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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

images-copie-7.jpgArthur et Julio passaient toujours devant la devanture éclairée du bar de Mourad, champion de leurs parties de tarots au bar sauvage. Il était un peu plus de dix heures. Une Carolus d'or dans le nez, Julio assimilait son comprimé de Lexomil en continuant d'entretenir Arthur attentif : les choses du Tao, des impacts cosmiques.

Lorsque Arthur aurait bu deux demi avec Julio il aurait les tempes en feu. Julio le quitterait pour vaquer à ses occupations de recherche médicamenteuse et Arthur appréhenderait une journée d'ennui mortel. Cela faisait trop longtemps qu'il n'avait été voir la bande du 18ème au Nord-Sud. Y faire quoi, aucun n’était venu les voir ?

Aller voir Patrice l'ennuyait. Il n'était plus question d'aller frapper à la porte des deux sœurs. Il ne voyait pas à quoi occuper sa journée. En attendant ils commandèrent deux demis à Mourad venu leur serrer la main.

— Vous en êtes où, on ne vous voit presque plus ?

— Et bien on est sur un nouveau projet, en gros nous avons ouvert un très gros squat, une grande usine désaffectée, pour y loger tous les maudits galériens comme moi en ce moment, on est déjà une quinzaine sur le coup, tous ceux du bar sauvage, d'autres d'anciens squats Autonomes. Comme cela en même temps le lieu est gardé la nuit, puisqu'on y habite, le propriétaire ne peut pas en profiter pour tout expulser en douce, et c’est suffisamment grand pour y tenir toutes sortes d'activités, du culturel, de l'artistique, du politique, des luttes. Enfin tout ce qui peut permettre de résister à ce monde de merde.

Mourad aimait bien l'idée et il acquiesça, branlant le chef à de multiples reprises, Julio embraya :

— Ouais, votre truc, c'est du politique, ça ne marchera jamais.

Ils burent leurs demis en parlant des étoiles. Arthur cessa d'argumenter, il n'insista pas, il n'était pas chargé de convaincre. Le fatalisme martelé à l'infini des zonards des rues parisiennes le démolissait définitivement, ils donnaient l'impression d'un feu couvant et attendant une faille de l'histoire pour faire trembler le destin.

Ils étaient vraiment tous complètement désactivés. Tout le temps du bar des liens forts avaient subsisté. Les discussions nombreuses finissaient toujours par une délégation :

— Faites ce que vous croyez bon les gars, on vous soutiendra, vous avez la pêche allez-y, on est avec vous.

Il y avait eu là comme une promesse : toute la zone du quartier avait soutenu le bar, l'avait fait vivre par sa présence. Jusqu'à Julio qui avait commencé à participer aux tâches matérielles : allant chercher les bières de luxe à prix réduit chez son ami Bootlegger de Montparnasse ; aucun n’était venu à USINE, depuis an.

Arthur ne pouvait s'empêcher de penser que, s'ils avaient tenu plus longtemps, certains zonards à leur contact se seraient réveillés de leur léthargie fataliste, auraient repris pied. Arthur aurait buté sur l'accusation fielleuse d'assistanat social et n'aurait pu répondre, comment les pauvres devaient-ils être pour plaire aux militants ?

 Il ne se passait alors rien. Ils ne pouvaient pas devenir Autonomes. Ils étaient dépendants de leurs conditions de misère. Il n'était pas étonnant que la drogue ait si bien pris dans tous ces quartiers. Il fallait bien briser le cercle infernal, taper dans la ruche, affoler les données immuables ; mais quoi : il n’y avait pas de dynamisme commun.

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