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Publié par Christian Hivert

bien

A se faire frissonner au vent discret d’un début d’été ou d’une fin d’automne, dés le mois de Mars et bien qu’elle fût frileuse les Premiers rayons de soleil la voyait éclore, membres nus, d’une étoffe rescapée de l’an passé, aux cultivés ordinaires elle évoquait Esmeralda, Nana, Carmen.

 

Casque d’or et tant d’autres sur le corps desquelles se vrillait de loin le regard concupiscent des mâles, elle avait dans sa démarche un air de bouderie molle semblant la rendre disponible à tous les souffles, rythmée par ces regards machinaux adressés à ses reflets habituels.

 

Sans doute ce corps plein et arrondi de volupté les émouvait, cette manière de l'exposer au vent, au soleil, aux yeux envieux et aux regards fiévreux, cette nonchalance molle, alanguie, est-ce qu'elle marchait, est-ce qu'elle glissait, était-ce ce corps qu'Arthur aimait, rien d'autre.

 

Reine fumait des cigarettes roulées fines, immiscées dans la commissure des lèvres, où elles s'évanouissaient dans la rondeur de la joue, la cigarette semblait prête à tomber à chaque instant, elle prolongeait la moue luxueuse, fuminolait légèrement au rythme de sa respiration méditative.

 

L'insouciance affichée de cette fille aux trois quart nue, mais dont les vêtements éclairaient ce qu'ils abritaient plutôt que de le masquer, semblaient annoncer avec une force souterraine et terrible le peu de cas qu'elle pouvait faire de l'opinion générale, son ivresse la protégeait.

 

Sans souffler un mot, sa prestation publique claironnait à qui voulait l'entendre, "Mon corps me plait, s'il vous plait, venez tenter votre chance, si vous me plaisez, nous aurons quelques moments de plaisir et d'abandon", ce corps tant désiré et tant offert, ce créateur de tant de vertiges.

 

Arthur l'avait-il aimé, l'aimait-il pour son corps subtilement dévoilé et omniprésent, comme une braise résiduelle sous des cendres chaudes, ou bien y avait-il un peu de ce qui faisait son essence, de sa désinvolture, son esprit libertin, sa gentillesse, son humour et son ironie?


Dans les vitres et les miroirs des magasins, elle avançait émue comme pour une première fois, jouant avec ses échauffements et ses souplesses, au devant d’aventures alanguies, du coin de l’oeil elle surveillait l’apparition du petit mâle disponible pour une après-midi ou plus.

 

Ce faisant, tous la connaissaient ou la connaîtraient, et ils n’en étaient pas peu fiers, prêts à beaucoup d’entorses à leurs habitudes paisibles et ordinaires pour figurer l’espace d’un instant dans son ombre et selon son humeur du jour, se fondre en ses bras, ses reins ou sa bouche.

 

Reine avait une cour disséminée dans toutes les rues, ruelles, courettes et passages du 20ème arrondissement et au delà dans les arrondissements limitrophes, il ne lui manquait que le droit régalien de battue-monnaie et de lève-armée pour asseoir son petit royaume.

 

Ne lui restait alors comme préoccupation centrale de ses jours que l’organisation de la libre jouissance de ses heures, en échappant au maximum à l’obligation commune du salariat, verrait-on une Reine à l’atelier, sa troublante flânerie chassait ses pas sur l’asphalte, l'excitant.

 

Sillonnant les champs bétonnés de ce qu’il restait des anciens villages comme le faisait justement Albert, un Duvivier n’aurait manqué de remplir de notes son calepin afin d'enrichir une nouvelle fresque filmée, Albert vadrouillait sur le trottoir, elle le vit  à la crête de son sillage.

 

Sur le terre-plein central du boulevard, aussitôt mue d’une nouvelle promesse, sa route s’enivra dans la danse assouplie de son attente, celui-là, elle en était quasiment certaine, l’inviterait à boire un pot, il lui fallait donc la proximité d’un troquet pour le laisser faire sa demande.

 

Le boulevard entre Père-Lachaise et Ménilmontant disposait au choix d’un certain nombre de ces établissements, il la rejoignit devant "Le Soleil" "Mademoiselle, je peux vous offrir un verre ?" "Ah, ouais ! C’est sympa !" il lui fit signe d’entrer la première, un galant.


Le rade était tenu par deux cousins kabyles, jeunes et sympas, dans la journée le juke-box-vidéo beuglait à l’infini les romances d’Oum Kelsoum, les oeillades de Farid El Atrache, et les début du raï de Aït Menguelet ou d’Amirouche, devant les kronenbourgs des habitués désoeuvrés.

 

Certains occupaient les chambres de l’hôtel au dessus, les cigarettes, les épluchures des graines de tournesol et de cacahuètes débordaient des cendriers et des tables garnies de canettes vides, "Pourquoi moi ?" le provoqua-t-elle, "Beh, beh, je vous aie vue de loin, et voilà,"

 

"J’ai eu envie de vous parler, tout de suite, ça ne m’arrive jamais, mais, là, il le fallait absolument, c’est très agréable comme sensation, complètement nouveau pour moi, et puis je ne pouvait pas faire autrement, il le fallait, vous me comprenez", sa voix était une prière.

 

Elle sourit, les garçons étaient toujours très doux avec elle avant d’oser, et elle ne s’en lassait pas, puis il fallait pousser hors de la couche réchauffée les corps assoupis et ronfleurs, il ne fallait pas tarder à mettre un terme aux espoirs bien masculins d’accaparement exclusif.

 

Quasiment aucun garçon ne savait conserver cette timidité sensible, sa candeur naturelle, ni ne savait mieux exprimer l’ardeur de son désir lorsqu’il n’était sûr de rien, ensuite bien rares résistaient à leur injuste prétention de réclamer leur dû, la dentelle, la peau et la viande.

 

C’est pourquoi, chaque jour Reine se cherchait de nouveaux sujets, la faim d'une femme éprouvée par la recherche d'un chevalier au service de ses charmes est inouie, "On peut se tutoyer tu sais" "Oui, bien sûr, cela viendra de soi-même, ne croyez-vous pas", il était chevaleresque.

 

"Oh, mais t’es spécial toi ! Ca me dérange pas, remarques !" "Mais si ça t’effrayes je peux te tutoyer... mais... voyez-vous c’est amusant notre rencontre, j’écrivais un poème ce matin, et je vous appelais, je disais, en parlant de vous, "elle viendra ce jour, s’offrir à ma vue"

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