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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

le-cul-de-Reine.jpgArthur vit cette fille au bout de la rue, elle s’avançait vers eux. Il trembla. Il rougit. Il prit garde contre le chien avec cinq atouts dont le petit à sauver. Kahina s’était engagée dans la rue. Il en était certain, elle ne passait jamais par là. Fatalement on en aurait parlé, commenté, bavé.
Il appela un roi sans classer ses cartes. Arthur avait pour habitude de désirer ardemment la moindre jeune fille de visage agréable et de corps harmonieux passant quotidiennement dans son champ visuel, sans jamais oser aborder ni même sourire. Jamais à ce point, jamais comme cela.
À se remâcher silencieusement les termes de son ambivalence émotionnelle. Il n’avait aucune coupe franche pour lui permettre de prendre la main et au Premier tour il était le dernier à jouer. Un roi audacieusement jeté lui retira tout espoir. Les autres joueurs devenaient rayonnants.
*/*
Dominique se dulcifiait, soudainement bonne joueuse.
— Tu vas l’avoir celle-là, crois-tu ? Il y aura moins de couches de tissus à retirer, si tu veux sentir sa peau. Tu vas y arriver cette fois ? Tu ne la feras pas languir ? Si tu attends, tu attendras toujours.
— Dominique, tu n’étais pas disponible.
Il ressentait un désir aussi sauvage pour la toute Première fois de sa vie. Il sentit sa vie sur un point d’équilibre. Kahina s’approchait lentement, mollement nonchalante, accompagnée de sa sœur, au vu de leur ressemblance physique évidente. Le roi était sec, point audacieux.
La dame de même couleur se fit prendre au quatrième tour. Elle était habillée d’un short de jean coupé court moulant ce que tout homme, dans le secret de ses pensées irrespectueuses, ne manquerait de nommer un cul, manquant tout à coup d’imagination pour le qualifier plus justement.
— Tout rapport humain est d’essence sadomasochiste avant tout, l’avait un jour apostrophé Dominique Premier, au détour d’un couloir du lycée.

— J’aimerais être une mante religieuse, elles dévorent leurs amants.

(Il n’avait rien répliqué. Le moquait-elle ? Il ne s’était pas encore dévoilé.)

— Une fille qui montre tout de son corps est sûre de se faire suivre par de nombreux hommes. Elle est reine un moment. Quelles seront les souffrances de ceux à qui elle ne s’adressera pas ?
— On n’est pas obligé de souffrir de ce que l’on ne peut obtenir. Dominique avait souri.

À la façon dont se déroulait la partie, ses partenaires eurent quelques sourires, Arthur avait manifestement appelé le roi du chien. La chasse au petit commença, victorieuse rapidement cinq tours plus tard. Il n’avait toujours pas fait un pli. La gorge sèche, il vida sa bière d’un trait.
Les seins de Kahina rebondissaient paisiblement dans sa chemise nouée sur le ventre au- dessus du nombril, poussant leurs pointes saillies à travers le tissu fin. Kahina marchait, happant d’un œil le reflet de ses formes dans chaque vitrine dépassée, une main s’ébouriffant les cheveux.
Le cœur d’Arthur se mit à jouer la cacophonie d’espérance des pauvres hères esseulés. Par le jeu des défausses de ses adversaires, il fut capot dedans. Ce n’était qu’une partie pour battre les cartes. Il avait soudain très chaud et, au travers des brumes de la bière, se creusait le ciboulot.
Trouver une idée sympa pour les arrêter et leur parler. Qu’elles s’attardent à leur table. Les pieds étaient nus dans les sandalettes raclant le sol à chacun de ses pas. Ses cuisses fines et rondes tremblaient et se raffermissaient alternativement.
— Arrête donc de boire, plaisanta Mourad.
Il avait perdu en beauté. Ils éclatèrent de rire. Cela s’était fait si vite. Elles allaient les dépasser et il entendait sa voix économisée, douce, jeune et claire, interroger sa sœur :
— T’es sûre de l’adresse, Nora ?

Son fessier fit luire la rétine de l’œil de Mourad, dont c’était le tour de distribuer. Elles étaient trop près d’eux pour qu’aucun ne risque un commentaire salace de garçon. La distribution des cartes se ralentit. Arthur appréhenda le moment où tous ces commentaires qu’ils avaient si évidemment en tête voltigeraient au milieu de leurs cartes poisseuses et saliraient sa reine.
Selon la stricte logique de l’enchaînement des événements, il était tombé amoureux. Il s’apprêtait à se retourner, les héler et leur dire n’importe quoi. Il était déjà presque trop tard lorsque sa sœur lui répondit :
— Mais oui, regarde, c’est là le numéro 17.

— Ah, c’est ça le local, ah bon ?

Ça ne lui plaisait pas trop et Arthur était aux anges. Cela voulait dire qu’elles venaient les voir.

— Bon Arthur, tu joues ?

— J’arrête de jouer, on a du monde, lança-t-il.

