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Publié par Christian Hivert

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L’arrivée massive des femmes portugaises accompagne de peu celle des hommes. Il s’agit des épouses, des sœurs ou d’autres femmes de la famille, du voisinage. Leurs enfants accompagnent les épouses ou restent à la garde de la famille. De nombreux enfants de ces jeunes femmes naissent en France.

Beaucoup font le périlleux « O salto » seules. Beaucoup deviennent ouvrières, domestiques, concierges, femmes de ménages, ou salariées agricoles, surtout en Ile de France. Mieux que paysannes en Bragance, cela leur permet de revenir la tête haute, en vacances. Maria préféra rester en France.

Aux premiers beaux jours, le bidonville des Francs-Moisins devenait comme un village paisible sans mouchards. Quand le printemps revenait, la boue commençait à sécher. Le dimanche il y avait des bals, les familles se retrouvaient. Il flottait dans l’air un parfum de jouissance populaire et bon enfant.

Si ce n'est le désastreux souvenir de la haine des maitres envers leurs paysans, les artisans n'étaient guère mieux traités, Maria avait des bons souvenirs de la vie de son enfance à Sao Joao. Mais les patrons chassaient les rouges. Les rouges c'était les hommes terrorisés se cachant. Elle avait caché Marx.

Elle n'avait pas eu peur, sa seule peur était de se faire coincer par son père. Toutes ses sœurs avaient crié, pleuré, gémi, et puis n'avaient plus jamais rien dit. Elle, elle était encore trop mouflette, fluette, pas assez formée, mais elle l'avait entendu siffler à son passage. C'est pour bientôt, t'es grande.

Un jour Marx était en nage, Marx courrait, les chiens et les hommes étaient après lui. En tant que capitaine estropié chez les nègres, son père disposait d'un cheval et elle voyait au loin les lourds sabots de l'animal arracher par mottes éclaboussées ce sol appartenant aux maitres, si ingrat pour les pauvres.

Tout appartenait aux maitres, le sol et l'air, la vie et leurs morts, leur travail et leurs rêves, et son père était avec les maitres, un des pires, il faisait pire, du zèle pour toutes horreurs, il valait mieux ne pas être dénoncé rouge, ni être sa fille, ni en général se montrer sur son chemin, gare aux sabots.

On entendait les prisonniers hurler parfois en plein jour de marché, tout au long des rues et des courettes biscornues, et leurs gémissements rebondissaient de flaques boueuses en seuil de terre battue de maisonnées proprettes et démunies. Maria savait qu'il ne faisait pas bon courir devant ces sabots là.

Marx avait beaucoup d'avance, Marx ne s'appelait pas encore Marx, et Marx était exténué, il allait se faire prendre. Le cheval du capitaine disparut au loin à la faveur d'une déclivité naturelle et d'un bosquet de fruitiers. Il fallait faire vite. Elle cria à celui qui n'était pas encore Marx:  Couche toi!

L'homme s'écroula fourbu et haleta. Maria ne s'approcha pas de lui : Reste là! Ne bouge pas! Je suis la fille du capitaine. Je vais te cacher quand il sera passé. Il ne peut pas te voir. Il est derrière les fruitiers, les chiens sont devant lui. Je vais lui montrer que t'as déguerpi par le chemin de l'étang.

 Il faut tromper les chiens, cache toi dans le fumier! Ils ne sentiront plus ton odeur.

Au loin la silhouette sombre du capitaine chevauchant réapparut à l'horizon de Maria. Il fallait qu'il la croie, il fallait absolument qu'il la croie. L'homme avait disparu dans le tas de fumier, elle avait besoin de lui.

Maria avait tout de suite compris que cet homme serait le seul à pouvoir la faire fuir loin de son viol programmé. Ce ne fut que bien plus tard qu'elle le nomma Marx, par dérision. C'était un rouge et il ne parlait que de ce Marx capable de tout arranger avec les forces productives et la masse laborieuse.

Le gouvernement portugais avait signé un accord en décembre 1963, mais il continuait de freiner l’émigration légale, tiraillé entre des exigences contradictoires. Et autour de Salazar bientôt malade deux clans s'affrontaient, les latifundiaires voulaient des paysans pauvres et payés en nature.

Et les modernes voyaient l'évolution nazie du monde. Il leur faut des automobiles, du Fordisme et des autoroutes. Il faut que ces paysans boueux aillent trimer sur les autoroutes françaises et deviennent des ouvriers envoyant une partie de leur paie pour développer le Portugal et fortifier son économie.

L’illégalité de la fuite devient solution possible, car le gouvernement français multiplie les récépissés de séjour provisoire. Un drame humain monstrueux, dans une situation de tyrannie cacochyme, de boucherie coloniale obstinée et dispendieuse de vies, de misère dans les campagnes, de police politique.

Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants quittent le Portugal et passent illégalement deux frontières, sur deux milles kilomètres, pour beaucoup dans des conditions difficiles, parfois dramatiques et mêmes mortelles. Un voyage coûteux et risqué, rendu possible grâce à la corruption.

Des passeurs portugais, espagnols et français, des logeurs et fournisseurs de papiers et contrats de travail, vrais ou bidon. Les immigrés viennent principalement des provinces situées au nord du Tage. Ils sont généralement des paysans ou de petits artisans, très peu ou pas du tout scolarisés, abasourdis.

Ils arrivent et se concentrent dans les régions industrielles, parisiennes pour la moitié d’entre eux. Là ils constituent le plus gros contingent d’immigrés formant les équipes de construction du boulevard périphérique, du RER, de la tour Montparnasse, de la Défense, des universités, des routes.

L'exode pitoyable du peuple Portugais, venu chercher les moyens de sa survie économique sur les prodigieux chantiers de la reconstruction d'après guerre en France, fut le plus grand déplacement de population jamais observé en Europe au cours du siècle. Un pays fuyait son dictateur et bourreau.

Les empires ont bien souvent déplacé les peuples de laborieux en fonction de leurs besoins, par milliers, par millions. Ce fut toutefois l'exil le plus gigantesque qui ne soit encadré. Les gens, les pauvres gens disait-on en les voyant passer, ces pauvres gens fuient, savez vous bien ce qu'est de fuir, vraiment?

Maria arriva à ce moment là, au terme de son périple harassant, dégoutée à vie d'entreprendre jamais plus le moindre voyage, si elle s'était méfiée de son père, il y avait de solides raisons, aucun autre homme ne pouvait plus présenter le moindre danger, elle s'adossa aux garçons, ils lui firent une place.

Au cours des années soixante et jusqu’à la chute de la dictature de Salazar et la fin de la guerre coloniale en Angola, Guinée Bissau et Mozambique (1961-1974), de nombreux jeunes hommes, de plus de dix huit ans, puis de plus de seize ans fuient le Portugal pour se soustraire au service militaire colonial.

Ce n'est pas vraiment au départ pour s’opposer au régime abhorré mais subi, mais  cette guerre n’est pas la leur. Ils quittent un pays qui ne peut pas assurer leur avenir. Pour tous ces jeunes gens, les retours au Portugal ne seront possible qu’après la chute de la dictature et l’amnistie complète de 1975.

Marx l'insoumis, l'aide valeureuse de Maria tout au long de ce voyage à pied, lui avait présenté deux amis : Tu verras avec eux il ne t'arrivera rien, tu trouveras un petit travail et tu leur fera la cuisine, ils n'ont pas de femme, ils n'y tiennent pas, ils te protégeront des autres, tu ne dois plus avoir peur.

 

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