





Le car de Crs se remit en route au bout d'une heure, Arthur avait somnolé, les vapeurs du vin nocturne refluaient lentement, il avait un léger mal de
crâne, le bruit du moteur et des vitesses passées l'éveilla, le conducteur l'apostropha, je ne sais pas qui vous êtes, mais on
vous soigne.
Le commissaire veut vous voir en personne, mais il n'était pas encore revenu à son commissariat, il était resté sur place pour veiller à ce que vos copains n'y fassent pas la révolution, et il ne veut pas que l'on vous mette en cellule de garde-à-vue, c'est juste parce que vous êtes montés sur le toit.
Vous serez relâché dans la matinée, ne vous inquiétez pas, je ne m'inquiète pas, ils m'ont demandé par la radio si vous étiez calme, je n'ai pas de raison de ne pas l'être, ma lutte n'est pas à l'encontre des forces de l'ordre mais pour l'obtention d'un logement décent, pour vos enfants aussi.
C'est terrible ces histoires de logement en ce moment, même nous en tant que fonctionnaires, on est prioritaires, alors on est mieux lotis, mais on se rend bien compte, on voit de ces histoires, mais vous connaissez, vous étiez à la place de la Réunion, je ne vous apprend rien, c'est sûr.
Arthur avait souvent été confronté à ce genre de dialogue, au fil des occupations de bâtiment administratif, pour obtenir de l'eau dans les logements occupés ou de l'électricité, ou dans les regroupements de précaires occupant les agences pour l'emploi, c'était le sens de sa lutte.
Mais désormais tous voulaient séparer tous, les plus jeunes s'étaient retranchés dans une grande fabrique qu'ils avaient barricadée de l'intérieur pire qu'une forteresse moyenâgeuse, isolés de la population du quartier, froids et méfiants envers tous, radicaux en tout.
C'était l'inverse même de ce que Arthur et ses compagnons des mal-logés avaient essayé de mettre en œuvre, mais c'était à croire que c'était fait pour, détourner les plus jeunes de l'envie de soutenir le comité en flattant leurs instincts de jeunes guerriers rebelles, se construisant leur prison.
Avec l'expulsion de la matinée, c'était une nouvelle permanence du comité des mal-logés qui venait de disparaître, on s'acheminait alors vers une petite guerre de position et de harcèlement dont le comité ne pouvait sortir victorieux que si l'unité la plus large était obtenue.
Hors les différents collectifs, engagés sur des luttes radicales de la région parisienne, bataillaient précisément sur ce point de l'unité, et ils s'entendaient tous pour obtenir la séparation la plus absolue entre les uns et les autres, trouvant tous les arguments pour se différencier.
Les plus jeunes se revendiquaient du droit à la paresse et à vivre sans travailler pour le système, attendant de pouvoir accéder à la mâne incontrôlée encore du revenu d'insertion, ils ne voulaient pas payer de loyer, ils se voulaient nomades urbains, guerriers métropolitains.
Mais tandis que jusqu'alors ils s'étaient reconnus dans les objectifs du comité et sentis solidaires de travailleurs pauvres revendiquant un logement social qu'ils pourraient payer avec leur salaire, désormais les pro-situs invisibles venaient leur apprendre à ne pas se mêler des luttes d'esclaves.
C'était à se demander si cette idéologie de la non-idéologie n'avait pas été concoctée par d'éminents linguistes dans les sombres caveaux des machinations hautement stratégiques des forces de sécurité intérieur défendant les intérêts puissants des industriels dictatoriaux gouvernant l'Etat.
Confondant tout et son contraire, ces étudiants chevronnés et fiers de leur puissance absolue de réflexion venaient se mêler à la populace pauvre et sans emploi des squats, repérant les plus motivés et les plus sincères, s'attachant à eux par une multiplicité de liens affectifs et matériels.
Puis il leur mettaient la main sur l'épaule en grands frères apitoyés, mais tu ne crois pas que tu perds ton temps, regarde les, ils se battent pour avoir le droit de travailler, se faire exploiter et payer leur loyer, c'est cela que tu veux, allons tu te fais récupérer par des manipulateurs, réagit.
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