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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

images-copie-1.jpgA la Première virée deux vitrines sautèrent en éclats brillants dans la nuit dolente. Arthur n'aimait pas trop ce procédé furieux. Il préférait les attentions douces par les gouttières et les toits sous les étoiles attentionnées. Comme il était avec ses potes, il les suivit par amitié et pour apprendre quelque chose de nouveau, conquérir.

Ils revinrent orgueilleusement satisfaits du butin. Les bouteilles d'alcool voisinaient avec les biscuits empaquetés et les bouteilles de vins étaient des plus fines. Ils burent encore. Leur voisinage avec toute conscience était des plus faibles. Ils étaient glorieux, victorieux et sans morale ; enfin en manque d’exploit : tout à fait secoués.

Ils n'auraient jamais du repartir, le savaient-ils ? L'euphorie fait pousser les ailes comme l'amour. On devient fou, on devient dithyrambique, on devient prolixe. Les niveaux de compréhension ordinaire ont fait déplacer tous les curseurs au rouge. Il n'y a plus qu’à accomplir son destin. Ils rejoignaient l’armée des statistiques.

Dans une petite rue de Montreuil, les occupants d'un car de police, faisant négligemment leur ronde, eurent le temps d'observer sereinement leurs efforts désespérés pour venir à bout d'une porte vitrée de restaurant chinois. Ils attendirent patiemment qu’ils soient en mesure de ressortir avec leurs trois bouteilles de Get 27 et leurs piécettes.

L'opération d'arrestation eut lieu comme dans les meilleures séries américaines. De celles où l'on a l'impression de vivre dans un commissariat. C'était du bon et du grand flag. La nuit serait plus longue que prévue et le dégrisement du matin moins agréable : sous mandat de dépôt et déférés au parquet ; très penauds, ivres et fatigués.

Vingt quatre heures plus tard, ils arrivèrent en prison en ordre dispersé à Fleury-Mérogis. Ce sont les Premières heures — lorsque l'on ne sait pas encore le temps qui s'écoulera — qui sont les plus dures, suivies par d'autres qui les font paraître plus douces ; au bout de l'attente, l'humiliation générale et la soumission singent les valeurs de la République.

Les longueurs des minutes — lorsqu'elles s'accumulent péniblement les unes aux autres pour former des heures, des heures entières où l'on attend le plus patiemment possible l'arrivée d'un nouveau jour qui s'amoncellera aux jours passés, dans l'espérance interminable d'un jour prochain, puis d’un jour enfin — sont cruelles.

Le Premier jour est le jour indigne de l'humiliation ultime. Comme un singe de pleine jungle, il s'agit de montrer son anus aux surveillants de la détention en signe de soumission. Cette mesure n'a rien à voir avec la moindre volonté de sécurité puisque le détenu récalcitrant sera tabassé, mis au mitard, interdit de famille, annihilé.

Dominique Premier détourna pudiquement son regard et ajouta :

— Jolies petites fesses… On écarte bien les jambes et on tousse… Voilà mon bébé c’est bien comme ça, t'as pas eu peur, ton anus est bien rond, le surveillant en a vu plein d'autre, tu as le droit maintenant de te la fermer.

— Vive l'Amérique !

Les jeunes filles de bonne famille promises aux plus hautes études devraient effectuer un stage particulier dans les conditions de vie les plus désastreuses portées par l'époque de leur vie. Elles sauraient véritablement ce à quoi elles échappent, ne fantasmeraient plus sur la misère, trouveraient le moyen d’une compassion réelle.

— Tu vois cela comme cela Arthur ?

— Tu n'es jamais rentrée dans un commissariat ? Je veux dire vraiment rentrée ! Dans les recoins les plus sombres, où cela sent la pisse et la sueur, où l'on entend hurler parfois, des chocs sourds et des cris !

— Arthur, les fées se sont penchées sur mon berceau, je ne sais pas cela.

Arthur fréquentait assidûment les commissariats parisiens et montreuillois depuis quelques années. Le recours à la garde à vue des marginaux et autre habitants des quartiers en difficulté était pratique courante, passée une certaine heure de la nuit, et nul couvre-feu officiel n'était établi : une simple gestion routinière des insomniaques.

Ordinairement Arthur ressortait dès le lendemain en fin de matinée. Cette fois ci ce fut un grand et beau flagrant délit, il ne ressortit que deux mois plus tard :

— Quand même Arthur, tout cela pour un fond de tiroir caisse et trois bouteilles d'alcool !

— Tu ne peux comprendre, c'est pas cela.

L'esprit d'Arthur s'était vidé, ses tempes cognaient dans le vide, il était saoul. Ils s'étaient fait prendre comme des novices, de parfaits petits couillons propres à faire croitre les chiffres de l'insécurité.

— Non Dominique, n'ajoute rien, je ne suis pas fier, je ne revendique pas cela, laisse tomber. Vois tu Dominique, un jour j'écrirai cela ! Il faut bien explorer le vivant dans toutes ses dimensions pour pouvoir parfaitement en rendre compte !

— Ben voyons, tu t'es fait entrainer sans opposer la moindre résistance morale, tu deviens voyou !

— Puisque tu ne m'aimes pas, je sers à quoi ?

Arthur eut beaucoup de temps pour réfléchir et méditer. Un jour en prison n'est pas un jour ordinaire. C'est un jour très long, suivi par un autre jour encore plus long, et puis par un autre encore, et ainsi de suite. Arthur avait tant attendu ce qui n'était jamais venu, figé, assis ou allongé, et la télévision moulinait à l’angle de la cellule.

Durant ces deux mois, il n'eut plus de remord à ne pas pouvoir bouger, à ne pas pouvoir agir, durant de longues heures hébété. Il était en prison et ne pouvait mieux. Il eut quelques parloirs avocat et quelques lettres le rappelant au monde des vivants qui comptent encore, et l'ennui, la souffrance coite et l’inutilité de sa vie.

 

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