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Publié par Christian Hivert

Ma réponse à Madjid

filet
Houria Bouteldja

par Houria Bouteldja -  

 

Dimanche 10 mars 2013


Houria Bouteldja est née en 1973 de parents algériens. Elle est l'initiatrice et membre du Parti des indigènes de la république et du réseau décolonial européen. Elle est l'auteure avec Sadri Khiari de "Nous sommes les indigènes de la république", aux éditions Amsterdam.


filet

Cher frère,


Merci de m’écrire. J’apprécie la sincérité de cette lettre, son ton fraternel et sa franchise. Permets-moi d’en faire autant.

J

’apprends sous ta plume que ton père est mort d’un cancer de l’amiante à 63 ans. Allah irahmou. Et qu’il n’a pas eu le temps de profiter de sa retraite comme des dizaines de milliers de travailleurs immigrés. Apprends que mon père est mort d’un cancer de l’amiante…à 63 ans. Un hasard, l’âge de leur mort ? Sûrement. La cause ? Sûrement pas. Nos parents sont nés indigènes et vont le rester durant leur vie d’immigrés malgré « l’indépendance » de leur pays. Quant à nous, fœtus dans le ventre de nos mères,  étions déjà promis à un destin d’indigènes de la république. C’est pourquoi Khaled Kelkal n’est pas un inconnu pour toi. Il ne l’est pas non plus pour moi.


Autre chose nous rapproche : nous sommes,  toi et moi, doublement dominés en France : toi en tant que sujet colonial et homo, et moi en tant que sujet colonial et femme.  Cela nous rapproche. Non pas parce que ces deux conditions se confondent. Les expériences ne se superposent pas complètement. Ce qui nous lie ce n’est pas tant notre expérience de cumulards (les Blancs peuvent parfaitement bien cumuler des oppressions) mais plutôt l’expérience de la  domination à l’intérieur d’un corps social, l’indigénat, lui-même dominé – socialement et racialement.  Cela multiplie les contraintes qui pèsent sur nous en termes d’autonomie et de « libre choix ». Toi et moi connaissons, du moins je le suppose, l’expérience de l’étau qui se resserre sur nous lorsque nous sommes pris entre le racisme d’Etat, le confinement spatial « communautaire », la solidarité et l’entraide qui sont inséparables des familles et des réseaux informels. Toutes ces dimensions - absolument nécessaires pour compenser toutes les formes de discriminations – réduisent considérablement notre pouvoir de négociation (ou de rupture).

 

 

Dans les milieux blancs que nous fréquentons, il y a des idées qui ont la cote comme par exemple celle qui postule que l’un ne peut pas parler à la place de l’autre. Un homme ne peut pas parler à la place d’une femme, une blanche ne peut pas parler à la place d’une noire, un bourgeois ne peut pas parler à la place d’un prolo, etc.  Cette règle n’est pas fausse en vérité.  Mais elle n’est pas complètement vraie non plus. Dieu merci, je n’ai pas été élevée par la gauche (ou l’extrême gauche). Avant qu’une idée de gauche s’installe dans mon cerveau, elle sera au préalable passée au crible de la critique indigène. La greffe prend ou ne prend pas. Lorsqu’elle ne prend pas, je la rejette sans scrupule quelle que soit son efficience en milieu blanc. Et l’idée qu’une parole n’appartient qu’aux « premiers concernés » ne résiste pas à l’analyse. Car s’il y a bien des premiers concernés par l’oppression, ce sont bien les dominants en tant qu’ils la perpétuent ou qu’ils en bénéficient. D’autre part, il n’y a pas d’oppression qui ne mette en cause l’ensemble des structures d’une société – et donc l’ensemble de l’organisation sociale. Même si les opprimés ont une expérience propre de leur oppression, toutes les forces politiques peuvent se prononcer et se prononcent effectivement. Dire cela ne disqualifie pas l’idée selon laquelle les « principaux concernés » doivent diriger leurs luttes. Mais çà, c’est un autre débat.

 

 

C’est pourquoi, je n’ai et n’aurai aucun problème à parler à ta place. En vérité, toi et moi occupons la même place et faisons des choix individuels qui vont plus ou moins dans le même sens : protéger la dignité indigène et nous frayer un chemin tortueux pour que respire notre individualité opprimée par la solidarité objective qui nous lie à nos familles et à nos communautés. Toi, tu as tu ton orientation sexuelle et épargné ton père, même si visiblement il y avait une complicité tacite entre vous, et moi j’ai protégé mes parents autant que j’ai pu en opprimant  et sacrifiant ma liberté de femme. Nous ne sommes pas les seuls à avoir suivi ce parcours, nous sommes même certainement représentatifs de la grande majorité des descendants d’immigrés.

 

 

Je ne m’attarde pas sur ce que nous comprenons toi et moi par le mot « priorités » et que beaucoup confondent (innocemment ?) avec « hiérarchie ». Je crois qu’on est globalement d’accord.

