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Ne peut être vendu

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Publié par Christian Hivert

 

Ses sœurs l'entraînaient à leurs soirées, cela avait du bon, un portefeuille par ci un porte-monnaie par là, il opérait seul, pas question de se griller auprès de tout ce petit monde, des chapardages adroits pour investir dans le biberon de ses veines, sans risque ni conséquence.

 

Il trahissait la confiance en faisant le clown, la confiance de ses sœurs en Premier, elles l'avaient toujours soutenu, même minable, Nora était la plus mure, elle savait ce qu'elle voulait, et maintenant elle était avec l'autre, le gauchiste qui s'était pris pour un poseur de bombes.

 

Il sourit au nombre de shoots qu'il aurait le temps de s'envoyer dans les veines avant qu'ils ne la fasse leur révolution, qu'ils ne le renversent leur Etat, il n'avait rien contre, c'est sûr ils avaient raison, ils étaient gentils les gauchistes, ils avaient le porte-monnaie bien rempli.

 

C'était indéniable, en attendant la révolution , ils savaient se démerder dans la vie, leur fréquentation était d'un agréable rapport, il l'avait dit à sa soeurette la plus jeune, sa préférée, arrêtes de couchailler avec des saltimbanques, sales et tintin la banque, le gauchiste est bon.

 

Le gauchiste te foutra une paix royale, il aime les arabes, même si tu est kabyle, il ne fait pas la différence, il aime les femmes et les droits des femmes, c'est très bon pour toi, ils ont de bonnes familles, de correctes relations, le gauchiste ne couche pas forcément, c'est l'amour libre.

 

Reine lui avait manqué de respect lui semblait-il, mêles toi de tes fesses lui avait-elle dit, mais ce n'était pas grave, il l'aimait bien la petite, il y veillait, il était le plus proche de ses grands frères, aussi quand elle le lui avait demandé, il lui avait  gentiment fait tourné la seringue.

 

Il lui avait posé le garrot, lui avait expliqué toutes les opérations une à une, décomposant tous les gestes, expliquant tous les dangers, qu'elle puisse se faire ça gentiment proprement, et il avait eu honte de n'avoir que ce triste savoir à lui faire partager, mais il avait osé.


 Il valait mieux que ce soit lui, ça le rassurait de le penser, comme elle voulait essayer, il valait mieux que ce ne soit pas avec un connard qui lui aurait fourgué de la daube et n'aurait rien expliqué, alors il l'avait pénétrée de sa seringue, il avait été sa première fois, en douceur.

 

"Tu prends ton temps, faut jamais speeder, c'est calme, c'est un truc calme, là, la veine, tu la voit, faut pas la louper, tu prends un peu de sang pour être sure d'être dans la veine et t'envoie gentiment le produit, sans speeder, tu retire le garrot, ferme les yeux, comme pour un orgasme.

 

Le produit t'envahit rapidement et t'enivre, c'est le flash parfois, souvent au début, t'es calme, tu mets la musique, t'es tranquille, il avait fait ça bien, un bon salaud, un vrai salaud bien sordide, sa petite sœur, sa préférée, il l'avait bien éduquée, si Nora savait, elle lui trancherait la gorge.

 

Pour l'heure les deux sœurs cheminaient en direction de la rue de Ménilmontant, Albert faisait la conversation, Nora lui donnait la réplique, lorsqu’elles sortaient ensemble avec un ou plusieurs garçons, les regards des hommes passants ne s'appuyaient plus sur l'anatomie de Reine.

 

Reine tenait la main d'Albert, mais pensait à Arthur, les garçons ne lui faisaient pas cet effet là d'ordinaire, et coup sur coup, un poète et un militant l'attiraient sur des chemins affectifs dont elle craignait l'envahissement, elle avait tant besoin de sa liberté, ne voulait pas être tenue.

 

Tout en écoutant Nora et Albert se compter fleurette, Reine se remémorait les divines ambiances de ses soirées dans les squats éphémères d'Arthur et ses copains, elle se faisait baiser avant d'y aller, pour être plus douce avec eux, plus proche d'Arthur, de bons moments.

 

Maintenant s'il ne voulait plus parler à Nora, elle ne pouvait pas le soutenir, il avait été blessé par des propos colériques, il aurait pu faire un effort, penser à leur rapprochement, choisir d'encaisser pour continuer de les fréquenter, maintenant le lien était rompu.


Arthur s’était sauvé du monde, il ne parvenait plus à respirer, comme tant de fois depuis sa naissance il souhaita disparaître, s’évaporer dans l’air, se disloquer, relâcher toutes ses molécules, les lancer dans le vent, mais n’est pas "big bang" qui veut, il était prisonnier de son corps.

 

Pire  même que de son corps, de son cerveau qui lui serinait sans cesse les mêmes avachissantes rengaines, comme un bruit de fond captivant, s'il avait disposé de ce temps pour une quelconque activité, il eut pu avoir trente six vies, mais il avait dit oui à sa vie, à cette vie qu'il ne remplissait pas.

 

Pierre Selos, le chanteur des années soixante, un jour lui avait dit, si tu pars ce sera fini, personne n'ira te chercher, tu peux sauter de ce pont, mais tu ne sauras rien, si tu restes tu apprendras beaucoup, beaucoup t'aimeront, tu pourras être utile aux autres, mais si tu vis, vis, sois riche en toi.

 

Et Arthur n'avait pas sauté, quand un peu plus tard Dominique lui avait demandé s'il avait déjà songé au suicide, il avait menti, ne lui avait rien dit, ni raconté sa rencontre avec le chanteur, devenu un ami consolateur, ni pourquoi ni comment il s'était réfugié dans le rire et la provocation.

 

Dominique Premier était trop jeune, selon lui elle n'aurait pas bien compris, et puis il ne voulait pas qu'elle vienne à lui par compassion, voire par pitié, ses tourments disparaissaient sous ses éclats de rire, ses bons mots et ses pirouettes, même pas mal, n'avouera jamais, la laisser libre.

 

Alors il était devenu malheureux, triste et hilare, car cette liberté ne l'avait pas mené à lui, il avait divagué un long moment, soutenu et secoué par Pierre Selos encore, avant de rejoindre le Mouvement Algérien, s'occuper des rapports avec la Presse et des papiers des adhérents, courir, oublier.

 

Mais Dominique Premier était toujours là, cela le figeait au fond des lits sans gloire, ou devant des téléviseurs insanes, occupait son esprit en boucles infinies, en pure perte, ses pleurs intérieurs  jamais ne cessaient, mais oui Dominique les études, on ne peut s'attacher, se déconcentrer, bien sûr.

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