi, une partie entière de toi, à vie, n'est-ce pas le plus noble amour, le désintéressement ?

—   Ou ton désintérêt plutôt Dominique, franchement j'aimerais aussi rien qu'une minute ne pas avoir ton visage en tête, j'aimerais tant de choses, que tu m'aimes, ou encore que je t'oublie…

—    On n'a pas toujours ce que l'on veut dans la vie...

—   Oui, je sais, tu n'étais pas disponible, tu ne devais pas te disperser.

Maria ne savait pas écrire, elle avait fui l'épouvante atroce inspirée par son père, elle entrevoyait bien devoir être la prochaine à y passer. Dans la proximité familiale elle avait entendu ses sœurs se plaindre, gémir puis pleurer, se taire. Lorsque le capitaine paraissait, les femmes tremblaient, se soumettaient.

Les pauvres hères qui habitaient les baraques étaient sous-payés et envoyaient une partie de la paye au pays Jusqu’au milieu des années soixante, l’ensemble de la société française ignore presque totalement l’existence de ces milliers de nouveaux immigrés, ces camps d'invisibles, ces maçons rasant les murs.

La France exploite, ignorant les trafics et les hébergements indignes, profitant. La construction de la cité HLM des Francs Moisins en 1973, pour vider le bidon ville des ouvriers portugais pour la plupart venus construire l'autoroute A1, prendra des années de retard, dues aux indolentes temporisations politiques.

Puis la précarité de leurs conditions d’existence, leur importance croissante dans certaines communes, dans certains chantiers, certains drames des voyages « o salto », commencent à sensibiliser la population française sur l’aspect tragique et bouleversant de cette épopée humaine peu glorieuse.

Les articles de presse, les émissions de radio et de télévision se multiplient. Un film, « O Salto », sort en 1967. À travers un exemple parmi d'autres, Christian de Chalonge retrace l’histoire de ces hommes quittant leur pays en proie au régime dictatorial de Salazar et engagé dans des guerres coloniales.

Le Dr Antonio de Oliveira Salazar est opéré le 6 septembre 1968 d'un hématome intracrânien survenu lors d'une chute accidentelle. Puis dix jours plus tard l'état du malade s'aggrave, brutalement c'est le coma. Le Dr Salazar avait procédé, le mois précédent, à un important remaniement ministériel.

On s'attendait à voir apparaître, dans le gouvernement remanié, le nom d'un héritier politique. Il n'en fut rien. Le 26 septembre 1968, Marcello Caetano est nommé président du Conseil. Il s'engage à poursuivre la politique de son prédécesseur notamment dans la guerre relative aux colonies.

Plusieurs mesures annoncent néanmoins une ébauche de libéralisation. Un décret amnistiant les insoumis, un accord de principe pour des réformes, un remaniement ministériel, un assouplissement de la censure sur les questions de politique intérieure. Les étudiants décident d'accélérer le processus.

Marx quitte la France en hâte et les rejoint, il se pensait bien plus utile dans son propre pays. Maria, à qui il estimait devoir la vie était en de bonne mains avec ses deux amis de cœur, elle savait bien se débrouiller. Il fallait s'attaquer au changement du monde pour tous, elle en profiterait aussi.

En octobre 1968 les étudiants portugais profitent du 58e anniversaire de la révolution républicaine pour manifester et réclamer plus de libertés. En novembre, ils manifestent encore à Lisbonne. Cette fois pour protester contre les sévices de la PIDE (police politique). Un étudiant en est mort.

Vingt jours plus tard, ils décident de boycotter les cérémonies de la rentrée universitaire. Ils réclament une université démocratique, critique, libre et ouverte au pays tout entier. En décembre, cinq mille étudiants de l'université de Coïmbra réclament une participation à la gestion de leur université.

À la fin du mois, trois mille manifestants à Lisbonne en faveur de réformes de l'enseignement et pour le retour de professeurs exilés politiques. La police occupe, fin de décembre, l'École d'ingénieurs de Lisbonne pour déjouer un mouvement de grève. L'établissement est ensuite fermé, des étudiants arrêtés.

La grève universitaire s'étend alors aux autres facultés et les étudiants de Coïmbra rejoignent le mouvement. On dénombre de nombreux blessés. Comme sous Salazar, on procède à des arrestations de militants de la Ligue d'union et d'action révolutionnaire (LUAR). Marx alors revint en France déçu.

C'était en 1970, les nouvelles du pays dégoutaient à jamais Maria d'y retourner. Une de ses grandes sœurs avait accouché d'un mal formé œuvre de son père. Pour elle, la famille, elle n'en avait pas, n'en avait plus. Même son premier petit, le frère de Mendes, avait été placé dès la naissance, après son arrivée.