Robert jeta ses cartes sur la table. Il se retourna. Elles étaient en train de lire l’affichette de présentation de leur bar.
Le texte en spirale sur le feuillet disait « Créons-nous un ailleurs pour danser, rire, chanter, penser et boire ensemble, sans prétentions, préventions, sans idéologie, théorie, avec le cœur, l’esprit, le corps, pour s’éclater, construire, agir, vivre, se retrouver, contacter, informer, trouver... »
Une télévision éclatée par un pavé, un squatter levant le poing et l’avertissement « ce lieu sera ce qu’ensemble nous en ferons... » complétaient l’ensemble. C’était la femme en chair. Elle allait éclairer son existence. Il lui confierait tout, son corps et son âme, la splendeur de ses rêves libertins.
— Bon, que désirez-vous ?

— C’est vous le PRO.GR.ES. ?

— C’est nous, le samedi et le dimanche.

— Oui, on a vu, on a besoin d’une permanence ouverte au public, une après-midi par semaine, c’est pour une association culturelle et artistique, on se propose de faire un journal et des activités de proximité.
— Ouais, ben, on peut en parler, nous ne déciderons pas, il y a une réunion hebdomadaire de tous les gens qui s’intéressent à ce local le lundi soir à 19 heures.
— Oui, oui, Stupé connaît les responsables, il nous en a parlé, on y sera, on préférait voir les lieux avant.
Robert et Nora se présentaient.
Kahina avait franchi la porte vitrée de l’ancienne boutique. Arthur s’était levé, électrique. Et pour se donner contenance, il se dirigea vers le frigo empli de bières au fond de cette pièce de vingt mètres carrés, à côté du lavabo, en dessous de l’imposte donnant sur les toits des baraquements.
Il se racla la gorge. Elle était là, à deux mètres de lui, faisant l’inventaire, la moue aux lèvres. Des étagères piteuses peintes en mauve et des tables multicolores et dépareillées empruntées aux terrasses des bistrots des boulevards.
— Vous voulez une bière ?

— Pourquoi pas, Nora, tu veux une bière ?

— Qu’est-ce que vous avez comme bière ?

— Un peu de tout, Carolus, Eku, Chimay, Jeanlain.

— Tiens, une Jeanlain, elles sont fraîches ?

— Une Jeanlain bien fraîche, c’est moi qui offre. Arthur se surpassait. Il rinça des verres et déboucha la bouteille. Robert commençait ses explications.
*/*
De la trentaine d’associations expulsées l’hiver précédent du 116 rue des Pyrénées, bien peu s’étaient motivées dans la gestion de ce local. Chaque lundi soir, une quinzaine de personnes tentaient de faire le point du planning. Et aucune activité décidée lors de cette réunion n’était tenue.
La boutique, en quinze jours, était devenue le nouveau point de rencontre éphémère de toute la zone du quartier et de ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure du bar. Les contacts s’étaient noués rapidement. Patrice et Arthur prenaient la rue des Vignoles par le boulevard de Charonne.
Ils débarquaient par là quasiment tous les jours de la semaine. Les Premiers mètres, jusqu’à la rue Planchat, faisaient penser à l’entrée de n’importe quelle petite rue, bordée d’immeubles de trois étages. Puis il y avait l’angle du café de Mourad, avec ses vieux kabyles et jeunes zonards.
En face, à l’autre angle, le café des malfrats régulièrement frappé d’une mesure disciplinaire de fermeture. Kahina, en passant nonchalamment tout à l’heure, avait dû voir tout cela. Entre les petites impasses, de chaque côté, les boutiques vides et les bistrots mal éclairés alternaient tout le long.
Les impasses donnaient sur des petites cours où de vieux artisans avaient encore leur atelier, bordées de deux rangées d’habitations basses. Au-dessus des boutiques désaffectées et des bistrots, les petits immeubles abritaient une population de nationalités mélangées aux revenus aléatoires.
En face du 17, s’était ouvert la semaine précédente un café tenu par des Africains responsables d’associations culturelles et de défense des droits de l’homme. Puis, toujours en face, les locaux propres de l’Amicale, gros distributeur de pétards, farces et attrapes, et déguisements de carnaval.
À côté, la grande cour squattée par les Blacks, dealers de ganja. Plus loin, au 33, l’antique cour bordée de salles de réunion de la Confédération Nationale du Travail, tenue par de vieux anarchistes espagnols. Au coin de la rue de la Réunion, le café hôtel tenu par l’association culturelle berbère.
Après venait le café-terrasse Le Refuge. Là se trouvait le cœur de la rue qui s’en allait buter, après le croisement de la rue de la Réunion, sur la rue des Orteaux. Arthur voulut prendre le temps de se laisser submerger par l’émotion. Pétard plus bière, il était raide, léger comme le vent frais.
Mourad, voyant que la partie ne reprendrait pas, s’était levé pour aller faire un tour. Julio avait des courses à faire. Thierry devait passer voir sa mère avant de se rendre à son boulot. Arthur et Robert étaient disponibles. Les deux sœurs s’étaient assises face au soleil, lumineuses, Arthur était figé.

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