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Publié par Christian Hivert

decouverte des camps15 avril 2012 Écrit par  Santiago Alba Rico

Le plaisir d'être aussi misérable que toi

Dans un article publié en 1916 dans Le cri du peuple lorsqu’il était jeune, le grand théoricien marxiste Antonio Gramsci dénonçait le massacre des arméniens en Turquie et était affligé de la difficulté des hommes à s’approprier la douleur d’autrui :

« C’est toujours la même histoire. Pour qu’un fait nous intéresse, qu’il nous touche, il faut qu’il fasse partie de notre vie intérieure, que son origine ne s’éloigne pas trop de nous, que ça touche des gens que nous connaissons, des gens que appartiennent à notre entourage ».

Des siècles avant ça, le philosophe Aristote avait démontré dans sa Rhétorique que la compassion est en effet une question de « distance », ou bien si vous préférez, de « distance moyenne » : la douleur de ceux que nous sont trop proches est « horrible », tandis que celle de ceux que nous sont trop éloignés nous est « indifférente ».
 
Que faut-il pour qu’il soit indispensable pour un être humain de ressentir le plaisir d’autrui et pour que la douleur d’autrui lui soit insupportable?

Cela arrive, par exemple, aux mères qui voient leurs enfants heureux ou souffrants. Mais si l’empathie, “l’appropriation de la situation de l’autre”, propre à la maternité, a un potentiel universel, elle ne cesse cependant d’être limitée et singulière, restreinte au lien de parenté le plus proche.

Lorsque cette “appropriation” – qui rend intolérable la douleur d’autrui -  s’étend et tend à atteindre la douleur des inconnus, l’on se retrouve face à ce que Tzvetan Todorov a appelé « la morale de la compassion » : cette pulsion qui entraîne une identification totale avec l’autre, une immersion totale dans les émotions de l’autre, qui amène des non-juifs, en marge de leurs principes ou idéologies, à sauter dans les wagons à destination d’Auschwitz, sans y penser deux fois, comme par un réflexe moral inconditionnel et absolu qui ne leur permettrait pas de ne pas subir la même souffrance que la plus souffrante des créatures de ce monde. 

Cette même pulsion, a amené, par exemple, la philosophe et mystique française Simone Weil, réfugiée à Londres, à faire une grève de la faim et à se laisser mourir volontairement pour s’initier à partager les peines des victimes du nazisme et de la guerre en Europe.
 
Disons qu’une telle cécité émotionnelle face à la douleur d’autrui est anthropologiquement normale et qu’il y a quelque chose d’exceptionnellement exemplaire dans la “sainteté” de celui qui expérimente la douleur étrangère comme étant sienne, aussi anonyme ou lointaine soit-elle.
Durant les dernières années, j’ai essayé à partir de mes articles, de décrire le capitalisme d’un point de vue social, comme une espèce de “rupture anthropologique” qui imposait l’indifférence comme norme à tous les échanges humains, celle-ci n’étant pas le résultat d’une doctrine ou d’un discours mais de la généralisation et de l’accéleration  de la forme “marchande” : le temps de digestion – avec ses images publicitaires instantanément solubles, comme le Nescafé- a remplacé la narration; celle des montagnes, de la maternité et de la poésie.
C’est cette même marchandisation qui empêche un compromis émotionnel –même pas visuel- avec les autres corps. Dans ce contexte, la recherche de sensations intenses et agréables, successives et déconnectés entre elles fait qu’il est impossible, comme je l’ai écris d’autres fois, de ressentir la consistance même des choses, comme le déroulement, au sens stricte, d’une “biographie”. Nous n’avons ni objets ni expériences : seules des eémotions pures, autistes, complètement détachées de toute référence extérieure.
 
Le paradoxe réside dans le fait que l’émotion-même est si indifférente à l’objet, que l’on peut avoir envie, comme pour une friandise, de l’expérience dans le corps propre à la douleur étrangère. L’on veut tout expérimenter, la gamme entière des émotions humaines, comme lorsque l’on veut goûter à toutes les viandes et pâtisseries lors d’un banquet.
Ceci représente sans doute le summum du nihilisme ; c’est-à-dire de la rupture de tout lien avec la réalité. Puis-je mourir sans avoir mangé de cuisses de grenouille ou du caviar ? Sans avoir visité Tombouctou ? Sans avoir fait l’amour dans un avion ? Sans avoir assisté à un tremblement de terre ? Sans avoir subi une attaque armée ou un viol ?

Ainsi vont les choses de nos jours. Jusqu’aujourd’hui, nous ne voulions connaître avant tout que les émotions reliées au pouvoir ou à la force.
Il y avait des agences touristiques qui organisaient des parties de chasse de prostituées dénudées avec des fusils de paintball, ou des attaques réelles contre la population palestinienne en Israël. Mais on veut aussi savoir ce que ressentent les faibles, les soumis, les marginaux.

Dans l’Etat de l’Hidalgo, au Mexique, le parc EcoAlberto offre des eaux thermales, des promenades en kayak et des barbecues spectaculaires. Mais ce n’est pas l’attraction la plus importante. Pour à peine six euros de plus, des groupes constitués de 50 à 100 touristes peuvent vivre la simulation d’un voyage illégale aux Etats-Unis via la traversée du Rio Grande. 
Durant quatre heures de marche nocturne à travers des décors paysagers, les aventuriers se frayent un chemin dans des fleuves boueux, traversent des déserts, affrontent de terribles serpents et défient les patrouilles frontalières qui les poursuivent avec des sirènes ululantes et des haut-parleurs menaçants.
La peur, l’incertitude, le froid et la douleur se transforment en émotions préfabriquées, comestibles par petites tablettes, pour les touristes états-uniens. C’est notre droit – car nous sommes riches – d’expérimenter ce que seuls les pauvres vivent.

C’est bien là la différence : eux ne pourront jamais recevoir un massage dans une station thermale mais nous nous pouvons nous permettre le luxe de recevoir une raclée, juste pour essayer, des mains d’une police douanière.
 
Nous continuerons à voir des choses pareilles, à mesure que la crise s’aggrave en Europe et que de plus en plus de monde dort à la belle étoile et fait la queue pour la soupe populaire. Ca peut être une bonne affaire. Le peu de riches qui demeureront paieront de grandes sommes pour savoir ce que ça fait de dormir à nos côtés entre des cartons, de chercher des arêtes de poisson dans les poubelles à l’aube ou de porter des guenilles pendant quelques heures.
Rien d’humain ne m’est étranger. Grâce à l’argent, tout peut s’expérimenter. A qui est-ce que ça ne plairait pas de vivre les émotions d’Auschwitz avec un guide officiel, avec du faux gaz pour le dernier arrêt ? C’est ainsi que la douleur de l’autre, dans la chair propre, se transforme en une forme extrême d’indifférence.  Je voudrais savoir quel plaisir ça procure d’être aussi misérable que toi.
 
Oui, le capitalisme est bel et bien une forme de nihilisme.
 
Traduit par Suzin Akçay
 

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