 

 

 

Je te suis également lorsque tu évoques l’histoire de l’oppression et des persécutions des homosexuels en Europe et des conditions d’apparition de (s) l’identité(s) homosexuelle(s). Tu dis que la construction de ces identités n’a pas été évidente. Qui dit le contraire ? Je n’ai même pas évoqué cette question. Je te suis un peu moins lorsque tu généralises  l’oppression des homos spacialement et temporellement et la nécessité de s’identifier socialement et politiquement. Je ne suis pas pour ma part spécialiste de ces questions mais mon ignorance en la matière ne me retire pas une conviction : la notion d’oppression comme celle d’émancipation ne sont ni universelles ni intemporelles. Cela est vrai pour les homosexuels comme pour les femmes. Chandra Talpade Mohanty, les féministes noires et bien d’autres ont constamment souligné la pluralité des conditions de vie des femmes, et dénoncé l’essentialisation des « femmes du tiers monde » comme des stratégies impérialistes. Si cette évidence est désormais largement admise dans le cas des femmes, pourquoi pas dans le cas des personnes ayant des rapports sexuels avec des personnes de même sexe ? Chaque situation doit être mise en contexte et traitée localement en fonction des rapports de force sociaux et des structures qui prévalent réellement et non selon le fantasme de la condition universelle et éternelle des femmes ou des homos. Sur ce sujet, et particulièrement à propos du monde arabe, je te propose cette introduction aux travaux de Joseph Massad que la RDL vient de publier en ligne. Peut-être l’as-tu  déjà lu ? 

 

 

Mais nous sommes en France. L’identité homosexuelle y est disponible. Tu as choisi de revendiquer ton homosexualité. C’est ton choix et il est légitime. Je ne suis pas la police des mœurs et comme on dit chez nous, Dieu est grand. Mais j’avoue plus me reconnaître dans un autre choix. Celui dont témoigne cet homme. Il n’est pas meilleur que le tien. Note que je ne le préconise pas. D’ailleurs, je ne préconise rien. Je dis juste que ce garçon me ressemble. Ce qu’il y a de frappant, c’est qu’à sa manière, ce garçon articule la pluralité de ses oppressions mais que ce choix est incompréhensible selon la grille d’analyse des féministes et mouvements LGBT blancs hégémoniques pour lesquels l’émancipation se mesure prioritairement à l’aune de la visibilité, de la fierté et non à celle du bien-être social et à la dignité indigène. Je disais dans le texte qui a provoqué cette discussion que la liberté indigène n’avait pas le caractère absolu de l’idéal progressiste blanc et que le sacrifice faisait partie intégrante de notre réalité. N’est-ce pas ce que confirme ce homme lorsqu’il dit : « Le coming-out ne fait pas vraiment partie de mes projets, c’est pas trop dans ma culture, mon éducation. Ce serait comme une trahison et il n’y a rien de pire que cela ! Ne serait-ce que penser à leur regard de dépit, ça me fait froid dans le dos sans oublier qu’ensuite, je les reverrais sûrement plus ».


 

Tu vois, ce qui me chiffonne, c’est que les mouvements de gauche conçoivent les choix concrets que font certaines femmes ou « homosexuels » noirs er arabes dans des contextes de précarité sociale, de relégation et de racisme, au mieux comme une aliénation, au pire comme une complicité collective et passive au patriarcat et à l’hétérosexisme. Or, si leurs stratégies de vie contredisent les choix hégémoniques des gays ou des féministes blanches, ils ne doivent pas seulement être respectés ou tolérés – ce qui est pourtant rarement le cas – mais considérés comme des coordonnées de notre réflexion politique.

 

 

 

En effet, ne vois-tu pas qu’au-delà de la question des identités, ma volonté est de penser un agenda politique qui tienne compte des contraintes contradictoires et d’intérêts divergents ? Crois-tu sincèrement qu’il suffise d’énoncer des principes pour que ceux-ci aient une traduction politique effective ? Que signifie par exemple « articuler orientation sexuelle et race » politiquement quand on est dans la cité du Luth ou aux Minguettes ? Comment créer du lien avec les associations locales à partir de cette problématique ? Comment sensibiliser la population ? Comment pénétrer dans la mosquée ou dans d’autres lieux de culte ? Quel sera le contenu politique de la démarche ? Encourager les homosexuels à se revendiquer ? Sensibiliser la population à plus de tolérance ? Mais à la demande de qui ? Quels sont les espaces dans la cité revendiquant une meilleure reconnaissance des homos dans le quartier ? Existent-ils ? Poser ces questions, ce n’est pas nier l’existence d’ « homosexuels » dans les quartiers. C’est encore moins justifier le silence sur les questions sexuelles pas opportunisme. C’est se demander si on peut politiser la question de la famille et de la sexualité partout de la même manière, sous un angle identitaire et séparé des revendications du reste de la population.


