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Publié par Christian Hivert

Tout-va-bien.jpg 

Fodes, carai, caralho furent les éternels mots portugais, répétés à l'infini, ponctuant les rares possibilités d'échange verbaux vraiment maitrisés par l'enfant de Maria. Son cauchemar toujours s'en allant, revenant, qu'elle ne savait où caser ni expliquer. Caraï de fodes, Mendes, ce petit de trop.

Pourquoi l'avait-elle laissé venir au bout, jusqu'à la naissance ? Elle était mère d'enfants Français, elle pouvait rester en France, la loi autorisait cela. Avait-ce été la seule raison ? Elle avait réussi à placer l'ainé, poussé, accouché à peine arrivée sur le territoire, mais Mendes, incasable, se sauvait toujours.

Il se sauvait de l'école, il se sauvait des familles d'accueil, il se sauvait des centres d'éducation, et toujours il revenait ou était ramené. Elle le lui disait bien, il n'y avait pas la place, il n'y avait pas de place, dans la pièce, il n'y avait qu'un seul lit, il n'avait qu'à voir, elle ne pouvait pas, le mettre où ?

C'est vrai qu'au début le fait d'avoir le petit Mendes à « élever seule », comme ils disaient tous, assistante sociale, policiers, juges, instituteurs, voisines curieuses, voisins libidineux, épiciers lassés, lui avait bien servi à se faire entourer d'une barrière de condescendance apitoyée.

En dehors de son côté purement pratique, elle n'avait jamais su quoi faire de Mendes, c'était comme si le marmot n'était pas d'elle. Elle l'avait tout juste senti, tout juste porté, sans peine accouché. Même son prénom n'était pas d'elle, son ami, son frère de l'époque était révolutionnaire.

Elle l'avait surnommé Marx, c'était le seul mot, répété si souvent, qu'elle parvenait à retenir au milieu des discours et des vociférations. Même lorsqu'il lui parlait en portugais, elle ne le comprenait pas. C'était une sacrée tête, un « philosophe », comme celui du livre, et c'était un barbu aussi.

Un homme cultivé qui savait rire aux éclats de ses trois cent mots de vocabulaire comme il disait. Il n'était pas le père de l'enfant, mais il s'en était occupé un peu au tout début. Cela avait été un peu comme un père. Il lui avait donné le nom d'un grand homme portugais comme prénom.

Il avait longuement raconté à Maria l'histoire, qui n'était pas encore si connue que de nos jours, de ce courageux diplomate de Bordeaux, Aristide De Sousa Mendes, qui contre l'avis de son dictateur Salazar avait pendant des jours délivré des visas à des milliers de fuyards durant l'avancée Nazie.

C'était en 1940 et déjà les déplacements de population étaient massifs. Franco pour ne pas indisposer Hitler ne délivrait des visas que de transit pour le Portugal, et Salazar ne souhaitait pas non plus prendre position pour ceux qui souhaitaient fuir les nazis. Un homme juste lui avait désobéi.

Aristide De Sousa Mendes fut l'honneur du Portugal, des Portugais et de l'humanité. Il ne fut pas le seul, mais ils furent si peu. En 1970, trente ans plus tard, son nom n'avait toujours pas été sorti de l'oubli ni réhabilité dans son pays. Il n'était connu que des insoumis et des révolutionnaires.

Il avait payé si chèrement son mois de courage obtus. Il remplissait lui même les milliers de visas, l'histoire a retenu le chiffre de plus de trente mille. Rappelé d'urgence par son gouvernement dictatorial il avait été mis à pied, et progressivement ruiné, exclu, oublié sa vie durant.

Alors, au moment de la naissance du marmot de Maria, en 1970, son ami, son frère le révolutionnaire, Marx avait pris les choses en main et l'avait installée dans une piécette d'arrière cour proche de la rue du Landy où elle passerait sa vie. Ce soutien fidèle appela le marmot Mendes, De Sousa Mendes.