Elle avait eu la chance et l'honneur d'être la seule de la tribu féminine de son village d'origine dans le Nord du Tage à ne pas avoir été touchée par son père, un homme violent et alcoolique, rentré d'Afrique amputé du pied, et donc médaillé, servant de supplétif à la police politique du régime, soudard.

C'était donc un homme important, médiocre donc puissant, donc à fuir ou à contenter. Maria avait préféré la fuite, elle était débrouillarde et savait obtenir des hommes ce que d'ordinaire ils échangent avec les femmes, sans pour autant ne rien dévoiler de son corps pas si beau, pas si laid.

Pour Maria, ses cabanes étaient devenues en peu d'années tout le monde connu, observable, vivable, admissible. De chaque bout s'étendaient d'autres univers sans intérêt peuplés de monstres inquiétants. Elle n'y mettait jamais les pieds, le pays étranger démarrait là, jusqu'au chemin de la préfecture.

De moins en moins souvent, elle avait obtenu sa carte de séjour longue durée de dix ans et les contrôles étaient nettement moins durs pour les portugais, européens et issus d'un pays ami que pour leurs cousins de galère issus du monde méditerranéen, et donc de la décolonisation toute récente.

Maria avait fui le pays, épaulée par Marx et elle n'avait pas la moindre intention d'y retourner. Son père, le militaire de carrière était très impliqué dans les trafics et les sauvages méthodes de répression utilisés par la dictature de Salazar pour se maintenir, il était redouté de tous, tortionnaire.

Possesseur jouisseur des corps féminins de sa famille et de son village, il gérait le domaine latifundiaire par la malice et la terreur. Maria avait fui, elle ne pouvait s'assurer nul refuge sûr en restant dans son pays, et elle avait presque seize ans, l'âge d'y passer et de devoir subir, non pas elle.

Marx l'avait épaulée, il lui avait fallu voler pour la première fois de sa vie, la petite cassette de fer blanc contenant les piécettes nécessaires aux dépenses courantes de la maison familiale avait disparu un beau matin, et l'après midi même Maria avait pris le bus brinquebalant pour la foire de la ville.

Dans cette pauvre ville voisine se réunissaient en mine de conspirateurs apeurés tous ceux et celles plus discrètes projetant le dur — O Salto— . La tentation de l'Eldorado. La promesse d'un pactole arraché en peu d'années, des songes. La dictature bloquait l'ensemble des forces économiques.

Salazar figeait toutes les activités de la société dans un idéalisme rétrograde et puritain, les valeurs rurales, et quelque part il était un des derniers résistant aux avancées totalisantes du marché unique du monde moderne, chez lui pas de progrès, mais cela voulait dire pauvreté pour tout le monde.

Et richesses démesurées pour les gros propriétaires de Latifundas de l'Alentejo, dans l'arrogance habituelle des classes victorieuses et médiocres du monde. Celles de maintenant n'ont rien à envier à celles ci, mis à part qu'elles sont planétaires et férocement plus tortionnaires et massacrantes.

Cette problématique en cette époque était mondiale, pour pouvoir construire le supermarché, futur modèle d'un train de vie dit moderne, il fallait détruire le plus rapidement possible tous les passés différents de la planète, faire place nette, exterminer tout les camps des gêneurs.

Aussi tous les artisans anciens et tous ceux détenant la moindre parcelle d'autorité sur le plus petit rouage d'un passé à abattre, qu'ils fussent juifs comme en Europe ou tout autre ailleurs furent exterminés. La persistance de leurs affaires empêchait l'émergence d'un nouveau mode de vie.

Le Portugal eut cette chance bien particulière d'être à l'écart des soubresauts de cette époque, et de pouvoir fournir une armée de travailleurs sous payés et logés dans des camps de misère à peine mieux lotis que les camps de travail de l'Allemagne vaincue, plus tard la révolution fit le reste.

Entre une vie de misère dans un pays figé et courant le risque d'être envoyés servir de soldats dans un conflit qu'ils ne comprenaient pas et une vie de misère rapportant malgré tout un peu d'argent pour survivre modestement et en envoyer au village d'origine, un million de portugais choisirent.

Qui étaient ces paysans portugais hypnotisés par le rêve immense de sortir des privations ? D’où venait cette main d’œuvre étrangère construisant des villes et habitant des baraques devant des murailles de tours et d’immeubles ? Quelle était la vie de ces immigrés embourbés, de leurs enfants ?

 

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