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Publié par Christian Hivert

De la précarité dans le travail à la précarité dans l’assistanat

 
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par Patrick Bruneteaux

De la précarité dans le travail à la précarité dans l’assistanat

 

L’urgence sociale humanitaire ou l’alibi du désengagement de l’État

Avec le chômage de longue durée et la production de surnuméraires – les « inutiles au monde » du Moyen Âge - les personnes s’inscrivent durablement dans le sous-prolétariat. Pour y faire face, l’État a, avec les associations caritatives, mis en place un champ de l’urgence dont il est nécessaire de détailler le fonctionnement canal saint-martinbis.jpginterne et les pratiques professionnelles à l’œuvre, à la manière d’un E. Liebow ou d’un V. Lyon-Callo. Il est apparu paradoxalement depuis une trentaine d’années, presque au moment où l’État a commencé son désengagement global. Secteur en pleine expansion, nourrice de nombreuses associations qui ont fait exploser leurs effectifs (Emmaüs est par exemple passé de 20 à plus de 200 salariés entre 1980 et 1995), il sert d’analyseur à ce retrait sophistiqué. Le social (au sens d’intégration sociale) est abandonné tandis que le social (au sens d’un assistanat précaire) se déploie avec de nouvelles stratégies de domination. L’État peut ainsi réguler le capitalisme dans la disjonction entre le prolétariat utile et le sous-prolétariat « armée de réserve » ou définitivement « inemployable ».

Un nouveau champ de l’action sociale édifié autour d’une politique de l’urgence sociale

Le champ de l’urgence recueille dans la précarité (Europe) ou dans le couple obligation (à l’insertion pour quelques milliers « d’assistés ») et abandon (de larges fractions de populations surnuméraires, surtout afro-américaines ou hispaniques) aux USA, cette masse salariale qui, dans le monde entier, se concentre dans les bidonvilles urbains. En 10 ans, des premiers plans précarité des socialistes en 1983 à la création du Samu social en 1993, en passant par le RMI institué en 1988 et une panoplie de dispositifs d’urgence initiés à la suite de la loi de 1998 sur les exclusions, un nouveau champ de l’action sociale s’est édifié autour d’une politique de l’urgence sociale. L’humanitaire à la maison, pourrait-on dire : un cadre public de l’action urgentiste, initiée par les médecins de l’humanitaire, réinvestie dans l’hexagone et proposant aux personnes visées, les « sans-domicile », un ensemble de prestations précaires fournies par des organisations mises en lien autour du 115 et de la « veille sociale », chapeautée par le préfet.

"La mort ne commence pas avec moins deux ! "
renfort samu social copie.jpg

La propriété essentielle du nouveau traitement des pauvres – et c’est en cela une différence radicale de politique avec le prolétariat migrant enfermé dans les centres de rétention – réside dans le couplage de dispositifs autoritaires de gestion de cette masse « flottante » et, à l’inverse, d’une logique d’auto-contrainte de l’appareil d’État (police, travailleurs sociaux). Que ce soit par l’enfermement dans le circuit de l’urgence humanitaire précaire ou par la « libre-survie » dans un espace public moins contrôlé, désormais, l’inclusion périphérique vise à accompagner la mort sociale des surnuméraires, forme d’euthanasie sociale de la collectivité sur ses citoyens les plus « inutiles » qui se lit distinctement dans l’invisibilisation institutionnelle (le circuit dans les lieux d’urgence) ou la relégation tolérante et capillaire dans l’espace public (avec les tentes dans les bois récemment). Dans l’un ou l’autre cas, le champ de l’urgence est une disparition douce dans un espace hors du salariat. C’est ce qu’affirme un cadre de l’Armée du Salut, « gestionnaire » d’un CHU, hors micro :


« La rue détruit les gens. En quelques mois, vous les voyez mourir à petit feu. C’est ce qui est traître dans la politique des grands froids qui commence à moins deux degrés, car les gens continuent à s’épuiser tout le long de l’année, même avec cinq degrés. La mort ne commence pas avec moins deux ! On la voit toute l’année dans l’usure très rapide des gens. En 6 à 8 mois, l’évolution est foudroyante, même si le CHU atténue la descente. Qu’est-ce que nous leur proposons dans les CHU ? Un Samu social qui ne marche presque jamais, des listes ‘noires’ pour refuser les plus agressifs ou les plus alcoolisés et ça presque toutes les associations en ont, un sommeil plus qu’aléatoire dans des dortoirs où ça ronfle tellement que parfois on réveille le gars pour le mettre dans un box séparé. On a beau les faire tourner d’un centre à l’autre pour éviter le 115 – on appelle ça ‘le manège’, les gars ne s’en sortent pas tous même avec le système D ».