Le rappel historique était des plus savoureux puisque Maria était arrivée en sens inverse des réfugiés sauvés par le noble geste du Consul Général, elle même réfugiée de la dictature et de la misère, et ayant passé les frontières à pied et sans visa ni bienveillance d'un fonctionnaire résistant.

N'étaient ils pas tous des De Sousa Mendes, exclus et oubliés et pourtant faisant correctement leur travail d'Homme, ne lésinant jamais à la tache, laborieux, résistants aux conditions indignes, restants fiers et dignes, et refusant de porter la guerre inhumaine chez les peuples d'Afrique.

Le révolutionnaire avait appris le Français, il faut connaître la langue de ses patrons, et s'était renseigné sur les droits, bien maigres il est vrai, que pouvaient avoir ces nouveaux arrivants sur le sol Français, hormis celui de se faire copieusement mépriser et durement exploiter.

Les événements de mai 68 seront un véritable choc pour les Portugais fraîchement débarqués. D’origine paysanne et souvent analphabètes, ils sont nés et ont grandi sous l’oppression de Salazar. En pleine grève générale, des dizaines d’habitants du bidonville partent se réfugier dans leur village.

Ils étaient venus en France pour sortir de la pauvreté. Ils avaient jeté toute leur force dans la bataille pour une vie meilleure, et la révolte de Mai risquait de tout saboter. Ils ont subi les événements dans la peur d’être renvoyés, de retourner à la misère qu’ils avaient quittée, ce pays ne voulait pas d'eux.

Mai 68 ne fut pour eux qu’une période de trouble, de désordres et de dangers. Ils ne pensaient qu’à économiser pour construire la maison au pays. Ils étaient alors plongés, pieds et poings liés, dans le tout retour. Au Portugal, la grève était considérée comme un crime, la délation était un système.

L’anticommunisme relevait de la cause nationale. A contrario de ses compatriotes Marx se sentit sauvé par ce vent de fronde politisé, il se rapprocha des révolutionnaires français, certains étaient des étudiants cultivés, des enfants de petits bourgeois que Marx n'aurait jamais pu fréquenter.

 

Tandis qu'ainsi, il était un peu leur mascotte, il était le réfugié politique de la barbarie salazariste, il n'était pas un pauvre immigré pressé de se faire construire au pays, il était un militant pourchassé, il eut un peu plus le droit à une solidarité révolutionnaire que tous ceux du bidonville, ignorés.

Ce pays d'accueil les avait jetés dans la boue au milieu de cabanon de planches et de tôles et maintenant ils faisaient la révolution.

   Ils sont fous, on ne peut rien gagner à rester là. Vous avez tort, il faut rentrer au pays. Les communistes vont prendre le pouvoir et ils ne nous aiment pas.

   Ils disent que nous faisons baisser les salaires de tout le monde, ils veulent que nous fassions grève alors que nous n'avons pas les papiers, Maria, Marx sauvez vous, revenez au pays avec nous,

     Le couple affolé sanglait ses maigres affaires en tremblant, ne sachant plus où aller, que faire.

Alors Marx en profita pour négocier les frais du voyage de retour en train du couple affolé contre l'abandon du droit d'occupation du cabanon qu'il laissa à Maria. Ses deux amis, contacts précieux en France étaient installés dans le cabanon d'à côté, c'était eux qu'ils étaient venus voir.

La panique du couple apeuré avait été en définitive une superbe opportunité. Cela ne faisait que deux jours qu'ils dormaient dehors depuis qu'ils étaient parvenus à Paris au bout de leur périple, le temps de trouver les deux amis de Marx, et juste à leur arrivée ce couple libérait leur cabanon.

A l’inverse, pour les opposants à Salazar comme Marx, Mai 68 sera une formidable opportunité dans leur lutte contre la dictature et pour l’éveil de leurs compatriotes à la démocratie. Ils pouvaient se sentir épaulés, même faussement, par des révolutionnaires européens, être moins seuls.

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