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Publié par Christian Hivert

sainte anne*/*

Il est assez apaisant pour l’ordinaire passant sans souci — ou tout au moins pour sa part grossièrement hétérosexuelle et médiatique — d’associer la prostitution masculine à une image bucolique de travestis brésiliens attendant le chaland à l’orée du bois de Boulogne : réduire ce fait social à ce qui devenait une caricature.

Ils dépassaient des portes de bar entrouvertes ; là un bar où, toutes les nuits, une chanteuse ou un chanteur fredonne de vieilles rengaines populaires, d’Édith Piaf à Brazil, de Barbara à Gloria Gaynor, parfois « La Tendresse » de Bourvil ou « Les Yeux noirs ». Un bar tenu jusqu’à peu par un Allemand un peu bougon.

Le père Arthur expliquait, Simon commentait ou complétait, ils serraient les mains de ceux qui acceptaient l’échange de paroles avec le prêtre. C’était un monde aux codes de courtoisie et d’échange encore plus élaboré que le monde commun des travailleurs installés dans leur rôle sobre de fourmis de l'architecture sociale.

Django, ancien légionnaire pour la légende, toujours pédé dans ses amours ; un bel homme que la nuit et d’autres choses ont fini d’épuiser, un grand garçon qui a préféré passer la main à d’autres, plus jeunes, plus propres sur eux. Comme le changement de propriétaire est récent demeure encore un peu de l’ancienne ambiance.

Le sentiment d’être choisi est sauf, dû-t-il en coûter le gîte et tous ces verres à payer. Ils se sont reconnus au moins pour une chose : à avoir vécu tant de cassures, ils savent la cohabitation sans fin des noirceurs et des beautés ; mais sont vivants pour le voile des douceurs, dussent-ils ne durer qu’au présent.

De l’ancienne clientèle, mélange de petits malfrats, de jeunes hommes dont il ne faut surtout pas dire qu’ils se prostituent, de pédés ou de gouines lassés par le Marais, de bobos sans trop d’argent, de représentants de commerce en vadrouille, d’immigrés turcs ou algériens, d’habitués et de touristes égarés.

 C’est un lieu improbable pour quelque temps encore. Jusqu’à peu, on pouvait y manger à toute heure du jour et de la nuit ; depuis peu, pour la pièce de bœuf, passé deux heures du matin, il faut glisser jusqu’à un autre bar du quartier, sans musique, plus clair, aux incroyables tables en Formica rouge et jaune, constitué en annexe...

—   Nous, les prostituées, nous prenons une sacrée revanche : de la chair et du foutre, des caresses en veux-tu en voilà, et on baigne dans le péché ! Nous ne jouissons pas ou presque pas ? Aucune importance. Les bourgeoises ne jouissent pas non plus... En plus, elles sont aigries, cocues, flétries, vouées au ménage, ternes, vieillies avant l’âge — et nous, nous sommes belles et scandaleuses, maquillées, ornées, nues, désirées —  on nous paie ! Voilà pourquoi toutes ces vieilles rombières frustrées nous en veulent à mort... Et nous, on les emmerde ! (Dans le fond, elles sont jalouses de nous.)

Joe sait très bien que dans ce bar une partie des garçons parviennent à vendre un peu de leur beauté. Prestation physique ou désir d’affection ? Entre bonhommie et revenu ; il parle aussi à l’homme à qui il plaît : installés à une table commune devant leurs verres ; qui les finance : la forme doit être sauve.

La province obtuse, le mauvais plan, l’exode vers la capitale, la dèche et le trottoir pour passer le gué de l’autonomie, faute de mieux, sortir son corps sur le trottoir pour s’en sortir, gagner un peu sans trop perdre, refaire son compte sans sombrer. L’histoire partagée par nombre de garçons intermittents, français ou étrangers.

La prostitution est un moyen de subsistance pour le voyageur solitaire, nomade dans sa propre vie et sa propre identité, de garçon, de fille, d’un mélange des deux, de pédé ou de beau gosse largué en quête d’argent au jour le jour. Elle est une compagne du largage aux amarres plus ou moins bien chevillées aux réalités de la vie

Se vendre tient plus d’une figure de révolte à l’indigence : c’est l’opportunité qui permet de filer, détaler de sa petite bourgade, abandonner ou fuir sa famille ou son pays, se soulager d’une tranche de son existence, passer à autre chose, changer de nom ou chercher à le perdre ; se refaire, faire quelque monnaie, sucer des queues plutôt que ne rien faire.

On ne glande pas sur le trottoir, on se bat pour soi, pour approvisionner le quotidien, le sexe et l’argent à flux tendu. Le temps de la prostitution dans un parcours de vie, a tout d’un passage à vif. Tarifer des passes sous la pluie et dans le froid pour manger chaud et dormir au sec, faire passer les clients en pensant passer à autre chose, plus tard,

Alex a souvent roulé seul. Pas un héros, juste quelqu’un qui tire des ficelles mal ajustées, bricole avec les moyens les plus primitifs, fait travailler le corps et le regard, la repartie et le culot, son bac de comptabilité l’a aidé à gérer le sexe et l’argent l’a aguerri au contact de l’autre, à la compétition et aux ruses des affaires.