 

Te souviens-tu de l’opération médiatico-politique de Ni Putes Ni Soumises ? De son échec patent à s’ancrer dans les quartiers, du rejet total dont elle a été l’objet par les « premières concernées » ? Rejet inversement proportionnel à son succès auprès des élites blanches. Cela pouvait-il signifier que les souffrances endurées par les femmes n’existaient pas ? Non, à l’évidence. Mais il aurait fallu à ce moment là, poser un regard sur les organisations de femmes des quartiers – même lorsqu’elles ne se déclarent pas féministes, même lorsqu’elles se consacrent au suivi scolaire, à la prison, à la réinsertion sociale -  qui connaissent leurs priorités, qui ont un savoir stratégique en contexte de précarité sociale et qui enfin respectent leur environnement culturel. Elles sont nombreuses ces associations et toutes ont bien compris le message quand elles ont vu les gros financements absorbés par NPNS. Ce qui était en jeu ici c’était de désolidariser les femmes des hommes. Or, les femmes sont souvent au premier plan des comités de soutien des victimes de violences policières – qui sont des hommes la plupart du temps ! De la même façon, comment les indigènes « homosexuels » pourraient-ils envisager la lutte contre le sida comme un combat à mener « en tant qu’homosexuels », alors que le HIV est inséparable de la difficulté générale d’accès aux soins, de la guerre contre la drogue, de l’univers carcéral, que le virus concerne des familles « hétérosexuelles » ? Les acteurs qui soulèvent ces questions sous cet angle existent[1]. Pourquoi sont-ils si isolés ? Par conséquent, ce qui est urgent, c’est d’envisager un programme de transformation sociale qui desserre l’étau de la ségrégation spatiale et qui favorise l’autonomie et l’égalité.

 

 

Lorsque je poursuis la lecture de ta lettre, je me demande si c’est bien à moi que tu réponds lorsque tu parles des évangélistes qui financent les offensives islamophobes en Afrique ou des anti-impérialistes qui revoient l’homosexualité à l’Occident. Je ne suis ni dans un camp ni dans l’autre puisque j’ai clairement dénoncé l’imposition des normes hétéros comme des normes LGBT.

 

 

Pour finir, je voudrai te faire un aveu. Le propos du texte qui suscite cette discussion n’est pas vraiment l’homosexualité ni même les identités. Ca n’est pas vraiment non plus l’impérialisme gay ou l’homoracialisme. Tout ça, c’est un arrière plan. Ce texte est avant tout une proposition stratégique. Il tente de résoudre une équation complexe : comment envisager des alliances politiques dans un avenir plus ou moins lointain entre des espaces politiques a priori irréconciliables mais dont l’union est nécessaire pour au minimum neutraliser les forces qui fabriquent la misère et la destruction, au mieux pour proposer des alternatives sociales. D’où l’importance de la notion d’ « espace temps indigène », de « régression féconde », d’ « ennemi principal ». En d’autres termes, quelle traduction politique donner aux contradictions qui surgissent du croisement du champ politique blanc et de l'espace-temps indigènes ?

 

 

Au passage, je ne me suis pas permise de remettre en question les modes d’émancipation blancs des mouvements LGBT, leur espace-temps. Je n’ai pas émis le moindre jugement moral. L’as-tu seulement remarqué ?  Tu aurais dû, car une des craintes que j’ai souvent rencontrées dans les discours dominants, c’est l’idée selon laquelle « le communautarisme », « l’islam », « le culturalisme » - de banlieue bien sûr – pouvaient un jour remettre en cause les acquis du féminisme et des luttes homosexuelles. La voie décoloniale est toute autre. Elle offre des perspectives, certes discordantes, mais pas antagoniques dans la mesure où elle dénonce tous les impérialismes, qu’ils soient gays ou hétérosexuels. Et qui sait, peut-être ces perspectives pourront se révéler convergentes un jour ? Mais ce ne sera certainement pas le fait de la bonne volonté des Blancs, de poignées de LGBT « racisés » et encore moins de slogans qui additionnent les combats (antiracistes, féministes, LGBT) en croyant les « articuler »[2].


 

Tu le sais, nous vivons un moment critique de l’histoire de l’Occident : une grave crise économique, le déclin de l’hégémonie blanche, une islamophobie galopante, et la poursuite des guerres impérialistes. Face à ces défis gigantesques, on ne peut que constater l’absence de force politique indigène, la faiblesse des forces de résistances blanches décoloniales, l’indigence de ces mêmes forces concernant le défi des quartiers populaires et du racisme d’Etat et la distance à parcourir pour que se réalise un large front contre le pouvoir actuel compte-tenu des exigences blanches et des résistances indigènes. Ma démarche n’a pas d’autre ambition que de tenter de réduire cette distance et d’expliciter les conditions d’une alliance ou d’une coalition émancipatrice.

 

 

Cher Madjid, je te remercie d’avoir posé le débat dans des termes qui me parlent et auxquels, contrairement peut-être à ce que tu penses, je n’ai pas la prétention d’apporter des réponses définitives.

 

 

Filaman,


Ta sœur, Houria


Houria Bouteldja

Notes

[1] http://survivreausida.net/soutien

[2] « Les mystères de l’articulation races/classes », Sadri Khiari.  


http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=1361

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