La politique dominante de gestion des « hommes en trop » consiste à mélanger subtilement l’organisation de la survie institutionnelle à la marge et les droits de l’homme

Et aujourd’hui, après le mouvement des Enfants de Don Quichotte de 2006/2007, en dépit du PARSA de Borloo (Plan d’Aide et de réinsertion des Sans-Abri) et de la loi DALO (Droit Au LOgement), en dépit aussi de la mobilisation associative autour des nouveaux SIAO (Service d’Information, d’Accueil et d’Orientation) qui vont voir le jour en 2011, rien n’a fondamentalement changé. Un étage supplémentaire a été créé, les « centres de stabilisation », coincés entre les CHU et les CHRS. La précarité institutionnelle n’a pas été rayée de la réalité, comme tous les acteurs le prétendaient lors de la phase finale de la « sortie de crise » en janvier 2007. L’idéologie actuelle de la responsabilité individuelle, qui revisite celle de la « bonne volonté » caritative en lui adjoignant les techniques de la subjectivation (de la « remobilisation de soi » et de l’évaluation des preuves de la bonne conduite d’insertion) et, c’est l’essentiel, des libertés publiques, se démarque ainsi du modèle classique sdf.jpg des disciplines et de la moralisation psycho-sociale personnalisée sur laquelle tout le droit moderne est d’ailleurs fondé. En effet, bien plus qu’une manière de « renouer avec le schéma hygiéniste et coercitif remis au goût du jour », la politique dominante de gestion des « hommes en trop » consiste à mélanger subtilement l’organisation de la survie institutionnelle à la marge et… les droits de l’homme. La relégation des sous-prolétaires ne vient plus principalement d’une mise à l’écart (l’enfermement n’est qu’un outil) ou d’une oppression (captation corporelle, contrôle social, stigmatisation, astreinte au travail occupationnel). La nouvelle donne assistantielle inscrit la gouvernementalité des pauvres dans le registre d’une invisibilisation programmée (circuit et mouvements incessants dans les dispositifs) et d’une promotion des droits tandis que sur le fond la question sociale s’aggrave. Le champ de l’urgence se définit comme un mixte d’interventionnisme inutile – ou dont les effets se font ressentir à la marge – et de politiques de laisser-faire, ce qui revient à accorder des droits à des personnes qui sont libres de choisir de venir vers les institutions ou non ; lesquelles institutions sont, en revanche, caractérisées par l’absence de droits et obéissent même à un ensemble de normes discrétionnaires que plus d’un citoyen qualifierait d’autoritaires. La révolution des modes de prise en charge du sous-prolétariat tient à cette plasticité entre faire peu et en souffrances (institutions d’accueil d’urgence en précarité) et ne pas « mal » faire : d’où le recul de la violence physique et psychique à l’égard des individus errant dans l’espace public (disparition de la qualification pénale de la mendicité et du vagabondage) et l’essor corrélatif des maraudes et des chartes « éthiques ».

L’occupationnel urgentiste et la bonne figure « droit de l’hommiste » de l’État parviennent à rendre invisible sa logique globale de désengagement

Le nouveau traitement social atteste d’une accentuation des libertés civiles et publiques des surnuméraires, droits d’exclus des « SDF » qui s’affirment au détriment des droits d’insertion ; et il vise uniquement à adoucir la peine sociale sans rendre possible un retour au droit commun. Alors que, dans le passé, la répression cohabitait avec l’assignation à la responsabilité, dans un espace social ouvert sur le salariat, désormais, le pouvoir et ses auxiliaires, se délectent de pouvoir respecter des individus recalés et jugés « inemployables », faisant dès lors cohabiter la bonne morale des droits de l’homme à vide (humanitaire de l’urgence sociale sans fin) avec un traitement public aligné sur les nouveaux enjeux néo-libéraux de la réduction des budgets sociaux. L’occupationnel urgentiste et la bonne figure « droit de l’hommiste » de l’État parviennent à rendre invisible sa logique globale de désengagement.


Patrick Bruneteaux
(Université Paris1/CNRS/Centre Européen de Sociologie et de Science Politique)

 

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