Car faire le trottoir et durer est une expérience au jour le jour, des espoirs d’une vie plus simple quand on en sortira : un bel appartement, un boulot bien payé — au moins autant que le tapin —, la fête, des bonnes fringues, des amoureux ou des amoureuses pour les garçons tapins qui vendent du sexe aux hommes tout en aimant les filles...

Ils avaient l'apprentissage d’un futur l’échine alourdie par les histoires du passé, les embrouilles de la nuit, les incertitudes du lendemain. Mais tous ne passent pas à autre chose, parmi ceux qui restent, certains deviennent « professionnels », améliorent le quotidien, spécialisent leur activité, les coups de putes, les dangers et les harassements de la rue.

D’autres s’en sortent plus mal ou y restent, parce que « le trottoir, c’est tuant », mais de ceux-là on sait finalement peu de chose, sauf lorsque leur véritable patronyme vient endeuiller leur nom de trottoir dans une rubrique de faits divers. Ceux-là auront manqué de bol et des coups de pouce avec lesquels Alex s’est débrouillé

Les bonnes et mauvaises rencontres, l’assistance des associations ou l’indifférence des institutions, le travail et l’argent qui glisse entre les doigts agissent à la fois comme des billets d’entrée et des issues de secours de la prostitution : quelques potes qui hébergent, une association qui se porte caution, un patron qui prend à l’essai.

La mauvaise réputation de la prostitution est due à l’immixtion de l’argent dans une relation qui relève, pour l’opinion publique, de la gratuité ou du don de soi. Elle entretiendrait un certain cynisme dans les rapports sociaux. La prostitution apparaît-elle illégitime parce qu’une raison autre que le désir intervient dans le consentement ?

Ce consentement est-il moins valable quand la rémunération se substitue au plaisir dans l’accord entre les parties ? N’est-ce pas le respect des engagements qui importe dans cet accord ? La prostitution permet d’apporter la transparence dans la relation : l’argent a le mérite d’instaurer un rapport de confiance.

—   Tu sais exactement dans quoi tu t’engages. Tout est défini à l’avance. Il n’y a pas de surprise.

Frédéric leur précise :

—   Dans la prostitution, les choses sont claires et sans ambiguïté, tandis que dans les rapports de séduction chacun veut prendre le pas sur l’autre, au risque du rejet ou de la déception.

Frédéric dénonce une certaine hypocrisie qui veut que le désir soit indispensable au consentement :

—   Combien de personnes ont-elles accepté de faire l’amour avec leur partenaire pour lui faire plaisir, quand ce n’est pas par intérêt ?

Cependant, il faut le reconnaître, cette place centrale de l’argent domine les rapports personnels qu’entretiennent les prostitués.

Ces derniers ont de plus en plus de mal à concevoir leur vie privée en dehors de l’argent. Ils reconnaissent tous que leur vie amoureuse en est imprégnée. Ainsi, Fréderic a vécu deux ans avec un homme qui fut un de ses clients. Cette relation était tributaire de l’argent :

—   Il avait trente ans de plus que moi. Pour éviter que je ne retourne au Bois, il m’a entretenu. Il me donnait tant par mois. J’avais des sentiments, mais je reconnais que je jouais là-dessus.

Joe avait les mêmes réserves :

—   Les sentiments sont liés à l’argent. Quand on se prostitue, on gagne de l’argent, on ne revient pas en arrière. Si je trouve la personne qui convient, il faudra qu’elle m’entretienne en partie, ou je continuerai dans une moindre mesure pour conserver le même train de vie que celui que je connais aujourd’hui.

Cette facilité de revenus constitue un engrenage dont il est difficile de s’échapper

—   Il faut tout quitter si tu veux abandonner la prostitution, mais c’est difficile quand tu te rends compte, dans mon cas, que tu peux gagner l’équivalent d’un mois de salaire en moins d’une semaine, sans qu’un supérieur te fasse chier.

Loin de vouloir être « la beauté qui vient du mal », comme avait pu l’écrire Baudelaire, la prostitution volontaire, sans être nullement abstraction de l’horreur de la traite d’êtres humains et de la contrainte, tente de s’affranchir de l’opprobre et de s’inscrire dans un timide processus de normalisation, à l’instar de ses acteurs.

 Au-delà, l’acte vénal amènes beaucoup de personnes à interroger sur leur propre sexualité. Est-elle vraiment gratuite ? Est-elle vraiment affranchie ? Ne payerait-on pas des rapports « non rémunérés » beaucoup plus cher que ceux qu’on aurait honorés espèces sonnantes et trébuchantes, au travers des courtoisies dominantes?

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